Maître du baroque
Pleins feux sur Haendel !
Pompeux et convenu, infatué de sa personne et de son talent, plagiaire... Que n'a-t-on pas entendu sur Georg Friedrich Händel ?, nous rappelle Dominique Fernandez.
Pour l'écrivain, il n'est que temps de réhabiliter ce Saxon injustement décrié, qui se montra si talentueux... et facétieux.
Il y a cent ans, on avait de Haendel l'image d'un type guindé, pompeux, ennuyeux à force d'emphase ; une « perruque », et même un peu mitée. On le jouait avec des effectifs énormes, qui dénaturaient sa musique. On regardait son portrait, et il semblait que cette figure bovine, ces doubles joues, ce triple menton, ce nez gros et grand, ces oreilles rouges et longues, cet air de santé triomphante, cette expression de contentement de soi et de fierté tartarinesque ne pouvaient appartenir qu'à un homme trop sûr de lui pour être un grand artiste, à un tempérament convenu, à un coureur de prébendes et d'honneurs. Il travaillait très vite, et sur commande. Songez donc ! 40 opéras, 32 oratorios, 4 volumes de cantates italiennes, 22 duos italiens, 3 volumes de psaumes, 2 volumes de concertos d'orgue, 37 sonates, 12 concerti grossi, sans compter les Te Deum, les Odes, les compositions pour clavier et pour grand orchestre : un auteur sérieux, pénétré de l'importance de son art, se serait-il prodigué avec une telle abondance ? Ce n'est pas tout : il a emprunté à droite et à gauche, pillé un peu partout ; dans sa terre natale, la Saxe, le lyrisme sentimental commun à tous ceux qui ont été bercés dans le piétisme luthérien ; en Italie, où il a voyagé entre 20 et 24 ans, l'habileté mélodique dont il était dépourvu ; en Angleterre, où il a passé la plus grande partie de sa vie, le goût des grandes constructions impersonnelles solennelles comme la cathédrale Saint-Paul, achevée peu avant son arrivée à Londres ; en France, la tendance à mettre dans ses opéras et ses oratorios de grands conflits mondiaux, et aussi la mode de l'opéra-ballet et de l'opéra-comique. Si Corneille et Racine lui ont fourni le sujet de nobles drames traitant de l'honneur et du devoir, il a trouvé chez l'Arioste et le Tasse la matière de ses opéras fantastiques.
et son temps
1685
Où est la personnalité de Haendel, dans une œuvre gigantesque mais sans direction ? Romain Rolland, dans son livre Haendel [rééd. Actes Sud, 2005] que les musicologues actuels considèrent « dépassé » mais qui garde sur leurs travaux l'immense avantage du talent littéraire et d'une culture étendue à tous les domaines de la pensée et de l'art, parlait avec une sorte de gourmandise de cette faculté prodigieuse d'assimilation, de ce cosmopolitisme esthétique, de cette boulimie créatrice. La monographie de l'écrivain date de 1911. Depuis, intimidés que nous sommes par les exemples de Proust, de Kafka, de Joyce, de Schoenberg, nous avons pris en méfiance la richesse des dons, l'exubérance, la diversité. Un artiste trop curieux de tout ce qui se passe à son époque, trop ouvert sur le monde, n'est pas pour nous un artiste authentique. Nous voulons qu'il soit austère, qu'il s'enferme chez lui et poursuive jusqu'à l'épuisement une œuvre qui nous plaira d'autant plus qu'elle aura le caractère rigoureux d'une ascèse.
