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Emmanuelle Devos
Confessions d’une discrète

Express Styles

Par Géraldine Catalano | L'EXPRESS STYLES | RENCONTRES | 18 novembre 2009
 

Une douceur de chat angora, une bouche large et sensuelle, une drôle de voix flûtée tout en murmures, un césar, en 2002, qui l’a propulsée chez les grandes, et le sentiment d’être toute petite sur les tapis rouges... Emmanuelle Devos a joué dans six films en 2009, dont À l’origine, de Xavier Giannoli. Il était temps qu’on la rencontre.




Pourquoi vous voit-on si peu dans la presse féminine ?
— Mais oui, pourquoi, à la fin ? [Rires.] Ça ne m’embête pas, mais j’ai réfléchi à la question... Ça vient aussi de moi. Je n’ai jamais trop compris ce qu’il fallait faire pour être dans les pages glamour des magazines.

Vous dites que l’on naît actrice. Ainsi, petite, vous saviez ?
— Non, précisément. À aucun moment je n’ai pris conscience de mon envie de devenir comédienne, c’est donc que cette envie était en moi depuis toujours. Cela commence par un sentiment de proximité avec la scène, avec les textes, que je prenais plaisir à réciter. Certains acteurs ont fait rire des tables entières quand ils étaient enfants. Moi non, mais mon désir s’exprimait de manière plus secrète. Ma mère et mon beau-père étaient comédiens. J’ai pris mon premier cours à 14 ans, et c’est comme si toute ma famille savait déjà que j’allais faire ce métier.

SES FILMS


2009 : À l’origine, de Xavier Giannoli. Plongée dans la vie d’un imposteur plein de charme : François Cluzet

Lire la critique


2008 : Un conte de Noël, de Arnaud Desplechin, avec Anne Consigny

2007 : Ceux qui restent d’Anne Le Ny, avec Vincent Lindon.


2004 : Bienvenue en Suisse de Léa Fazer, au côté de Denis Podalydès

2004 : Rois et reine de Arnaud Desplechin, avec Catherine Deneuve

2001 : Sur mes lèvres de Jacques Audiard, avec Vincent Cassel. César de la meilleure actrice.


1991 : La vie des morts. Première incursion dans l’univers de Desplechin.



SON UNIVERS


Sa playlist
« Emiliana Torrini, une islandaise que je viens de découvrir, Souchon et les Stones. »


Son dernier coup de cœur
« Les bijoux pleins de grâce de Vanessa Tugendhaft. »


Ses films
« Raging Bull, de Martin Scorsese, et Hannah et ses sœurs, de Woody Allen.


Ses livres
« Tess d’Urberville, de Thomas Hardy, et La délicatesse de David Foenkinos. »

Sa mode
« Je suis folle de Vanessa Bruno, surtout de ses blouses. »

Son accessoire favori
« Mes cuissardes Prada. »

Son hobby
« Je passe des heures dans les musées. Mes peintres fétiches : Jackson Pollock


et Vermeer. »


Son endroit préféré
« L’abbaye des Vaux-de-Cernay, un lieu idéal pour les contemplatifs comme moi. »



Un métier fait de fidélité et d’infidélité, comme le confiait récemment Juliette Binoche. Etre infidèle à Arnaud Desplechin, avec qui vous avez tourné cinq films, cela vous semble impossible ?
— J’imagine, oui, car j’ai toujours accepté les rôles qu’il m’a proposés. La seule fois où j’ai dit non, pour Rois et reine, cela m’a rendu malade et j’ai changé d’avis quelques mois plus tard ! Quand on a un lien si fort avec un metteur en scène, un dérapage est toujours possible. D’ailleurs, c’est peut-être lui qui me sera infidèle... J’y pense parfois, pour m’y préparer, et cette seule idée me rend malade.

Faire partie de la bande à Desplechin, c’est assumer l’étiquette d’actrice intello, qui n’est pas très à la mode en ce moment.
— Avant, j’avais tendance à me justifier, à me défendre presque, contre cette étiquette. Maintenant, je m’en fiche. Je suis fière, même, d’être associée au cinéma intello. Je préfère être l’actrice de Desplechin que celle, disons, de Jean-Jacques Beineix, dont je n’aime pas du tout le travail. Le nom de Desplechin attire des metteurs en scène de qualité.

Il peut en effrayer d’autres.
— Peut-être... Cela m’inquiète, quelquefois. J’espère qu’il n’y a pas trop d’autocensure.

