Moscou arbore ses couleurs d’hiver en cette froide mi-décembre. Couverts de neige, les bulbes de Saint-Basile donnent à la basilique l’aspect d’une gigantesque pâtisserie glacée de sucre. À proximité, le grand centre commercial Goum, construit à la fin du XIXe siècle et aujourd’hui colonisé par les marques de luxe occidentales, souligne la féerie du lieu de ses innombrables guirlandes. En face, presque caché par une immense patinoire installée sur la place Rouge, le mausolée de Lénine fait pâle figure.
Les temps ont bien changé dans cette Russie où se croisent indifféremment d’interminables limousines pour nouveaux riches et de modestes piétons balayés par un vent glacial. À quelques centaines de mètres pourtant, le célèbre
Conservatoire Tchaïkovski de Moscou semble défier

Le Conservatoire de Moscou fondé en 1866. La statue de Tchaïkovski devant le bâtiment rappelle que le compositeur y fut un des premiers professeurs.
l’histoire. Le compositeur trône toujours devant le bâtiment, un bras appuyé sur un pupitre, l’autre grand ouvert comme pour accueillir professeurs et étudiants. Ils s’y croisent en effet en ce dimanche triste dans des couloirs silencieux où des plaques commémoratives rappellent la présence de maîtres illustres : ici la classe de
Taneïev, là celle de
Rostropovitch.
Dans une de ces salles d’un autre âge s’alignent deux pianos Steinway sous les portraits en noir et blanc de Nina Dorliac, la soprano épouse de Richter.
Alexeï Lubimov y dispense deux cours. Il prépare avec ses élèves un hommage à la compositrice
Galina Ustvolskaïa (1919-2006). L’un d’eux travaille une de ses redoutables sonates où le pianiste doit explorer les extrémités du clavier et de la dynamique (certains passages requièrent le fortissimo
ffffff !). Si l’apprenti virtuose ne ménage pas sa peine pour sculpter le relief de cette musique singulière, il devra changer de doigts pour feuilleter l’autre partition qu’il a apportée : les pièces de
Rameau dans l’édition de Kenneth Gilbert pour la collection "Le Pupitre" de la maison Heugel. La proximité sur un même pupitre des œuvres d’Ustvolskaïa et de Rameau résume la curiosité d’Alexeï Lubimov et une ouverture d’esprit encore peu commune en Russie.
On se souvient pourtant d’avoir découvert cet artiste au début des années 1990 quand il avait enregistré
Mozart sur piano-forte pour Erato puis quelques disques, dont un
Schubert avec Andreas Staier, réalisés pour Teldec. On se souvient aussi de son air mélancolique, souligné par ses épais verres de myope. On le savait impliqué dans la musique de son temps (disques ECM) mais on ignorait son rôle de passeur d’idées et de promoteur de l’interprétation historiquement informée auprès des jeunes générations.
Au Conservatoire de Moscou,
Alexeï Lubimov, soixante-cinq ans, n’enseigne pas que le piano ; il est aussi depuis douze ans à la tête d’un département qui interroge la musique à travers l’histoire, qui apprend à jouer dans le style le répertoire d’hier et d’aujourd’hui. «
Ce département a d’abord été conçu comme un laboratoire, un lieu un peu à part où les étudiants pouvaient essayer de jouer autrement les musiques du passé, explique Alexeï Lubimov. Il y avait certains instruments de ma collection personnelle et d’autres claviers restaurés pour l’occasion. Les collègues avec qui j’avais fondé ce département voulaient faire prendre conscience aux élèves de la dimension historique de l’interprétation, leur offrir la possibilité de toucher un instrument proche de celui auquel le compositeur destinait sa musique. Pour ma part, il m’est apparu très tôt, instinctivement, que le piano moderne ne convenait pas à Bach ni à ses contemporains. » Parallèlement,
Andreï Lubimov révèle la musique de
John Cage ou de
Terry Riley au public moscovite.
De son maître
Heinrich Neuhaus,
Alexeï Lubimov a retenu la curiosité intellectuelle plus que la simple recherche de la performance. D’ailleurs il ne se considère pas seulement comme pianiste. «
Pianiste se rapporte au seul répertoire dévolu au piano moderne. Je m’intéresse aux périodes antérieures mais aussi aux sons venus d’Asie, du rock ou d’ailleurs. » Cette prise de position le distingue évidemment de la majorité de ses collègues du Conservatoire. «
Je ne remets pas en cause la qualité individuelle de chacun mais plutôt un système qui tarde à s’ouvrir sur l’extérieur pour mieux comprendre les musiques du passé. Heureusement des artistes comme Yuri Jurowski et Teodor Currentzis commencent à faire bouger les mentalités. »
L’oreille au-delà des frontières,
Alexeï Lubimov la tend depuis longtemps puisqu’il enseigne aussi au
Mozarteum de Salzbourg [ci-contre] et qu’il collabore avec quelques-uns des principaux "baroqueux" occidentaux. Cette connaissance du style et de l’histoire ne le rend pas dogmatique pour autant. Aussi la veille de notre visite a-t-il joué sur un Steinway moderne, dans la fameuse grande salle du Conservatoire, le
Concerto n° 1 de
Brahms. Roger Norrington apportait, certes, ses idées de "
pure tone" (grosso modo une absence de vibrato) au jeune ensemble
Musica Viva apparemment enchanté par cette expérience.
Dans une salle où se côtoient dans un joyeux bric-à-brac des clavecins de Reinhard von Nagel, Titus Crijnen et Onno Peper ou un piano-forte d’Onno Peper,
Alexeï Lubimov explique son amour pour les
Impromptus de
Schubert qu’il vient d’enregistrer pour Zig-Zag Territoires sur deux instruments historiques (
CHOC. Lire la critique de Classica) :
«
Ces pièces m’accompagnent depuis toujours. Je les ai jouées des dizaines de fois sur des instruments différents. Ce n’est que plus tard que j’ai commencé à en saisir le sens. Ces Impromptus
m’ont permis d’explorer mon âme mais aussi d’appréhender la vie par le romantisme. Schubert m’a appris à imaginer un monde, à inventer la sérénité d’un paradis, à pouvoir à la fois évoluer dans un univers de tristesse et de joie. »
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