L'antithèse de Bach
Cet exemple, justement, on a cru le trouver en Bach, l'exact contemporain de Haendel, mais qui serait son opposé en bien des points. Comme il serait beau et plairait à notre goût des grands parallèles historiques (Montaigne/Pascal, Voltaire/Rousseau, Verdi/Wagner) d'opposer le luthérien de stricte observance, austère, puritain, entièrement dévoué à ses fonctions de cantor et à ses devoirs liturgiques, ennemi par conséquent de tout ce qui est frivole et distrayant, à l'homme du monde qui, tout en restant fidèle à la religion réformée (à Rome il refuse de se convertir au catholicisme, alléguant qu'il veut s'en tenir à la confession dans laquelle il est né), quitte encore jeune son pays d'origine pour courir les capitales étrangères, Rome, Naples, Venise puis Londres, en quête de gloire et d'argent, et ne reculant devant aucun moyen qui lui permette de se faire un nom et une fortune. Le provincial obscur, chargé d'une famille pléthorique, se faisant une idée sacrée de sa mission artistique, s'oppose ainsi à l'intrigant cosmopolite (et célibataire), à l'arriviste versatile. Pour l'un le refus de l'opéra est conséquent avec sa droiture intérieure, sa pureté, sa rigueur, pour l'autre l'exploitation de l'opéra va de pair avec ses ambitions et son sens de la carrière. Antithèse si frappante qu'elle explique le discrédit où l'on a tenu si longtemps l'œuvre théâtrale de Haendel et d'où elle commence à peine à sortir. On compte pour rien les difficultés inouïes qu'il eut à surmonter pour imposer ses opéras à Londres, les cabales dont il fut victime et qui faillirent lui ôter sa santé et sa raison, enfin l'échec final de cet effort gigantesque.
Entre Haendel et Bach, il fallait choisir. Telle était du moins la situation jusqu'à une date très récente. L'excès de sécheresse qui afflige une partie de l'art moderne, le tarissement de l'imagination imposé par une certaine avant-garde, la pauvreté de la musique contemporaine (comme du roman, du théâtre et de la peinture) pourraient amener rapidement une révision du procès intenté à Haendel. De même que la cote de Stendhal remonte au détriment de celle de Flaubert, et qu'après avoir idolâtré l'ermite de Croisset et sa conception religieuse de la littérature on recommence à trouver du bon au primesautier, fantasque et vagabond voyageur d'Italie, de même l'auteur de Rinaldo, d'Orlando, de Giulio Cesare, de Saül, d'Israël en Égypte devrait reprendre bientôt sa place, dans nos admirations, à côté du plus pur et plus intransigeant mais non pas pour autant plus grand ni plus important Johann Sebastian Bach.
N'est-il pas amusant, par exemple (mais il faudrait réhabiliter d'abord cette notion d'amusement, si discréditée en art), d'observer comment Haendel transforme un thème, de l'une à l'autre de ses œuvres, ou de l'œuvre d'un de ses collègues à une sienne propre ? Voici la Sérénade d'Alessandro Stradella, compositeur napolitain du XVIIe siècle : une musique vive, mais sans beaucoup d'épaisseur. Haendel s'en empare et la récrit pour Israël en Égypte. Dans les grattements de la guitare du Napolitain, il entend les ouragans de la Bible, et les frêles accords de la sérénade deviennent les formidables chœurs de la grêle et de la nuée des mouches. Voici Almira, le premier opéra de Haendel, écrit à Hambourg en 1705, quand il n'a pas encore la pleine possession de ses moyens. Pour la Danse des Asiatiques, il écrit une mélodie langoureuse, mais qui ne s'adapte guère à la situation. Six ans après, il reprend cette mélodie pour son quatrième opéra, Rinaldo, créé à Londres ; et c'est l'admirable et célèbre « Lascia ch'io pianga la mia cruda sorte », un des sommets de l'émotion haendélienne. Cet air, qui ne convenait pas dans un contexte gai, exprime au contraire toute l'affliction d'un cœur oppressé. Opération inverse de celle à laquelle se livrera un siècle plus tard Rossini, lorsque, ayant écrit une ouverture un peu trop enjouée pour son opera seria : Elisabeth, il la reprendra, telle quelle, pour le Barbier de Séville, où elle pétillera comme du bon champagne. Autre exemple de métamorphose chez Haendel : la mélodie joyeuse du Pastor fido, qui se mue en une touchante phrase de l'Ode funèbre.