À la sortie de Rois et reine, Marianne Denicourt avait accusé le cinéaste d’avoir utilisé dans son scénario des épisodes tragiques de sa vie. Avec le recul, comprenez-vous le désarroi de l’actrice ?
— Au début, je le comprenais. Mais, devant son acharnement, j’ai fini par me poser des questions. Tout n’est pas blanc et noir dans cette histoire. S’inspirer de la vie des gens fait partie du travail de tout créateur. Tchekhov l’a fait, Proust aussi... Si elle n’avait rien dit, personne n’aurait jamais établi de lien entre sa vie et le film. Il arrive un moment où il faut choisir son camp, et je l’ai fait.

Votre voix douce ressemble peu à votre tempérament, très fort.
— Oui, je sais, j’ai une voix de petite fille. Au début, je la détestais. Mais elle ne m’empêche pas de me mettre en colère. En ce moment, par exemple, je suis très énervée contre la France.

Ah bon ?
— Mais oui ! Dans mon métier, par exemple : le nombre de scénarios nases que je reçois, vous ne pouvez pas savoir... Quand je vois la qualité des séries américaines comme West Wing, je me dis qu’on a vraiment du retard. En France, il arrive très souvent que les acteurs ne connaissent pas leur texte. Comme le dit Benoît Poelvoorde, si c’était le cas, tous les films français gagneraient un quart d’heure ! Je trouve sa remarque hilarante et très juste. Cela dit, je ne suis pas exempte de tout reproche : il m’est arrivé de ne pas connaître mon texte non plus [rires]. Mais je fais attention maintenant.

Vous avez tourné deux films, dont Sur mes lèvres, avec Jacques Audiard, le réalisateur le plus coté du moment. Ce sont vos copines comédiennes qui doivent être jalouses...
— Les hommes aussi ! Je sais, c’est fou. Même à l’étranger, le nom de Jacques ne cesse d’être cité. Jacques est un homme suprêmement intelligent, très cultivé, doté d’un sens du cinéma que j’ai rarement vu. Et en plus, il est à hurler de rire. Enfin, il l’était à l’époque, car je pense que le succès a dû le rendre plus sérieux sur un plateau. Je suis très fière d’avoir tourné avec lui. D’ailleurs, jamais deux sans trois, dit-on... On verra. Je dis ça, mais je serais terrorisée à l’idée de retravailler avec lui.

Y a-t-il eu un "effet césar" ?
— À l’évidence. Il y a d’abord eu un effet Audiard. Des rôles aussi riches que celui de Carla sont rares. En le lisant, je me suis dit que Dieu avait pointé son doigt sur moi [rires]. Sans faire un triomphe, le film a marqué les esprits. Quant au césar, il imprime un label qualité à votre travail. Après, il y a un petit moment de flottement, de redescente. J’en ai déjà parlé avec Karin Viard [césar de la meilleure actrice en 2000], qui est une amie. Tous les gens qui ont reçu la récompense le disent.

Depuis, vous alternez premiers et seconds rôles, comme dans À l’origine, de Xavier Giannoli, où vous incarnez une jeune veuve courageuse et enjouée.
— C’est une notion qui m’échappe un peu. C’est important d’être au premier plan, mais je ne refuserai jamais un bon rôle sous prétexte que je ne suis pas seule sur l’affiche. Le tournage du film de Xavier était dantesque, avec des grues et de la boue partout, mais l’ambiance était merveilleuse. Lui aussi est très drôle.

Vous ne refusez pas non plus de vous dénuder à l’écran.
— C’est vrai. C’est l’avantage du temps qui passe. Le regard des autres pèse moins. On s’ennuie tellement avec nos complexes, surtout dans ce métier. Le seul endroit où je stresse à mort, c’est Cannes. J’y vais souvent mais, rien à faire, je ne m’y habitue pas. Je me demande toujours si j’ai la bonne robe, si je ne suis pas trop ceci ou cela. Quel stress inutile ! Aujourd’hui, dans les magazines, on est "in" ou "out" et on passe d’une catégorie à l’autre sans même s’en rendre compte. Moi, je me sens out tout le temps ! [Rires.] Je me trouve toujours godiche sur un tapis rouge.

Quand vous n’êtes pas sur un tapis rouge, vous portez quoi pour séduire ?
— C’est très simple, je n’ai que deux uniformes : short en tweed ou jupe courte avec des collants et des cuissardes, ou bien le look de Diane Keaton dans Annie Hall, comme aujourd’hui. Je l’adore. En été, j’improvise plus.

Cela vous ennuie si l’on dit que vous jouez comme personne les godiches magnifiques ?
— Non, même si je vois davantage mes personnages comme des femmes en décalage. Certaines parlent sans réfléchir et disent ce que tout le monde pense tout bas, comme Lorraine, dans Ceux qui restent, d’Anne Le Ny, que j’ai adoré incarner. D’autres, comme Carla, dans Sur mes lèvres, paraissent inadaptées au monde qui les entoure. Mais elles sont moins sottes qu’il y paraît et finissent très souvent par infléchir leur destin.

 

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