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Les vers de l'amitié

Ils sont devenus inséparables. Jean-Louis Trintignant et Daniel Mille. Le premier pose sa voix sur le magnifique album du second. L'accordéoniste accompagne le comédien sur les planches dans sa lecture de poèmes. L'Express les a réunis en exclusivité.
Concerts le 8 février 2010 à L'Européen (Paris XVIIe) et 12 février à Colombes (Hauts-de-Seine)

PAR Paola Genone | RENCONTRES | 8 février 2010
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L'Express

La scène du théâtre du Quartz, à Brest, paraît immense en ce soir de décembre 2009. Les vers de Prévert, de Desnos et de Vian claquent comme un drapeau dans le silence. La voix de Jean-Louis Trintignant n'a jamais été aussi grave, son regard, aussi brillant. Daniel Mille attrape ses mots au vol et les pose, alanguis, sur son accordéon.
Mille et Trintignant, c'est un tango qui dure depuis plus de dix ans. En 1999, ils ont partagé la scène au rythme de La Valse des adieux, d'Aragon, puis ont fait danser Poèmes à Lou, d'Apollinaire, avec Marie Trintignant. Dans leur loge, après le spectacle, ils se livrent tels qu'en eux-mêmes, chamailleurs, complices, parlant d'amour, de musique et de mort.

Quel souvenir gardez-vous de votre première rencontre ?
Jean-Louis Trintignant : On s'est connus en 1997, à Barjac, au Festival Chansons de Parole. Je devais dire un long poème d'Aragon et j'étais mort de trouille. Daniel se produisait avant moi. Je l'écoutais depuis les coulisses, c'était magnifique ! À sa sortie de scène, je lui ai demandé de remonter sur le plateau pour m'accompagner. Je n'avais jamais joué avec un musicien ; il ne connaissait pas Aragon. Dix minutes après, nous improvisions Epilogue. Ce fut intense. Fugace. Deux ans plus tard, je devais partir en tournée pour La Valse des adieux, d'Aragon. J'ai appelé Daniel pour lui proposer de composer des musiques et de les interpréter à mes côtés.
Daniel Mille : J'ai encore le message que tu as laissé sur mon répondeur : " Bonjour, je ne sais pas si vous vous souvenez de moi. Je m'appelle Jean-Louis Trintignant..." Je garde des images inoubliables de cette tournée : Jean-Louis et moi en voiture, traversant les plateaux de l'Ardèche sous la pluie...
J.-L. T. : On écoutait la musique très fort.
D. M. : Oui, tu m'as fait découvrir ce pianiste estonien incroyable, Arvo Pärt. Le ciel était orageux. On a roulé longtemps. Quand la musique s'est arrêtée, il y eut un silence terrible dans la voiture. Mais je m'y sentais bien. C'était un silence habité.
J.-L. T. : Je connaissais bien plus de choses sur lui qu'il ne le croit. Je savais qu'il avait fait la manche dans le métro avec son accordéon en arrivant à Paris, qu'il avait joué avec Moustaki et Nougaro... qu'on le surnommait "14 notes" depuis qu'il avait accompagné Barbara et Depardieu dans le spectacle Lily Passion, où, chaque soir, il devait jouer la même mélodie de 14 notes.

On n'avait jamais entendu un accordéon accompagner les vers de grands poètes français. Ce mariage a-t-il été difficile ?
J.-L. T. : Non, car il existe un lien très fort entre certains poètes et l'accordéon. Je pense à Aragon, par exemple : un écrivain communiste qui se voulait près du peuple, mais qui ne l'était pas du tout. Et l'accordéon, c'est un peu cela : on le considère comme un instrument populaire, mais quand Daniel en joue, ses mélodies n'ont rien à voir avec celles des guinguettes. Sa musique est pudique, dépouillée, sophistiquée. Peu de notes, mais essentielles. Grâce à Daniel, j'ai compris pourquoi on surnomme cet instrument la "boîte à frissons".
D. M. : Quand j'ai commencé à jouer, l'accordéon avait mauvaise réputation. Comme Jean-Louis, je pense que cet instrument peut encore être exploité de mille façons. Lorsque je l'accompagne sur scène, je suis tenté de jouer une musique d'illustration, de souligner ou de prolonger l'émotion. Mais plus je me mesure avec les poètes qu'il chante, plus mes sonorités et mes phrasés sont en décalage avec leurs vers. Le but est d'aller ailleurs, là où les mots n'ont laissé que leur ombre.

Dans votre spectacle, comme sur l'album L'Attente (lire la critique de L'Express), le choix des textes est emblématique : ils évoquent tous la mort. On meurt à petit feu sur des rythmes de jazz, de tango et sur les Suites pour violoncelle de Bach, jouées à l'accordéon...
J.-L. T. : J'adore Bach. C'est un musicien très joyeux, très optimiste.
D. M. : Bach ? !
J.-L. T. : Oui, Bach. D'ailleurs, c'est un trait qu'il a en commun avec Prévert, Vian et Desnos. Ils ont été malheureux, ils ont souffert, mais on ressent chez eux ce goût de la vie, du bonheur et de l'amour. Et ils sont toujours très optimistes. Il y a un bonheur dans la tristesse, une joie en mode mineur. La mélancolie n'est pas ce sang noir qui accable.
D. M. : C'est vrai. Sur le disque, quand tu dis Je voudrais pas crever, de Boris Vian, avec ta voix de violoncelle, les rimes deviennent chatoyantes et l'humour surgit. Du coup, quand je joue avec toi, je me surprends à sortir des sons soyeux sur des mots qui grincent.

Un bilan de vos treize années d'amitié ?
D. M. : Il n'arrêtera jamais de me surprendre : à 79 ans, il a accepté de chanter avec des jazzmen sur L'Attente et, maintenant, il va se produire en concert avec mon quintet. Jean-Louis restera toujours une énigme pour moi. Quand j'ouvre les yeux, à la fin d'un solo, j'attrape son regard, son sourire en coin impossible à déchiffrer. Avec lui, j'ai souvent la sensation de jouer avec un musicien : c'est un maître du silence, de la respiration, du temps... Je n'ai jamais communiqué d'une façon si profonde sans avoir besoin de mots.
J.-L. T. : Daniel m'a donné accès à l'univers musical. Si je devais recommencer, je ferais de la musique plutôt que du cinéma ou du théâtre. J'ai essayé, d'ailleurs. À 50 ans, j'ai pris des cours de piano avec une charmante dame. Elle a fini par me dire : "J'ai honte de vous prendre de l'argent... Vous n'y arriverez jamais." C'est un grand regret. Avec les notes, on peut cracher toutes les émotions, sans pudeur. Quand on perd sa fille, la musique est la seule façon d'exprimer l'indicible. La douleur n'est pas un mot, c'est un son.

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