Le plus beau tour qu'il nous ait joué, c'est le fameux Largo de Serse, « Ombra mai fu » qui, chanté hors de contexte, semble une plainte élégiaque, une effusion doloriste, alors qu'il s'agit tout simplement d'un hymne de reconnaissance à un vulgaire platane dont est célébrée la bienfaisante ombre. Que nous sommes loin du Haendel pompeux et guindé de la légende ! Comme tous les tempéraments puissamment vitaux, il débordait d'humour (le même humour supérieur qui incitait un Mozart à réemployer l'Agnus Dei mystique de la Messe du couronnement pour l'air ô combien humain et mondain de la Comtesse des Noces de Figaro). Souffrance et gaieté, tristesse et drôlerie, désespoir et allégresse : il savait rendre tous les sentiments avec un égal génie, et c'est peut-être cela que nous lui pardonnons le moins. Car les grands musiciens romantiques qui ont établi une sorte de dictature sur l'opinion, Beethoven, Wagner, Mahler, sont uniformément doloristes, uniformément pathétiques, sans aucune distance vis-à-vis de leur art. J'en reviens à cette idée de sérieux : Haendel ne se prenait pas au sérieux, bien que rien, dans toute l'histoire de la musique, ne puisse surpasser en émotion douloureuse les plaintes d'Admète ou le désespoir de Déjanire, et que, de Jules César, le compositeur ait fait un personnage d'une shakespearienne complexité. Mais la fécondité créatrice qui s'exerce librement, sans se croire obligée de prendre un visage grave et d'entrer en religion, voilà, en notre époque stérile, une faute qu'on ne pardonne guère.
J'ai cité Stendhal, parce que la grande Italie, en musique aussi, s'étend bien au-delà des frontières. Sans son voyage de jeunesse en Italie, Haendel serait-il devenu Haendel ? Avant Mozart, il est allé rincer dans les eaux de l'Arno et du Tibre les raides préceptes de la science musicale allemande. Il a appris, au contact des gondoliers et des lazzaroni, qu'on peut être artiste avec une profonde ignorance de ce qui est enseigné par les maîtres. Il s'est délivré une fois pour toutes du pédantisme, de la suffisance, en écoutant plaisanter le peuple le plus spirituel du monde. À la place de Stendhal, j'aurais pu mentionner Alexandre Dumas, auquel Haendel s'apparente, par la corpulence, la facilité à écrire, le mélange des genres, la générosité, la gourmandise de la vie, vertus que notre siècle frileux commence à peine à ne plus bouder.
L'art baroque des coupoles, des trompe-l'œil, des rondes d'anges enfiévrées, des colonnes torses, des retables pléthoriques a longtemps été décrié aussi, et l'on continue à douter que la luxuriance et le délire des marbres et des stucs aient autant de valeur que l'austérité romane ou la rigueur gothique. Un jour que deux divas italiennes, la Bordoni et la Cuzzoni, se prenaient aux cheveux en pleine représentation, Haendel, au lieu de chercher à les apaiser, excita la querelle à grands coups de cymbales. Théâtre dans le théâtre, spectacle improvisé, fécondation de l'opéra par la commedia dell'arte.
Une seconde anecdote illustre l'autre face de sa personnalité, la force et la grandeur de son caractère, étayées par l'humour. Les cabales contre l'étranger allaient bon train à Londres. Ses ennemis soudoyaient des voyous pour aller arracher les affiches de ses concerts. Les dames du monde donnaient des thés et des fêtes les jours où devaient avoir lieu des représentations de ses oratorios. Un soir, devant une salle vide, il s'écria : « Ma musique n'en sonnera que mieux. »
Ce texte emprunte à divers écrits parus notamment dans le Dictionnaire amoureux de l'Italie (Plon)
DIX DISQUES POUR AIMER HAENDEL
Difficile d'effectuer une sélection de CD tant l'interprétation du Saxon a pu varier depuis 1970...
Musique instrumentale
La Water Music et la Royal Fireworks Music, partitions « insouciantes et confortables » (R. Rolland), restent la meilleure façon d'aborder la musique instrumentale de Haendel. Avec une sonorité très chaleureuse, un sens de la danse et une expressivité remarquables, Jordi Savall et le Concert des Nations en ont donné une version indémodable.
(AliaVox AVSA9860, note
)
Écoutez et téléchargez
Ensuite, on écoutera les Concertos grossi op. 3 et 6, ainsi que les Concertos pour orgue op. 4. Parmi l'avalanche de versions parues ces dernières années, s'impose l'ensemble proposé en 4 CD seulement par Harmonia Mundi dans sa récente «Haendel Edition», autour de l'excellente Academy of Ancient Music, Andrew Manze et Richard Eggar.
(Harmonia Mundi HMX 2908292.95, note 8)
Et on découvrira les Suites pour clavecin de 1720 avec Scott Ross.
