Au Centre de Musique Baroque de Versailles, l'école du bonheur
Il y a vingt ans, le Centre de musique Baroque de Versailles créait Les Pages & les Chantres, une maîtrise destinée à faire revivre la musique française telle qu'on l'écoutait à la cour. Un pari artistique et pédagogique peu commun qui est aujourd'hui l'un des fleurons de l'institution.
"Prince, la France te veut par ces vers sacrer un autel"... Dans la nef de la chapelle royale de Versailles, les notes s'élèvent, portées par les voix rondes et pleines d'un chœur tout entier dédié à cette louange écrite par Eustache du Caurroy et Claude Le Jeune pour l'avènement d'Henri IV. Le concert de ce mois de décembre célèbre le "roi de la réconciliation". Solistes au premier plan, musiciens au second puis, de gauche à droite, un chœur d'adultes et d'enfants. Treize adolescents concentrés dans leurs tenues de pages, habit noir, collerette blanche, bas rouges. Treize paires d'yeux penchés sur leur partition et qui, régulièrement, viennent se poser sur les gestes amples et concentrés que dispense, depuis le pupitre du chef, Olivier Schneebeli.
Sous sa mesure, les voix prennent vie, non pas unifiées en un seul timbre comme dans les chœurs de "voix blanches" qui ont fait la réputation des maîtrises anglo-saxonnes, mais colorées, multiples, riches de chacun des timbres qui composent cet effectif unique en France. Ensemble, les chanteurs roulent les "r", délient les diphtongues de l'ancien français qu'ils ornementent selon les codes de l'époque. Durant les répétitions, Olivier Schneebeli s'emploie à inculquer à ses chanteurs cette technique tout aussi difficile à apprivoiser que la justesse musicale : « "D'huile de joye" : attention à bien prononcer le "joye", sinon on perd toute la saveur de cette langue. C'est le moment le plus important : celui du sacre. On reprend... oui, là, c'est bien. Écoutez Émilie (1) : la façon dont elle le chante, on pourrait presque sentir l'odeur de la sainte ampoule. »
Répétitions, cours particulier de technique vocale, instrument, solfège : tel est donc le quotidien de la cinquantaine d'enfants et d'adolescents qui composent l'école maîtrisienne du Centre de musique baroque de Versailles (CMBV). Dès la maternelle, le CMBV propose un éveil musical, puis une formation plus soutenue à l'âge de l'école primaire grâce à un système d'horaires aménagés. Cette "pré-maîtrise" constitue un vivier naturel pour le recrutement des Pages, qui se produiront au sein du chœur à partir du collège.
Une quinzaine de concerts entre France et Europe, et parfois même jusqu'en Chine, comme ce mois d'octobre, rythment l'année scolaire. Chaque jeudi, à 17 heures, Les Pages chantent à la chapelle royale pour une sorte d'audition publique qui donne aux visiteurs du château l'impression de retrouver les grandes heures du siècle de Louis XIV en version originale. « Quand on a commencé, en 1991, je me disais : si on a soixante personnes qui viennent nous écouter chaque semaine, ce sera déjà bien, se souvient Olivier Schneebeli. Aujourd'hui, pour chaque audition, la nef est pleine, avec environ quatre cents spectateurs ». À l'heure où la maîtrise fête son vingtième anniversaire, son niveau et sa reconnaissance dans le milieu musical feraient presque oublier que l'aventure originelle n'avait rien d'évident.
Lundi après-midi, un pâle soleil réchauffe le début de l'hiver. Dans la cour de l'Hôtel des Menus-Plaisirs qui abrite le Centre de musique baroque, quelques garçons jouent au foot. Un étage plus haut, Hélène Pétrossian, l'assistante chef de chœur, fait répéter une dizaine de "probatoires", les élèves de l'année précédant l'entrée en "pré-maîtrise". « Oui, c'est ça, mais maintenant on essaie que ce soit musical. Et n'oubliez pas, on fait un beau regard pour que ce soit un bon spectacle. » Les voix retentissent, claires, modelant les syllabes avec application. « Oui, ça c'est une très belle attaque. On reprend seulement les deuxièmes voix. Ce qui m'intéresse, c'est d'avoir le cœur du son. »
Dans la salle d'à côté, Ophélie prend son cours de technique vocale avec Caroline de Corbiac. « Je ne voudrais pas entendre ton petit pompage. Cherche la voix bien douce, là-haut... Bien, si on reprenait l'air de la petite Barberine que l'on travaille en ce moment ? » Aussitôt, les premières mesures de l'aria des Noces de Figaro résonnent d'une voix cristalline. « Allez, elle a un peu la trouille, mais pour autant elle ne part pas à la guerre. Plus doux. » Ophélie reprend, concentrée, comédienne dans l'âme. Spécialiste de l'enseignement vocal en chœur, formée aux côtés de Laurence Equilbey, Caroline de Corbiac maintient un rythme soutenu tout au long de la leçon, tout en veillant à ne pas épuiser la fillette. « La règle d'or avec les enfants, c'est jamais plus de deux consignes à la fois », confie l'enseignante. « Mais sinon, je leur inculque exactement la même technique qu'aux adultes : la respiration, base essentielle, et puis mettre leur corps dans de bonnes dispositions pour chanter. Avec les enfants, il faut des buts proches : j'imagine donc de petits exercices, des jeux. » Ce qui explique sans doute que les enfants puissent rapidement aborder un répertoire réputé très difficile avec un naturel plutôt désarmant.
