Cecilia Bartoli et Il Giardino Armonico en Espagne
Visite privée
De Barcelone à Madrid, nous avons suivi la tournée espagnole de Cecilia Bartoli et des musiciens du Giardino Armonico. Un voyage exceptionnel côté coulisses, au plus près de ces artistes qui soulèvent partout l'enthousiasme du public.
Ces deux-là se sont bien trouvés. Cecilia Bartoli et le chef d'orchestre Giovanni Antonini sont italiens, ont le même âge et présentent de troublantes similitudes dans leur manière de vivre la musique. Engagement physique et émotionnel total, sens du théâtre, goût des contrastes et obsession de la ligne de chant. Giovanni Antonini est flûtiste. Le souffle, il connaît. Son cerveau est directement relié aux poumons et le corps tout entier suit la pulsation du cœur. « On respire de la même manière, souligne Cecilia Bartoli, sans avoir besoin de se regarder ou de parler ensemble. »
Ils se sont rencontrés en 1999 avec l'album Vivaldi qui a propulsé la carrière de la chanteuse au sommet de sa popularité. Dix ans se sont écoulés avant des retrouvailles émues sur l'album "Sacrificium". Les deux artistes se sont retrouvés après avoir déployé des trésors d'imagination dans les concertos de Vivaldi au sein d'une riche discographie, et défié les lois de la matière sonore.
Chacun de leur côté, la chanteuse et le chef n'ont cessé de perfectionner leur art, de se cultiver et d'approfondir leur idéal musical pour parvenir à un raffinement inouï, sans jamais perdre de vue l'essentiel. « Quand j'écoute Les Quatre Saisons, que nous avons enregistrées pour Teldec, je les trouve trop classiques aujourd'hui », affirme Giovanni Antonini. Cet enregistrement avait pourtant fait l'effet d'une bombe. Il fallait faire exploser le cadre, introduire le théâtre dans la musique, raviver les couleurs, aiguiser les arêtes, souligner les contours. Mais en s'immergeant dans les subtilités de la rhétorique baroque, Giovanni Antonini s'est appliqué à cacher l'art par l'art à la manière des grands anciens. « Nous avons développé une palette plus riche et affiné sans cesse le rapport entre le geste et la respiration. Si vous écoutez bien Cecilia Bartoli, vous vous rendez compte qu'elle recherche la ligne musicale la plus longue possible en dépit des nombreux affects qui la composent. On croit que la ligne se brise, mais elle ne s'arrête jamais. Il faut penser la musique comme des rubans qui s'élancent dans le ciel... »
Nous sommes au Palau de la Musica à Barcelone. Extraordinaire exemple du style moderniste
catalan, ce palais richement orné a été construit en 1905 par l'architecte Lluis Montaner. Ses sculptures murales, ses chapiteaux fleuris, ses mosaïques innombrables, ses larges vitraux colorés
qui laissent passer la lumière du jour, son inoubliable verrière font de cet auditorium de 2 000 places un chef-d'œuvre pour l'œil. Un peu moins pour l'oreille...
Les quelque vingt musiciens du Giardino Armonico s'installent sur scène pour la répétition. Pendant que les violonistes s'accordent sans relâche, les deux cornistes, sûrs d'eux, se photographient à tour de rôle devant les mosaïques ou l'imposant buste de Beethoven sculpté dans le mur côté cour. Giovanni Antonini attend en silence. Modeste, silencieux, effacé. Dès que la répétition commence, il s'anime tout à coup et devient le centre de gravité d'une construction aux reliefs en perpétuel mouvement. Ses bras dessinent dans le ciel des motifs curvilignes qui semblent supporter le poids d'une matière sonore en ébullition permanente, son corps est tendu en avant comme s'il s'efforçait de ne jamais renverser une goutte de liquide brûlant d'un chaudron imaginaire. Cela semble une opération trop délicate pour que l'un de ses deux membres supérieurs puisse se permettre de se reposer pendant que l'autre se contenterait simplement de battre la mesure. « Le geste est là pour servir la richesse de la rhétorique et ses variations infinies. Dans les concerts de musique baroque, j'entends plus souvent l'intention que le résultat », lâche le chef d'orchestre.
