Laurent Pelly : " J'aime aider les chanteurs à rêver "
Le metteur en scène Laurent Pelly avait déjà travaillé avec Natalie Dessay dans le désormais célèbre Orphée aux enfers. Il la retrouve pour Jules César de Haendel au Palais Garnier.
Paris, 8 décembre, début de soirée. La neige semble avoir définitivement paralysé la ville et rend hasardeux l'accès aux Ateliers Berthier dans le 17e. C'est là pourtant, dans cette annexe de l'Opéra de Paris, qu'ont débuté la veille les répétitions de Jules César de Haendel. Laurent Pelly conclut la séance avec Emmanuelle Haïm puis salue les chanteurs qui s'éclipsent un à un dans le vent glacial. De l'eau goutte du toit des vieux bâtiments pour atterrir dans des bassines glissées ça et là au beau milieu du décor...
Que représente précisément ce décor de Jules César ?
— On se trouve dans une réserve de musée imaginaire. La difficulté de Jules César — et la question principale que nous nous posions, Agathe Mélinand, Chantal Thomas et moi-même — était : comment traiter aujourd'hui à la fois l'aspect antique de l'opéra, son ancrage historique au XVIIIe siècle et son côté sentimental, presque à l'eau de rose ? Avec cette réserve de musée, nous avons créé un espace de rêve qui mêle ces trois choses et permet de réfléchir à la représentation de l'Antiquité, depuis l'Antiquité, justement, jusqu'à aujourd'hui. Nous travaillerons autour de sculptures et de peintures, dans un va-et-vient permanent entre l'Antiquité, le XVIIIe siècle et l'époque contemporaine. Nous sommes partis de La Ville Louvre de Nicolas Philibert et des films de Jean-Yves Empereur sur la découverte des ruines d'Alexandrie, remontées de l'eau dans une ambiance féerique.
LAURENT PELLY
Car j'aime rire. Et je m'exprime plus facilement
par l'humour que dans la tragédie »
« Je ne garde rien, je ne regarde jamais
les vidéos des captations des opéras.
Je suis plutôt toujours trois pas devant »
◆
1962
Naissance à Paris
1980
Création de la compagnie Le Pélican
1997
Orphée aux enfers avec Natalie Dessay
1998
Vie et mort du roi Jean de Shakespeare au Festival d'Avignon
1999
Platée de Rameau au Palais Garnier
2011
Débuts à la Comédie-Française avec L'Opéra de Quat'sous de Weill (à partir du 2 avril 2011)
◆
■ Jules César de Haendel
Avec Lawrence Zazzo, Natalie Dessay/Jane Archibald, Varduhi Abrahamyan, Isabel Leonard, Christophe Dumaux, Nathan Berg, Dominique Visse, Aimery Lefèvre, Chœur de l'Opéra de Paris, Orchestre du Concert d'Astrée, dir. Emmanuelle Haïm.
Opéra de Paris, Palais Garnier, les 1er, 4, 7, 10, 12, 14 et 17/ février 2011 à 19 h
■ L'opéra sera diffusé le 12/02 à 20 h 30 sur Mezzo.
■ Giulio Cesare fera l'objet d'une retransmission exceptionnelle en direct dans 15 cinémas UGC le lundi 7 février à 19 h.
Liste des cinémas, réservations en ligne et informations complémentaires sur le site d'UGC.
■ Rens. : 0892 89 90 90 - www.operadeparis.fr
■ Pour suivre le travail de Laurent Pelly au Théâtre national de Toulouse : www.tnt-cite.com
[Airs de Cléopâtre
de l'opéra Giulio Cesare de Haendel par
Natalie Dessay->http://www.qobuz.com/album/natalie-dessay-le-concert-dastree-emmanuelle-haim-handel-cleopatra-giulio-cesare-opera-arias/5099990787256]
Disponible en qualité CD (LossLess)
au prix du format standard MP3
et en Studio Master
Les chanteurs joueront donc Jules César "pour de faux" ?
— Non, les personnages seront réellement incarnés. La distribution, en soi assez réduite, s'enrichit d'une vingtaine de comédiens incarnant des Égyptiens d'aujourd'hui (gardiens de musée, manutentionnaires de la réserve...) qui, peu à peu, vont se mêler aux personnages de Jules César. Il faut évidemment suivre la narration, mais comme la pièce, sur le plan du temps, est très dilatée, il faut travailler sur cette distorsion : le temps de la pièce et le temps entre l'Antiquité, le XVIIIe et nous.
Il s'agit de votre première mise en scène d'un opéra de Haendel. Qu'est-ce que la gestion de l'aria da capo et du récitatif implique de particulier ?
— J'avais une légère inquiétude là-dessus, même si la contrainte m'intéresse toujours... En fait, il n'y a aucune recette, tout dépend de la situation. Dans chaque air, on chante un tout petit bout de texte — une phrase en général —, puis un deuxième, avant de revenir au premier. Ce qui importe, c'est l'illustration du sentiment, toujours un peu "énorme", de chaque air : la colère, la jalousie, la vengeance, l'amour, la tendresse, la tristesse, le désespoir...
