Elsa Zylberstein
Les confessions d'une timide
Au cinéma, elle est à l'affiche de La Folle Histoire d'amour de Simon Eskenazy (sortie le 2 décembre), de Jean-Jacques Zilbermann, au côté d'Antoine de Caunes. Dans Le Démon de Hannah, au théâtre, Elsa Zylberstein est bouleversante dans le rôle de la philosophe juive Hannah Arendt (à la Comédie des Champs-Elysées).
C'est une poupée de porcelaine qui cache un tempérament de walkyrie. Tout est contraste dans les traits d'Elsa Zylberstein. Le spleen de son regard vert tendre et la malice de son sourire. L'aigu du menton et la fermeté de la mâchoire. Le teint de lys et le rouge aux joues, incontrôlable. Au cinéma, son visage a inspiré les plus grands peintres — Van Gogh chez Pialat, Lautrec chez Planchon, Modigliani chez Mick Davis. Elle a bien grandi, la petite fille ultra-timide façonnée aux dures lois de la danse classique. Père physicien juif polonais ; mère catholique travaillant chez Dior. Noël sous le sapin, Kippour en famille. À 17 ans, Elsa s'inscrit au cours Florent. Dès 1991, découverte par Maurice Pialat, elle enchaîne films d'auteur et comédies. Son interprétation dans Il y a longtemps que je t'aime de Philippe Claudel, lui vaut le césar du meilleur second rôle, en 2009. Dans son sac, Elsa trimballe des carnets où elle griffonne ses aphorismes du moment : « Il faut beaucoup de chaos en soi pour accoucher d'une étoile qui danse. » (Nietzsche)
— La relation entre deux êtres exceptionnels : Hannah Arendt et Martin Heidegger. En 1925, à l'université de Marburg, l'étudiante et son maître deviennent amants. Elle a 18 ans, lui, 35. Bientôt, le national-socialisme va submerger l'Allemagne. Heidegger s'engage en faveur d'Hitler, Hannah entre en résistance. Arrêtée en 1933, elle s'enfuit aux Etats-Unis. Dix-huit ans plus tard, ils se retrouvent, font l'amour passionnément. Il cherche à la dominer de nouveau. Commence un face-à-face au couteau. Avec une puissance de pensée extraordinaire, Hannah arrive à faire admettre à Heidegger sa culpabilité. Pour me glisser dans son personnage, j'ai lu tous ses écrits, retrouvé des photos. Je me suis fait couper les cheveux, j'ai appris à fumer, adopté son look de garçonne.
de Antoine Rault
Comédie des Champs-Elysées
Paris (VIIIe)
Jusqu'au 30 décembre 2009
— Mon père est juif ashkénaze. Il n'a jamais été pratiquant, mais il m'a transmis une histoire. Ma grand-mère Sonia, dont j'étais très proche, a fui le nazisme et a rencontré mon grand-père, juif polonais réfugié à Paris. Chez eux, j'ai croisé de nombreux survivants des camps d'extermination, un numéro tatoué sur le bras. Ma grand-mère a surmonté l'exil grâce à son sens de l'humour. Je ne suis pas obsédée par mes origines, mais ce n'est sans doute pas un hasard si mon réalisateur préféré est Woody Allen. Je l'ai rencontré récemment. J'aurais voulu le séduire, lui préparer un gefilte fisch, lui faire un récital en yiddish (qu'elle étudie), l'emmener écouter du Wagner ou lui réciter des scènes d'Annie Hall. Comme une idiote, je suis restée muette.
Vous êtes-vous toujours sentie comédienne ?
— Non ! Enfant, j'étais d'une timidité pathologique. Je n'osais jamais dire ce que je pensais. La danse classique m'a aidée à découvrir mon corps, mais, une fois sur les pointes, j'ai réalisé que je n'étais pas à la hauteur... C'est en voyant Adèle H. de Truffaut, que je me suis dit : "Je veux être actrice." Le premier jour, au cours Florent, à l'annonce de mon nom, ma peau s'est couverte de plaques rouges. Dès que je suis montée sur scène, il y a eu un déclic. Je tremblais, mais je jouais mon texte, improvisais sans filets ! Il y a une impudeur chez les timides. Un timide qui se lâche peut accomplir les choses les plus folles.
Votre première folie devant la caméra ?
