Les secrets de l'empire Karajan
Ses ventes de disques, à faire pâlir les vedettes de la variété, se comptent aujourd'hui encore en millions... C'est dire les sommes colossales en jeu. Mais la gestion de l'héritage comporte des zones d'ombre inaccessibles.
PAR Pauline Sommelet |
PORTRAITS |
1 juin 2010
Deux cent trente-cinq millions de disques vendus. Un tiers du chiffre d'affaires de Deutsche Grammophon (DG). Plus d'albums écoulés que les Beatles. Un empire estimé à plus de 266 millions d'euros. Quand Karajan s'éteint, le 16 juillet 1989, les nécrologies qui fleurissent aussitôt dans la presse internationale ne se contentent pas de rappeler sa carrière hors du commun, ses dons de maestro uniques au monde ou son perfectionnisme admiré et redouté. Les chiffres s'alignent, colossaux et hors normes, même à cette époque où la vente de disques ne traverse pas encore la crise que l'on connaît. Le chef autrichien n'a pas seulement édifié avec soin une discographie pléthorique, enregistrant sans relâche les œuvres phares du répertoire, en quête de l'ultime version de telle ou telle œuvre. Il a aussi bâti un empire industriel, s'adjoignant à sa guise les services et les partenariats des plus grands labels de l'époque, utilisant les ressources de chacun de ses collaborateurs pour en tirer le meilleur, au sens musical comme au sens financier du terme.
« En 2008, l'année du jubilé Karajan, plus de 8 millions de CD et DVD ont été vendus »
Que reste-t-il aujourd'hui de cette fortune colossale ?
Que détiennent vraiment ses héritières "officielles", sa veuve et troisième femme Eliette d'une part, mais aussi ses deux filles Isabel et Arabel ?
Le "mythe" Karajan fait-il encore gagner de l'argent aux maisons de disques ? Autant de questions auxquelles il est difficile de répondre avec précision, même vingt ans après sa mort, tant la succession de Karajan relève du casse-tête financier et juridique. Une opacité qui a conduit sa veuve et son exécuteur testamentaire devant les tribunaux suisses en 2004.
Aujourd'hui encore, se pencher sur l'héritage financier du chef relève de l'enquête en terrain miné. Partout les portes se referment : "C'est confidentiel" ou "Nous ne divulguons pas ce genre d'informations" ou encore "Personne ne vous parlera de cela"... Même son label emblématique, DG, rechigne à communiquer les chiffres de vente des rééditions sorties pour son centième anniversaire, en 2008. Pourtant, Karajan disparu continue à "vendre" énormément de disques. En deux ans, EMI, son autre label historique, a écoulé dans le monde entier près de 1,8 million de CD, tous "packages" confondus, de ses propres éditions anniversaires. À Salzbourg, l'Institut Eliette et Herbert von Karajan livre la réponse suivante : "Il n'est pas facile, et bien sûr c'est confidentiel, de rendre public les chiffres des recettes perçues par les descendants d'Herbert von Karajan sur la vente des disques. (...) En 2008, l'année du jubilé Karajan, plus de 8 millions de CD et DVD ont été vendus (compilations et intégrales). Et même quand il n'y a pas d'année Karajan : chaque année, les ventes de CD et DVD se comptent en millions."
Quant au Figaro, qui a lancé en janvier dernier une série consacrée au maestro, il a vu le double CD inaugural s'arracher à 110 000 exemplaires. "C'est un chiffre absolument phénoménal, s'enthousiasme Lionel Rabiet, éditeur des produits et services dérivés pour le quotidien. Nous en sommes au numéro 12, et nous avons fidélisé environ 20 000 acheteurs par semaine. À terme, nous visons les 700 000 doubles CD vendus." À l'heure où une vente satisfaisante de disque classique se situe aux alentours de 5 000 unités, comment ne pas tirer son chapeau à ce prestidigitateur qui réussit encore, vingt ans après sa mort, à bousculer le box-office ?
À la grande époque, l'argent a donc coulé à flots dans l'escarcelle du chef. Quelques mois après sa mort, Paris-Match se livre à une estimation de son patrimoine : ses actifs, placés dans diverses banques européennes et internationale, se chiffreraient à 907 millions de francs, auxquels viennent s'ajouter le chiffre d'affaires de sa société de production Telemondial, basée à Monaco (105 millions de francs) et quatre propriétés : le chalet Blondinette à Saint-Moritz (sa résidence principale, qui lui permet de bénéficier des forfaits fiscaux accordés par le canton des Grisons aux étrangers), une grande villa près de Vienne, une autre à Saint-Tropez et enfin celle d'Anif, dans la banlieue de Salzbourg. Sans compter le voilier Hélisara, le jet privé et autres voitures de luxe, dont une Porsche et une Ferrari "Testarossa".