En position debout, les deux cornistes bavardent souvent entre eux sans que cela dérange en rien le déroulement du travail. La femme du chef d'orchestre, une superbe brune aux longs cheveux, est l'une des deux violoncellistes de la formation. Sur un fauteuil, dans la salle, leur fillette imite la gestique paternelle avec un sérieux imperturbable.
Cecilia arrive une demi-heure plus tard avec sa mère et Enrique Subiela, le manager de la tournée, qui s'installent dans une loge près de la scène. Pantalon et chemise noirs, bottes jusqu'aux genoux, cheveux noués et tombant sur ses reins, la chanteuse est presque habillée pour le concert du soir. Elle est venue en train de Zurich où elle réside via Genève, Lyon et Montpellier où elle s'est promenée avec enthousiasme en attendant la correspondance. « Un vrai bijou, cette ville ! » Elle et Giovanni Antonini se mettent au travail rapidement et un déluge de vocalises envahit la salle baignée dans la lumière rose du soleil couchant qui traverse les larges baies vitrées.
Le concert du soir fait salle pleine. Après une brève ouverture, la diva fait son apparition côté cour. Une entrée de cirque à l'esthétique naïve. Cape noire doublée de soie vermillon, jabot neigeux et chapeau à panache blanc qu'elle lance côté jardin.
Le répertoire de castrat ressemble à un numéro de trapèze d'une difficulté inouïe. Roulades en cascade, écarts vertigineux, pianissimos filés sur un souffle infini, ignorant les contraintes morphologiques, repoussant sans cesse les limites humaines. Avec l'énergie qu'on lui connaît, la mezzo-soprano réalise l'impossible. Elle semble ignorer le danger. Entièrement concentrée sur l'expression. « L'école de Porpora n'est pas seulement technique. Un chanteur sans profondeur d'âme n'était pas considéré comme un grand chanteur au XVIIe siècle.»
Au bord des larmes
Les airs rapides alternent harmonieusement avec les airs lents. « Ces derniers sont les plus difficiles à interpréter car il faut sans cesse contrôler l'émotion », souligne-t-elle. Chaque soir, investie dans les résonances tragiques de la musique, la chanteuse est au bord des larmes. Mais il ne faut jamais céder aux sirènes de l'empathie. Son regard n'est pas fixé sur un point fixe, il se promène parmi les spectateurs, scrutant les yeux du public jusqu'aux galeries les plus éloignées, comme si elle puisait son énergie en fouillant l'âme de chacun.
Le programme du concert est particulièrement chargé : douze arias plus les bis, sans compter les intermèdes instrumentaux. Deux heures et demie de musique non-stop. « On ne peut pas faire un concert avec quatre ou cinq airs. C'est une honte ! » s'insurge la chanteuse. Le public doit en avoir pour son argent. À 150 euros la place, Cecilia Bartoli est consciente de ses responsabilités.
Mais elle veut surtout partager les richesses d'un répertoire qu'elle défend avec passion. Porpora, Caldara, Broschi ou Vinci ne sont pas connus des mélomanes les plus pointus. La chanteuse les défend sans s'économiser. La lumière est douce et tamisée. Chaque musicien a sa propre loupiote sur son pupitre. La chanteuse a réglé ces détails elle-même. « C'est important que les musiciens se sentent bien sur scène. Et que le public soit dans une ambiance qui favorise la concentration. »
Ancienne cantatrice, qui a fait une honnête carrière de choriste, la mère de Cecilia Bartoli semble aussi tendue que sa fille. « Elle connaît surtout Verdi et Puccini, s'exclame Cecilia en riant, mais elle s'est faite au baroque. Au début, elle venait pour me soutenir. Maintenant, elle me suit dans les villes qu'elle aime visiter. »
Le public exulte. "La" Bartoli a réussi son pari. Elle est parvenue à faire oublier l'aspect mécanique du baroque italien, le faible volume de sa voix et le manque de rondeur de son timbre par une extraordinaire variété de couleurs, un engagement total et une intelligence de ce répertoire qui confine au génie. Après le concert, son manager, Markus Wyler, grand connaisseur du monde de l'opéra, nous confie : « La plupart des chanteurs luttent avec la technique parce que le système les pousse à accepter des rôles qui ne sont pas assortis à leur voix. Cecilia maîtrise parfaitement son art car elle a choisi ce qui convient à son type de voix. Du coup, son jeu accède à une liberté totale. »
Le lendemain, départ pour Madrid. Chacun porte son instrument. Le noyau dur du Giardino Armonico est composé de musiciens qui se sont connus au Conservatoire de Milan. La plupart des violonistes ont été formés par Carlo de Martini, qui tient la place de premier alto. L'un des deux cornistes, Eduard, est cor solo à l'Opéra de Zurich. Son emploi du temps lui offre le loisir de participer à des projets ponctuels avec Les Arts florissants, le Concentus Musicus de Vienne ou le Giardino Armonico.