— À 18 ans, j'ai joué le rôle d'une pute, dans Van Gogh, alors que je n'avais encore jamais couché avec un garçon. Pialat me criait : "Allez, embrasse Dutronc, mais pas comme une écolière !" Je me suis lancée avec une telle fougue ; Dutronc a trébuché, il est devenu rouge pivoine.
Vous avez souvent interprété des rôles d'héroïnes tragiques...
— J'aime les portraits de femmes qui se laissent déchirer par la passion tout en restant guerrières. C'est le cas d'Hannah Arendt et de Jeanne, la compagne de Modigliani, ou du personnage que j'ai interprété dans Laissez-moi de Marcelle Sauvageot, au théâtre des Bouffes-du-Nord (2005) : une jeune femme tuberculeuse et mourante s'adresse à son amant qui vient de la quitter. J'ai aussi lu devant une caméra une lettre de rupture que Sophie Calle avait reçue par e-mail ! J'ai adoré sa manière de rendre banale cette lettre qui l'avait fait souffrir en la transformant en œuvre d'art.
En amour, Elsa Zylberstein prend-elle soin d'elle ?
— Pas du tout. Je suis passionnée, parfois excessive, incapable de vivre les choses à moitié. Je suis célibataire et, de plus en plus, je réalise que les hommes ont peur d'aimer. À la tiédeur, je réponds avec les mots d'Alfred de Musset : "J'ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j'ai aimé." Bien sûr, j'ai peur de rater des étapes, comme la maternité... Mais je m'en remets à la vie. Souvent, elle est plus intelligente que nous.
Plus complexe parfois, comme dans La Folle Histoire d'amour de Simon Eskenazy...
— Il faut admettre que je campe un personnage à la vie délurée. Ce film est la suite de L'homme est une femme comme les autres, que j'ai tourné il y a dix ans avec Antoine de Caunes... Il jouait le rôle d'un clarinettiste homosexuel issu d'une famille juive très stricte. Pour ne pas être déshérité, il accepte de se marier avec moi, Rosalie Baumann, dont il tombe amoureux. Il n'en reste pas moins gay ! Dans ce deuxième volet, je débarque chez lui avec notre fils de 10 ans, qu'il n'a jamais vu. Il vit à New York avec un professeur de philo et un travesti algérois. Je joue un personnage hors du temps, juive pratiquante, chanteuse à Broadway, un mélange de romantisme et de folie douce.
Vous portez un maquillage ultra-léger, pas de bijoux... "Le meilleur style est celui qui se fait oublier", disait Stendhal. Feriez-vous vôtre cette devise ?
— Absolument et j'ajouterais : « Le style simple est semblable à la clarté blanche. Il est complexe, mais il n'y paraît pas. » C'est d'Anatole France. J'ai mis des années à comprendre que trouver son style, c'est apprendre à s'écouter. Plus j'avance, et plus j'aime les vêtements épurés, le noir et le blanc, les tailleurs masculins, le lin... J'ai un doudou, mon imper Burberry, et une vraie obsession pour les chaussures. J'en possède environ 200 paires !
Quels sont vos projets ?
— Je vais tourner un court-métrage de Karine Silla, avec Cécile de France et Valeria Golino, l'histoire de trois couples qui voudraient s'aimer. J'interprète une actrice obsédée par la maternité ! Par ailleurs, je suis la marraine de "Peace One Day", une initiative lancée il y a dix ans par le réalisateur américain Jeremy Gilley. Il a eu l'idée de créer une journée annuelle pour appeler au cessez-le-feu : les Etats membres des Nations unies ont adopté la date du 21 septembre. C'est mon combat. Ma façon pacifiste d'être "un bon petit soldat".
SES RÔLES
SON UNIVERS
« Jacques Audiard, pour sa vérité. Audiard, ce sont des visages qui se cabrent, qui se brisent sous sa caméra. »
« Les nus de Modigliani ne disent pas : "Voici une femme nue". Ils offrent simplement à regarder ce qu'elle est. »
Son livre
« Portrait de femme, de Henry James. Une âme blessée mais conquérante »
« J'aime les robes de Stefano Pilati pour leur côté un peu aristo italien. Quant aux chaussures, j'en possède 200 paires, j'adore Christian Louboutin »
« Lou Reed, ses ballades, sa voix brisée... Avec lui, l'émotion est à l'état pur. »
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