Antonio Pappano
Un requiem italien
À la tête d'un quatuor vocal d'exception, Antonio Pappano a enregistré à Rome une nouvelle version du Requiem de Verdi. Pour lui, cette œuvre n'est pas un requiem de plus, elle exprime de façon profondément humaine tout un pan de la culture italienne.
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La nouvelle version du Requiem de Verdi sous la direction de Antonio Pappano, réunit Anja Harteros, Sonia Ganassi, Rolando Villazon, René Pape, les Chœurs et Orchestre de l'Académie Sainte-Cécile de Rome.
« Pour moi, le Requiem ne se situe pas à part dans l'œuvre de Verdi. L'aspect religieux a toujours eu une place majeure dans les opéras de Verdi — la religion comme spiritualité, mais aussi comme moyen de pouvoir, comme institution organisée, et le cas échéant pesante ou violente. C'est l'institution par essence paternelle, et c'est aussi une chance d'accéder à un autre monde. Tous les opéras où le religieux est présent ont préparé Verdi à concevoir une œuvre plus personnelle, exprimant moins indirectement ses propres sentiments et prenant la forme d'un requiem. S'il n'avait pas déjà essayé ses forces dans ses opéras, expérimenté les diverses expressions possibles de la détresse, de la prière, de la solitude, jamais il n'aurait pu écrire le Requiem.
La différence majeure avec cette œuvre, c'est que les personnages deviennent de véritables êtres humains de chair et de sang, et non plus des figures de théâtre. Ils sont mis face à la damnation, à la malédiction et aussi à la glorification. On ne peut plus se cacher derrière des masques. Tout est vrai, incarné. Le chœur, par exemple, est fondamental parce qu'il représente à mes yeux la foule, le peuple, le peuple italien : j'y vois vraiment l'expression de tout un pan de la culture italienne, de son identité profonde, tellement complexe. À l'époque, donner autant de place à l'expression d'une foule, d'un peuple tourné vers Dieu, c'est-à-dire en somme vers un idéal commun, revêtait une importance majeure. Les contemporains ont immédiatement saisi cette dimension et le succès de l'œuvre est venu de là aussi. Je ne crois pas que tout le Requiem soit, comme on l'a dit, un opéra en habit ecclésiastique. Je pense que Verdi l'a composé vraiment comme une œuvre sacrée, peut-être même comme son testament musical, comme un hommage à la nation italienne et à ce que l'Italie a de viscéralement spirituel, que l'on soit croyant ou non. Naturellement, on peut toujours interpréter cette œuvre de manière très théâtrale, mais ce n'est pas la voie que j'ai choisie. Elle ne correspond pas à ma conception.
Beaucoup d'interprétations offrent aussi du Requiem une vision un peu raide, un peu figée, très anguleuse. Pour ma part, j'ai cherché dans cette œuvre un sentiment, disons, italien. Je n'ai pas voulu que l'émotion soit trop bridée, que la conception de l'ensemble soit trop carrée, j'ai cherché un "feeling" italien — et je dois avouer que c'est presque parce que je voulais rechercher vraiment profondément ce sentiment particulier que j'ai décidé de m'investir dans ce Requiem. Ecoutez bien : on y trouve toutes les vibrations, toute la complexité spirituelle, toute l'émotion de l'Italie, mais sans jamais de grandiloquence. Certes, il y a un lyrisme puissant, mais aussi une véritable intimité. Bien des passages sont des passages pleins de retenue, de murmure, que ce soit parce que le peuple craint Dieu ou parce qu'il s'adresse à lui avec révérence. Il n'y a pas de marches dans le Requiem de Verdi !
Les deux visages du lyrisme et de l'intimisme composent l'espèce de clair-obscur qu'aimait tant Verdi, et qui est fondamental. Ces deux faces sont liées, l'une ne va jamais sans l'autre, un peu comme dans les tableaux de Vélasquez. Tenez, on retrouve cela dans Macbeth, dans Otello, dans Don Carlo, dans Simon Boccanegra ou encore dans Rigoletto — à ceci près que dans le Requiem, Verdi ne se soumet pas à une dramaturgie, à un livret, il est le dramaturge et il trouve ses propres équilibres, toujours forcément quelque peu trahis ou déviés par les nécessités du livret, ou par le désir de se mettre à la hauteur de Shakespeare, par exemple — même s'il faut bien dire que souvent, Verdi est encore meilleur que Shakespeare dans sa manière de concentrer le drame.
De ce point de vue, nous sommes assez éloignés de Puccini, par exemple : chez Puccini, il n'y a pas de clair-obscur, pas d'espoir entrevu, mais toujours une sorte de douleur profonde, chevillée au corps, qui crée un climat étrange, inconfortable, quelque chose qui nous dérange. C'est ce que j'ai perçu lorsque j'ai abordé la Butterfly que nous avons enregistrée et où j'ai éprouvé pleinement une atmosphère presque délirante de souffrance diffuse. »
Un climat de ferveur
« Pour revenir au Requiem et à ce peuple italien, il est évident que les solistes eux aussi font partie du peuple. Ce ne sont rien d'autre que des voix anonymes. Elles sont directement issues du chœur mais n'ont pas vraiment de visage. Elles portent une parole. Nous avons dû surmonter la barrière de la langue latine. Trop souvent on entend un latin scolaire, automatique, récité machinalement. J'ai voulu au contraire que le latin de mes solistes soit compris mot à mot, profondément ressenti. Nous avons beaucoup travaillé sur l'intention expressive, sur la suggestion qui naît des mots latins. Prenez le ténor : c'est un homme enchaîné, un coupable, et il faut en passer par sa psychologie pour rendre compte de cette situation et pour la faire ressentir. J'ai aussi voulu un chant très pur, très clair, sans aucune surcharge, ce qui n'est pas aisé avec un orchestre aussi fourni ! J'ai remarqué que pour compenser la masse orchestrale et la barrière du latin, beaucoup de chanteurs en font trop, allant presque jusqu'au vérisme. Je suis totalement hostile à cette façon de faire.
C'est pourquoi, pour enregistrer le Requiem, je voulais ces quatre chanteurs [Anja Harteros, Sonia Ganassi, Rolando Villazón, René Pape] et personne d'autre. Je savais qu'eux seuls pourraient constituer une véritable équipe. Donc j'ai attendu d'avoir la disponibilité des artistes que je voulais. Vous savez, une grande difficulté avec le Requiem de Verdi est d'avoir les quatre solistes dans une forme optimale le jour J, et qu'ils soient capables tous en même temps de délivrer la même pureté sonore, la même propreté dans l'émission. Sans quoi l'équilibre se rompt. Or, entre le chœur, l'Orchestre de l'Académie Sainte-Cécile, les solistes, le travail a porté sur cet équilibre des masses, sur la possibilité d'exprimer des choses très intimes avec des effectifs très nombreux. Parfois, il fallait parvenir à une certaine qualité de lumière, parfois à une atmosphère presque chambriste. Les défis étaient nombreux, et surtout, il ne fallait jamais perdre de vue cette ferveur si particulière à Verdi. »
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