De quoi subvenir largement aux besoins de ses trois héritières, d'autant que les royalties négociées de son vivant avec un redoutable talent de financier courent jusqu'à 2059. En homme d'affaires avisé, Karajan veillait à tout, jusqu'à faire prévoir sur ses contrats l'exploitation de sa musique sur "les moyens techniques non encore inventés". Les astuces imaginées par le musicien pour multiplier ses royalties n'ont pas de limites : en 1971, les parlementaires de Bruxelles lui confient la mission d'orchestrer l'hymne européen à partir de mélodies de Beethoven. Le chef accepte aussitôt mais refuse catégoriquement d'abandonner ses droits d'auteur sur cet "arrangement". Un mémorandum "confidentiel" de mars 1972 rédigé à l'intention du Secrétaire général du Conseil de l'Europe témoigne du malaise des parlementaires et de leurs multiples tentatives pour négocier avec l'impresario du maestro, Emil Jucker. Peine perdue : aujourd'hui encore, les royalties générées par l'interprétation de l'hymne sont perçues par sa succession.
59,5 millions d'euros dilapidés
Telle une bombe à retardement, c'est seulement quinze ans après sa mort que la succession du musicien va révéler toute sa complexité auprès des principaux intéressés. En 2004, Eliette von Karajan porte en effet devant le tribunal de Chur, capitale du canton des Grisons, le litige qui l'oppose à Werner Kupper, l'exécuteur testamentaire de son mari. Elle accuse cet avocat zurichois de gestion hasardeuse sur l'héritage de son mari, à hauteur de 85 millions de francs suisses (près de 59,5 millions d'euros) dilapidés entre 2000 et 2002.
Le journaliste Werner Pellinghausen, qui rendit compte du procès pour une revue économique suisse, a pu avoir accès aux nombreux documents versés au dossier. Il y découvre entre autres que le maestro avait placé sa fortune dans toutes sortes de paradis fiscaux, de Panama aux Antilles néerlandaises en passant par Monaco. Mais surtout, les principaux actifs rassemblés de son vivant par Karajan transitent par une fondation basée au Liechtenstein, baptisée Hélibelle et échappant totalement au contrôle de la famille du musicien. L'administrateur en est Werner Kupper, et ce jusqu'à sa mort. L'autre membre du conseil de la fondation, conseiller en gestion de fortune, se nomme Peter Ritter. D'après le verdict du tribunal suisse, c'est cette fondation qui toucherait, encore aujourd'hui, la majorité des royalties négociées par Karajan. Et la responsabilité de Werner Kupper dans la baisse des revenus générés par le patrimoine du chef d'orchestre est avérée.
Seul problème pour Eliette von Karajan : la sentence suisse n'a pas de valeur exécutive au Liechtenstein. Werner Kupper reste donc seul maître à bord d'Hélibelle, comme le confirme aujourd'hui Ewald Markl, ancien proche de Karajan devenu l'homme de confiance d'Eliette : "Monsieur Kupper est actuellement le seul président de la fondation Hélibelle. Cette fondation accorde des subventions à des bourses pour de jeunes artistes ou des projets scientifiques. C'est lui qui est assis sur l'argent et attribue les financements à travers toute une "jungle" de fondations." Sollicités par Classica pour détailler les activités d'Hélibelle, ni Werner Kupper ni Peter Ritter n'ont souhaité répondre à nos questions. Il semble que cette mystérieuse organisation, dont on trouve des traces postales à Berlin et à Cologne, canalise donc encore une partie de l'héritage.
Tout avait pourtant bien commencé. En 1993, l'héritage effectif du maestro est réparti entre Eliette et ses filles sous la houlette de l'homme de loi zurichois. Les deux filles reçoivent chacune
7,5 millions de francs suisses, renonçant au reste de l'héritage pour faire de leur mère l'héritière unique. À sa mort, elles hériteront aussi des propriétés d'Anif et de Saint-Moritz. À cette époque, Eliette accorde même une procuration à Werner Kupper pour ses besoins personnels, qu'elle lui retire en juillet 2001, toujours d'après le tribunal suisse. Que s'est-il passé entre-temps ? "Toutes les questions relatives à Monsieur Kupper et à Eliette von Karajan relèvent du domaine privé et à ce titre ne peuvent être discutées en public", déclare l'Institut Karajan. Un connaisseur du dossier résume ainsi la situation : "Eliette von Karajan a eu les maisons, mais pas les millions. Au fil du temps, la bataille entre elle et Kupper est devenue de plus en plus ouverte".
C'est ici qu'intervient un troisième personnage-clé de ce dossier complexe : Uli Märkle. En 1982, Karajan recrute cet ancien responsable du service de presse de DG à Hambourg pour l'installer à la tête de Telemondial, la société de production qu'il vient de créer à Monaco pour constituer ce qu'il nomme lui-même "l'héritage de [ses] filles" : réenregistrer en vidéo une quarantaine d'œuvres-phares du répertoire, afin de les laisser à la postérité sur le Laserdisc dont Sony est en train de parfaire la technique. On connaît la passion de Karajan pour les dernières innovations technologiques. On l'a vu porter le CD, dont la taille fut agrandie afin de pouvoir contenir "sa" version de la 9e Symphonie de Beethoven, sur les fonts baptismaux de Sony.