(Erato 2292454522, note
)
Oratorios et musique sacrée
Dans le répertoire opératique et sacré, un chef se distingue par la constance de ses réussites : John Eliot Gardiner. Il laisse un enregistrement éblouissant du Messie (Philips 2 CD 4342972, note
) qui a enterré les très nombreuses autres versions lors de notre écoute en aveugle (Classica n° 77).
Écoutez et téléchargez
Tous les autres enregistrements de musique vocale du chef britannique sont d'ailleurs recommandés à des titres divers, et ont été réédités ces deux dernières années par Warner et Universal en
petits coffrets plats, à prix réduit. Pour Erato, Gardiner a gravé L'Allegro, il Penseroso ed il Moderato, Israël en Égypte, Tamerlano, Semele, le Dixit Dominus. Chez Philips, on trouvera Alexander's Feast, Jephtha, Saul, Solomon, Israël en Égypte, et chez Archiv, Hercules et Acis et Galatée. Pour ne se limiter qu'à une référence, prenez Israël en Égypte dans la version Philips, mieux enregistrée. Écoutez et téléchargez
Outre ses grands oratorios anglais, écrits entre 1732 et 1751, Haendel laisse
des merveilles à la frontière des genres, comme Il trionfo del tempo e del disinganno, composé à Rome, en 1708. Ce trésor d'invention mélodique et de sensualité a été très bien servi par Emmanuelle Haïm pour Virgin, avec une pléiade de grandes voix d'aujourd'hui, dont Natalie Dessay.
(Virgin 3634282, note
) Écoutez et téléchargez
De la même période italienne, toujours avec Haïm, et pour les mêmes raisons, on recommandera aussi Acis, Galatée et Polyphème (2 CD Virgin).
Sur le même thème, le compositeur a écrit, quelques années plus tard et cette fois en anglais, une irrésistible pastorale, Acis and Galatea. William Christie en est l'interprète d'élection, d'un tact et d'un humour parfaits (Erato 2 CD 3984255052, note
).
De la période italienne, on recommandera encore le justement célèbre Dixit Dominus : une autre écoute en aveugle (Classica n° 72) avait révélé l'enregistrement de Diego Fasolis chez Arts (ART 47560, note
), d'une subtilité, d'une ferveur et d'une intensité expressive incomparables.
Opéras et récitals
La quasi-intégralité des quarante opéras du Saxon a été enregistrée, sans compter les pastiches... Comment s'y retrouver ? En allant tout d'abord vers le chef-d'œuvre du genre, Giulio Cesare, dans la version de René Jacobs. Trente ans après la version Decca (Berganza ! Sutherland !), le chef belge fait ses choux gras des avancées musicologiques (et de l'évolution des goûts) pour parer Giulio Cesare d'un orchestre de rêve. La partition semble ici renaître avec une urgence dramatique et une définition des timbres orchestraux rarissimes. Voix quasi idéales dans l'ensemble, dominées
par une merveilleuse Larmore, d'une grande virtuosité et un Derek Lee Ragin époustouflant. (Harmonia Mundi 3 CD 901385, note
)
Disponible aussi dans un coffret 9 CD dans la «Haendel Edition», avec Flavio et Rinaldo par Jacobs : 2908241.49 [ci-contre], note 8)
Autre rencontre exceptionnelle entre un opéra de Haendel et des interprètes : l'Ariodante de 1735, d'une grande force dramatique, emmené par Marc Minkowski et Anne Sofie von Otter en 2002. Archiv 3 CD 457 271-2, note
)
Écoutez et téléchargez
Avant d'aller plus loin dans la découverte de l'œuvre lyrique de Haendel (avec Rinaldo, Tamerlano, Rodelinda et surtout Alcina), on choisira des récitals vocaux très adaptés au compositeur. En premier, celui de Magdalena Kozená (« Ah ! Mio cor », Archiv 4776547, note
) idéal à tous points de vue (Écoutez et téléchargez),
tout comme ceux de Bryn Terfel (DG 453-480-2, note
)
(Écoutez et téléchargez)
et d'Andreas Scholl (réédité par H.M. dans son Edition avec d'autres récitals de Lorraine Hunt, Dorothea Röschmann et Mark Padmore
(4 CD MNX 2908288.91, note
)
Händel : Parnasso in festa (Première mondiale chez Hyperion) :
À télécharger en haute qualité
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ven.



Ce disque me paraît bien convenir à ce genre et je
découvre aussi, des chanteurs excellents. De bons
moments en perspective !