Face à des chanteurs d'opéra, votre attitude est-elle la même que face à des acteurs ?
— Il n'y a pas deux chanteurs ou deux acteurs identiques. À l'opéra, il faut d'abord observer les individualités, tandis qu'au théâtre, le travail est d'emblée plus collectif et creusé en profondeur : on peut partir sur une piste pendant trois semaines, puis un jour se dire que cette piste était mauvaise pour bifurquer totalement vers autre chose. C'est impensable à l'opéra. Jules César, par exemple, est un spectacle de quatre heures à monter, grosso modo, en trois semaines. Là, il est impossible de revenir sur ce qui a été fixé ; de plus, les chanteurs détestent partir sur une piste puis faire machine arrière. Il est toujours difficile pour eux de trouver leurs repères dans une mise en scène. Il m'arrive de tomber sur des chanteurs très doués théâtralement, qui connaissent mieux le personnage que moi car ils l'ont beaucoup chanté. Mais cette pratique assidue du personnage peut les cantonner à une batterie de gestes très conventionnels, bourrés de tics. Parfois, on tombe aussi sur des chanteurs auxquels il va falloir tout apporter, qu'il faudra nourrir à chaque seconde pour que ce soit crédible. Au théâtre, ça n'arrive évidemment jamais, car contrairement à l'opéra, c'est moi qui suis à l'origine du projet et qui fais les distributions.
Quel est aujourd'hui votre plaisir le plus vif à l'opéra ?
— Ce que j'ai vraiment appris et que j'adore faire, c'est travailler avec les chœurs. Pas forcément régler des mouvements de foule, mais faire vivre le maximum d'individualités, les motiver et les mettre dans le coup. Rendre un chanteur heureux : voilà mon bonheur. L'aider à lui retirer de la peur, à s'amuser et à aller au fond des choses, bref à rêver.
Diriez-vous que vos spectacles cherchent à divertir ?
— Non. Mon but n'est pas de divertir mais de rendre le plateau attractif et de faire entrer les artistes dans l'histoire et les mots racontés. Je n'aime pas divertir, j'aime les comédies. Car j'aime rire. Et j'ai plus de facilités à m'exprimer par l'humour que dans la tragédie.
Ne vous avait-on jamais proposé de Haendel avant Jules César, ou était-ce une volonté de ne pas en monter ?
— On n'avait jamais pensé à moi pour ça, mais je ne m'étais pas non plus précipité sur cette musique.
Vous disiez la même chose de Donizetti, non ?
— Oui, avant L'Élixir d'amour, j'étais allergique à sa musique. Désormais, j'ai envie de faire tout Donizetti ! À partir du moment où l'on comprend la musique et où l'on pénètre son sens profond, tout devient amusant. D'ailleurs, dans L'Élixir, on se trouve aussi confronté, dans les duos et trios, à des personnages qui répètent dix, vingt fois la même chose ; il faut trouver des solutions dramaturgiques et théâtrales pour ne jamais laisser un chanteur les bras ballants sur le plateau.
Mozart, Verdi, Puccini sont maigrement représentés dans votre répertoire d'opéra, et Wagner n'y figure pas. Plutôt que les piliers du répertoire, vous privilégiez les ouvrages un peu "en marge". Pourquoi ?
— Cela doit correspondre à ma personnalité. Récemment, on m'a demandé de dresser une liste d'ouvrages que j'avais envie de monter, et la plupart étaient justement en marge : des œuvres du XXe siècle et... du Lully, dont la musique me parle beaucoup. Dans ma carrière au théâtre, j'ai fait de même : je n'ai jamais monté Tchekhov, parce qu'il est monté et surmonté et que je me demande ce que je pourrais apporter, moi, à La Cerisaie ou à La Mouette ; je m'en fous. Faire découvrir des œuvres m'intéresse davantage.
N'est-ce pas aussi moins intimidant ?
— C'est vrai qu'avec les grands opéras, on est très vite impressionné. Si on déclare : " Je veux monter La Flûte ou La Traviata : que puis-je y faire de nouveau ? ", c'est perdu. La question n'est pas saine. Mais si on se dit : " Je n'y fais rien de nouveau, j'essaie de prendre l'œuvre le plus objectivement possible et d'y naviguer ", ça ne marchera pas forcément non plus. Pelléas et Mélisande est typiquement l'opéra par lequel je me suis laissé impressionner, en particulier le texte de Maeterlinck, qui se complaît dans le morbide. J'ai été trop sage avec ce livret, j'aurais dû faire "péter" ce cadre, et si je le refaisais, je rendrais l'ensemble encore plus glauque. C'est atroce, Pelléas, une vision de l'humain terrible.
N'y avait-il pas ce poids de la tradition avec La Traviata ? — C'était particulier, car nous l'avons montée à l'Opéra de Santa Fe, un lieu en plein air qui impose une technique particulière... Non, je n'ai pas eu cette sensation. Et puis il y avait Natalie Dessay...