Le train part : trois heures de voyage. L'occasion de bavarder un peu avec Giovanni Antonini. « Chez Bach ou Mozart, la structure est tellement forte qu'une interprétation moyenne ne gâche pas le plaisir de l'écoute. Vivaldi ou Tartini requièrent en revanche une invention permanente dans l'exécution, sinon cela peut devenir insupportable. »
Autographes au milieu des soldes
Pendant que les musiciens se reposent à leur hôtel, Cecilia a accepté de participer à une séance de signature de disques au magasin El Corte Ingles (les Galeries Lafayette espagnoles). Au milieu des bonnets et des écharpes en soldes, la direction a installé une table, une chaise et un immense bouquet de fleurs sous les guirlandes de Noël. La diva s'installe sans façon tandis que des enceintes diffusent "Sacrificium" en boucle. Une longue file de fans serpente entre les rayons. Chacun monte à tour de rôle sur l'estrade et embrasse la chanteuse. Son manager lui a conseillé de faire croire qu'elle était malade pour éviter d'attraper des microbes en pleine grippe A. Mais Cecilia a repoussé ces conseils de prudence : « Ça leur fait tellement plaisir ! » Elle est souriante, aimable, sans jamais montrer le moindre signe de lassitude ou d'ennui. « Ce sont des gens qui, pour la plupart, n'ont pas les moyens de l'entendre au concert mais qui veulent la rencontrer », précise Véronique LeGuyader, sa manager du label Universal.
Quelques heures plus tard, Cecilia Bartoli retrouve les musiciens au Teatro Real de Madrid. Nouveau raccord. L'acoustique est bien meilleure qu'à Barcelone. Après une courte répétition, tandis que le chef règle un problème avec le claveciniste, la mezzo-soprano va se placer dans la salle vide et fait la grimace. Est-ce le son qui lui déplaît ? Non, elle demande que l'on retire les bouquets de fleurs installés tout le long de l'avant-scène. « Je mesure 1,62 m, mais, avec ces plantes, je ne fais plus que 1,50 m », s'esclaffe-t-elle. En professionnelle avisée, elle sait que chaque détail compte.
Vingt heures. Elle entre sur scène sous les vivats du public. Habilleuse, régisseur, accessoiriste, debout dans les coulisses, suivent religieusement le concert côté jardin. Ensuite, elle ira dîner avec le directeur du théâtre et l'équipe de la tournée. Le reste importe peu. « La vie privée d'une chanteuse n'a aucun intérêt, glisse Markus, son manager. Elle rentre à son hôtel, enfile un jogging et s'allonge en maintenant les jambes en l'air pour se reposer. » C'est sur scène que se trouve la vraie vie de Cecilia Bartoli. Tel est le destin d'un artiste. En deux heures, on sait tout de ses émotions, son goût, son cœur, son âme ; bref, tout ce qui compose la personnalité profonde d'un individu et que la réalité s'acharne à dissimuler, avant que le moment sacré du spectacle mette tout à nu de manière quasi animale. S'il n'y a que deux choses que l'être humain ne peut regarder dans les yeux — le soleil et la mort selon La Rochefoucauld —, la musique permet de transgresser cette loi de la nature. Aimer la musique, c'est peut-être avoir besoin de voir la vérité en face.
Dix ans après "THE VIVALDI ALBUM" — qui a propulsé Cecilia Bartoli au sommet —, la chanteuse et Giovanni Antonini, le chef du "Il Giardino Armonico", se sont retrouvés pour le disque "SACRIFICIUM" :
Disponible en qualité CD (LossLess)
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