Gunther Breest, ancien producteur chez DG et collaborateur de l'époque de Karajan, a suivi de près la genèse de ce projet pharaonique : "Karajan était arrivé à un point de sa vie où il voulait maîtriser lui-même toute la chaîne de production. Il avait déjà fait la plupart de ces fameuses vidéos avec Unitel [la firme fondée dans les années 1970 avec le magnat allemand Leo Kirch - Ndlr], mais il avait son idée très précise sur la façon dont il voulait les refaire pour son "héritage". DG s'occupait en quelque sorte de la bande originale de ces films, dont elle vendait exclusivement les CD. C'était un business complexe, mais plutôt malin : DG payait pour tous les enregistrements, sur lesquels Karajan recevait une avance, puis 10% de royalties. Nous avons aussi fourni toutes les infrastructures audio, lui apportait seulement l'équipement vidéo. Ensuite il a tout revendu à Sony pour énormément d'argent ! Il a fait venir Sony car il ne croyait plus à la cassette vidéo mais au Laserdisc, d'une qualité bien supérieure."
Ce que ni Karajan, ni Sony n'avaient prévu, c'est que le Laserdisc serait très rapidement dépassé, notamment par le DVD. En septembre 1989, le PDG de Sony, Akio Morita, qui avait pratiquement recueilli le dernier soupir du chef sur son lit de mort, annonce fièrement au monde que la marque japonaise devient le dépositaire officiel de cet héritage de légende, où figurent notamment le concert du Nouvel An 1987 à Vienne et la Messe du couronnement de Mozart à Saint-Pierre de Rome. Sony ne vendra que 250 000 Laserdisc, un échec commercial cuisant.
D'autres trésors cachés
Avec l'argent de Telemondial, Uli Märkle, resté administrateur de la société aux côtés de Werner Kupper après la mort de Karajan, se lance dans la construction d'un monument à la mémoire du maestro : le Karajan Zentrum, inauguré à Vienne en 1995. Installé dans le palais Königswarter, entre l'Opéra et le Musikverein, cet institut finance des projets chers au cœur du musicien : concerts pour le jeune public, programme d'études sur les liens entre médecine et musique. "Uli Märkle en a vraiment été la cheville ouvrière, confirme Wilhelm Sinkovicz, critique musical pour Die Presse, le principal quotidien autrichien. Quand il est mort, le centre a fermé six mois après. Maintenant, on ne réalise même plus qu'il y a un centre Karajan, alors qu'à la grande époque c'était vraiment un lieu-phare de la vie musicale viennoise." Rapatrié à Salzbourg, le centre s'est transformé en Institut Eliette et Herbert von Karajan. "Eliette n'était pas très excitée par cette dimension des activités de Karajan, et aussi par le fait qu'il ait donné tous les droits de son ultime projet à Telemondial, précise Gunther Breest. Il y a toujours eu une bataille car Märkle avait les droits au nom de Karajan. Quand il est mort, elle a tout arrêté, elle considérait cela comme une dépense inutile."
Eliette von Karajan livre une autre version, toujours par l'intermédiaire de l'Institut Karajan : "Le centre de Vienne a été déplacé à Salzbourg en novembre 2007 dans le cadre de la préparation du centenaire de Karajan en 2008. C'était le vœu personnel d'Eliette von Karajan de rapprocher ainsi cette institution des racines de Karajan." Sa vocation principale ? "Etablir et protéger la "marque" Herbert von Karajan. Pour s'assurer que la réputation de cette marque demeure un signe de qualité dans le futur, le nom en a été enregistré comme une marque à l'international, protégeant ainsi son exploitation économique." L'Institut développe ainsi des programmes à destination du jeune public ainsi que des formations dans le domaine du management culturel. Il sponsorise aussi le Prix Karajan de Baden-Baden, le Prix Eliette pour de jeunes peintres et soutient activement le Festival de Pâques de Salzbourg.
Quant à ces fameuses archives audiovisuelles auxquelles Karajan tenaient tant, que sont-elles devenues ? Le 3 septembre 2004, Telemondial est mise en dissolution anticipée par Werner Kupper et Uli Märkle, qui se sait condamné par un cancer. Avant de mourir, celui-ci a pris soin de confier l'exploitation et la diffusion des archives de Telemondial pour la télévision à l'ORF, la Télévision autrichienne. Sony reste propriétaire du catalogue, dont "il a sorti un choix d'extraits sous forme de série sur Laserdisc, plus tard en VHS et enfin dans les années 90 sur DVD, précise l'Institut Eliette et Herbert von Karajan. Dans le cadre du jubilé 2008, l'ensemble du programme est paru en DVD sur un coffret exclusif, mais seulement pour le marché japonais. L'Europe doit encore patienter encore pour avoir droit à un coffret complet}". Ou pour profiter d'autres trésors cachés : "D'autres contrats pour le disque ont été conclus après la mort de Karajan et le seront à l'avenir, explique l'Institut. Du fait même que le Maestro a été incroyablement actif pendant toute sa vie, il existe de nombreux enregistrements oubliés depuis longtemps dans le monde entier qu'il convient de rendre publics." Herbert von Karajan est loin d'avoir fini de transformer la musique en disques d'or...
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