« Chanter tout seul, ça c'est difficile, mais quand on est tous ensemble, ça va », expliquent-ils quand on les interroge. Aiment-ils cette musique si particulière dont ils chantent des partitions parfois totalement inédites ? « À chanter, c'est bien », déclare Maxence, petit brun dégourdi. « Mais à écouter dans sa chambre... il n'y a que ma mère pour faire ça ! »
LES PAGES & LES CHANTRES
Olivier Schneebeli
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Et eux, qu'écoutent-ils, justement ? Dans leur iPod, on trouve du "dance floor" — toujours Maxence. « Moi, avec mon père, j'écoute du rock'n'roll », assure Julien d'un ton assuré. Ou encore « de la salsa et La Grande Sophie », selon Julia. Aucun doute : leur formation, si exigeante soit-elle, leur laisse l'espace nécessaire pour être des ados de leur temps. Bien sûr, il faut une certaine aisance scolaire pour assumer le double cursus, plus l'instrument de musique que tous pratiquent en plus du chant. Grâce au jardin musical, beaucoup connaissent la musique depuis la petite enfance et trouvent donc naturel d'en faire toute la semaine. Plus rares sont ceux qui, comme Julien, traversent l'Île-de-France matin et soir pour suivre les cours : « Depuis tout petit, c'est un enfant qui chante tout le temps », explique sa mère. « Quand il a commencé à avoir des difficultés d'attention en classe, sa maîtresse m'a conseillé de l'inscrire dans une chorale. C'est sa professeure de chant qui m'a ensuite conseillé Versailles. Depuis, il s'est métamorphosé. Le chant canalise son trop-plein d'énergie.»
Tous les parents s'émerveillent de l'autonomie acquise par leurs enfants, mais aussi du sens de la valorisation développé par l'équipe pédagogique. « Quand on arrive aux premières réunions de parents et qu'on entend dire : "chaque enfant est un trésor", on est plutôt agréablement surpris ! » témoigne une mère de famille... Car tous les élèves n'ont pas un don hors du commun. « Olivier Schneebeli dit toujours : pour chanter cette musique, il faut que chaque page apporte sa couleur, comme dans le grand orgue de la chapelle royale », explique Caroline de Corbiac. « Évidemment, ils rêvent tous de chanter en solo, mais ils savent très bien aussi gérer leur amour-propre pour les besoins de l'unisson. » Une école d'écoute et d'humilité dont les parents retrouvent les fruits chez leurs enfants.
Finalement, la maîtrise serait-elle un remède miracle pour soigner les maux de l'adolescence ? Au collège, les corps changent... et la voix aussi. « Les filles connaissent une petite mue, avec une voix plus aigrelette, en général après la cinquième », précise Caroline de Corbiac. « Mais les garçons muent de plus en plus tôt, parfois dès la sixième. C'est difficile à accepter, mais on essaie d'accompagner cette mutation physique le mieux possible. »
Rares sont ceux qui envisagent de faire de la musique leur métier. Ils rêvent d'être "pompier, institutrice, journaliste". En plus du chant, ils aiment « déclamer, faire comprendre aux autres le sens d'une histoire » pour Julien. « Quand les musiques sont poétiques, il faut bien travailler les sentiments que l'on veut faire passer », explique Élise. « C'est le plus difficile, il faut utiliser les nuances. Ce qui me plaît, aussi, c'est que l'on reconstitue la musique qui existait dans le passé. Comme j'aime l'histoire, je trouve ça intéressant. » Le miracle du chœur, pour Olivier Schneebeli, c'est cette « mémoire collective qui fait qu'en dépit du renouvellement annuel, un son spécifique existe. Nous l'avons forgé grâce à un travail de longue haleine — j'avais prévenu qu'il faudrait dix ans de fondations pour obtenir un résultat. Mais depuis que nous l'avons trouvé, quel bonheur ! »
(1) Les prénoms ont été changés
LES GRANDES JOURNÉES DAUVERGNE
Du 2 octobre au 19 novembre 2011. Programme complet sur www.cmbv.fr
Après Campra, c'est au tour d'Antoine Dauvergne d'être mis à l'honneur par le CMBV. Violoniste et compositeur né à la fin du règne de Louis XIV, formé à l'école de Rameau, il s'essaie d'abord à l'opéra-comique puis à la tragédie lyrique et à l'opéra-ballet, avant de devenir surintendant et maître de musique de la Chambre du Roi à partir de 1755.
Avec les Grandes Journées, le CMBV explore aussi bien ses talents de compositeur que la musique qu'il défendit en tant que directeur général de l'Académie royale de musique, poste qu'il occupa trois fois entre 1769 et 1790. On entendra ainsi Hercule mourant, Les Troqueurs, La Coquette trompée, La Vénitienne, mais aussi des soirées dédiées aux musiciens que Dauvergne introduisit à la cour.
Avec notamment J. Azzaretti, I. Poulenard, S. Degout, l'ensemble Amarillis / H. Gaillard, Les Agrémens / G. van Waas, Les Talens lyriques / C. Rousset
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