... avec qui vous avez monté votre premier opéra, Orphée aux enfers, en 1997. Après bien des productions avec elle, est-ce le style Pelly qui a contaminé le style Dessay ou l'inverse ?
— Notre complicité a évolué, évidemment, mais j'ai chaque fois l'impression de travailler avec une amie. Avec Natalie, on est comme frère et sœur. On peut ne pas se voir pendant deux ans et repartir gamberger dans des projets au quart de tour dès qu'on se revoit. Avec elle, il y a beaucoup de moments où l'on s'entraîne mutuellement : elle m'attire vers des ouvrages qu'elle a envie de faire et réciproquement. Jamais, par exemple, je n'aurais eu l'idée de monter La Fille du régiment sans elle.
Pourquoi ?
— C'est un spectacle qui me faisait très peur : d'abord je trouvais la pièce assez repoussante, et je débutais à Covent Garden. Mais grâce à Natalie et à Agathe Mélinand, qui a réécrit le livret en pensant à elle, il y a eu cette rencontre hallucinante entre un personnage et une interprète. Natalie a incroyablement dépoussiéré Marie : son incarnation était archi-vivante, drôle et très musicale. Nous allons reprendre la production à Paris, mais Natalie ne veut plus le faire à Covent Garden. Lors de la dernière reprise à Londres, la salle était comme folle : cette Fille du régiment mettait le public dans un état de délire qui me laissait pantois. C'était inouï.
C'est que vos mises en scène ont un style et un rythme assez anglo-saxons, non ?
— Difficile à dire... La Fille du régiment, en tout cas, reste un spectacle très anglais. Il y a de l'humour tout le temps, c'est décalé, caustique ; j'ai même peur que ça ne marche pas à Paris.
Vous reconnaissez-vous dans le milieu théâtral français ?
— Non. Enfin, oui et non. Si vous parlez du Festival d'Avignon, je ne me reconnais pas dans sa programmation. Esthétiquement, je trouve le théâtre subventionné français dépourvu d'invention et d'audace. On essaie tellement d'y reproduire des genres et des modes que beaucoup de spectacles en viennent à se ressembler.
Depuis 2008, vous êtes codirecteur avec Agathe Mélinand du Théâtre national de Toulouse. Qu'est-ce que cela a changé pour vous ?
— Tout ! Vivre dans un théâtre comme celui-ci avec les moyens que cela implique, trois salles, cinquante salariés, c'est ce dont nous avions toujours rêvé, Agathe et moi. Nous sommes libres de bâtir la programmation dont nous rêvons, devant un public curieux, qui ne juge pas d'emblée. Il y a là une envie et un plaisir peu communs.
N'avez-vous jamais été tenté de jouer vous-même ?
— Je joue beaucoup devant les artistes en répétition. Mais je serais incapable de répéter tous les soirs la même chose. Or c'est là l'art de l'acteur, la partie la plus difficile même. Lorsqu'on m'a emmené au théâtre pour la première fois, vers dix ans, j'ai su tout de suite que je voulais devenir metteur en scène et non acteur. Pendant longtemps, j'ai joué de petits rôles dans mes propres spectacles mais je n'ai jamais "tenu" une pièce. De temps en temps, je me dis qu'il faudrait que je me lâche, mais non... En fait, la troupe et l'équipe me fascinent. Le plaisir pour les autres est plus important. Ma compagnie Le Pélican a été créée il y a trente ans et je continue à travailler avec les mêmes personnes depuis trente ans.
Êtes-vous du genre à regarder derrière vous ?
— Pas du tout. Je ne garde rien, je n'ai aucune photo. De même, je ne regarde jamais les vidéos des captations des opéras. Je suis plutôt toujours trois pas devant.
Fil d'actualités
-
00:05Qobuz | Sur les traces d'Amalia...
-
hier
-
hierQobuz | Alexander le Bienheureux
-
hier
-
jeu.
-
jeu.Qobuz | Archie birthday !
-
mer.
-
mer.
-
mer.
-
mer.Qobuz | La Roque d'Anthéron au sommet
-
mer.
-
mer.Qobuz | Parlez-vous Françaix ?
-
mar.
-
mar.Qobuz | Bee Gees aphones
-
lun.Qobuz | Une pause Café-Qobuz à Musicora
-
lun.
-
lun.Qobuz | Teodora Gheorghiu en récital
-
lun.
-
lun.
-
lun.
-
lun.Qobuz | QIBUZ / Lundi 21 mai 2012
-
lun.L'Express | Robin Gibb, le chanteur des Bee Gees, est mort
-
lun.L'Express Styles | Coup de cœur pour Nick Waterhouse
-
lun.Qobuz | L’âme à deux
-
dim.L'Express Styles | "Shape Shifter", le 36e album de Santana !
-
dim.L'Express Styles | Le crooner Richard Hawley signe son grand retour
-
dim.
-
dim.
-
dim.Qobuz | Rose algérienne
-
dim.L'Express Styles | 2 choses à savoir sur "MA" de Ariane Moffatt







