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Entretien avec Christophe Rousset

« Bach ? Une montagne à gravir ! »
Christophe Rousset a enregistré la quasi-intégralité des pièces et concertos pour clavecin de Bach, chez Decca puis Ambroisie.

PAR Bertrand Dermoncourt | RENCONTRES | 15 décembre 2009
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Classica

Vous avez débuté avec Bach. Qu'apprend-t-on en le jouant ?
— Mille choses. Un lieu commun serait de répondre en premier lieu : la polyphonie. On apprend aussi l'art de toucher le clavecin, à la puissance dix. Ce n'est pas seulement une façon de se mettre devant le clavecin et d'en percevoir l'univers sonore, mais aussi d'envisager de fond en comble les possibilités offertes par l'instrument. Est-il le plus "savant" des compositeurs ? Certainement. On passe toujours par des clichés quand on parle de Bach, en voici un nouveau : on a eu tendance depuis les romantiques à faire de lui une espèce de dieu absolu de l'art musical. C'est selon moi un véritable drame : je suis tout à fait opposé à la béatification de l'être humain. Je pense en même temps que Bach a organisé un petit peu cela. Son "Soli Deo Gloria" n'est-il pas aussi une façon de se mettre à la mesure de Dieu ? En disant cela, je me rends compte que cette façon de se livrer à la gloire de Dieu est une faille, et que cette faille est sans doute ma façon à moi de rendre Bach humain. À regarder les biographies, on remarque que Bach était sans doute plus humble que Haendel, Beethoven ou Wagner, des "stars" de leurs époques. Mais cette humilité de l'artisan tout entier dévoué à son art est selon moi constamment compensée par une conscience aiguë de son génie.

Vous êtes-vous intéressé aux nombres présents dans son œuvre ?
— Les symboles chiffrés sont effectivement très présents. Pensez aux séries de "6", par exemple, dans la musique de chambre soliste, dans les Partitas, dans les différentes Suites pour clavecin, etc. On sait aussi que la Passion selon saint Matthieu est irriguée par la symbolique des nombres. On peut y voir une nouvelle preuve de l'orgueil de Bach. Certains croient à une dimension secrète, cabalistique... Lorsqu'on joue certaines pièces pour clavier et que l'on arrive à une section d'or — dans L'Art de la fugue ou Le Clavier bien tempéré —, il se passe effectivement quelque chose d'étrange, un climax. Mais il ne faudrait pas réduire les partitions de Bach à la symbolique des chiffres, ou encore à la forme, si élaborée soit-elle. Comme chez Rameau, il convient d'aller au-delà de ce travail insensé, de ce monde intellectuel qui nous semble parfois impénétrable, pour se souvenir que cette musique peut et doit parler à n'importe qui. Ce qui reste, finalement, c'est ce pouvoir émotionnel, cette dimension puissamment expressive de Bach.

Justement, doit-on jouer Bach de manière affective, émotionnelle ?
— Non, je crois que c'est impossible, mais tout cela est très dur à expliquer. Habituellement, lorsque je joue ou que je dirige, la musique est une sorte de fluide transformé par ma matière humaine. Mais avec Bach, je n'ai jamais ressenti cette impression. Avec lui, l'interprète est tellement sollicité par mille difficultés que l'on n'est jamais dans une posture émotionnelle — ou alors en considérant que la grande virtuosité, comme avec Liszt pour les pianistes ou Wagner pour les chanteurs, est une griserie, et donc une autre forme d'émotion... La véritable émotion, en écoutant Bach, vient que l'on assiste à une sorte de sacrifice humain. Il y a une telle difficulté d'accouchement pour l'interprète ! Bach est une montagne à gravir.

La dimension sacrée de Bach est-elle présente dans toutes ses œuvres ?
— Oui, et il est impossible de la mettre de côté. Même les musiques les plus profanes sont toujours... comment dire ? contrites, car il faut jouer cette musique à genoux, on n'a pas le choix. Dans la musique de Bach, Dieu est partout.

Propos recueillis par Bertrand Dermoncourt

Bach par Christophe Rousset :

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