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Les miroirs de l'âme

Sa dépouille repose au Père-Lachaise, son cœur à Varsovie : Chopin vécut peu mais assez pour parcourir l'Europe et épouser les espérances du Printemps des peuples. C'est à la découverte de ce compositeur témoin de son temps que nous invite Alain Duault, au travers de ses écrits et de témoignages, mais aussi de ce virtuose sensible, jeune homme à la santé fragile et aux états d'âme constants, compagnon de George Sand et ami des plus illustres artistes. Mélancolique et magnifique.

PAR Alain Duault | PORTRAITS | 30 décembre 2008
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Classica

Frédéric Chopin est né en 1810. Dans un an, on célébrera son bicentenaire. Qu'est-ce donc qui fait que, cent soixante ans après sa mort en 1849, il nous parle encore aujourd'hui comme s'il était notre contemporain ? Qu'est-ce qui donne à son œuvre ce sentiment de proximité, de connivence inchangée ? Qu'est-ce qui nous interroge au plus profond de nous-même dans ces miniatures ciselées, insinuantes, ardentes, dans cette musique apparemment si simple, en réalité bien plus complexe qu'il y parait ?

Frédéric Chopin

1810
Naît à Zelazowa Wola (près de Varsovie).

1818
Donne son premier concert public.

1830
Quitte la Pologne pour Paris après avoir effectué des voyages à Berlin et à Vienne.

1836
Rencontre George Sand (dont il se séparera en 1847).

1838
Séjourne avec George Sand à Majorque.

1839
Parachève ses Vingt-quatre Préludes.

1848
Effectue une tournée de concerts en Angleterre.

1849
Meurt à Paris le 17 octobre. Est enterré au cimetière du Père Lachaise.




« Quelle femme antipathique cette Sand !
Est-ce bien une femme ?
Je suis prêt à en douter.
»









Chopin vu par Balzac, Mendelssohn et Liszt

Il existe en toute musique, outre la pensée du compositeur, l'âme de l'exécutant qui, par un privilège acquis seulement à cet art, peut donner du sens et de la poésie à des phrases sans grande valeur. Chopin prouve aujourd'hui pour l'ingrat piano la vérité de ce fait déjà démontré par Paganini pour le violon. Ce beau génie est moins un musicien qu'une âme qui se rend sensible et qui se communiquerait par toute espèce de musique, même par de simples accords. » Balzac, Ursule Mirouët.

Son jeu pianistique est empreint d'une si profonde originalité, il est tellement magistral aussi que l'on peut dire de Chopin qu'il est un virtuose parfait. [...] J'ai éprouvé un plaisir extrême à rencontrer enfin un véritable musicien suivant la voie qu'il s'est frayée lui-même et non un de ces demi-virtuoses, de ces demi-classiques désireux de réunir dans la musique les honneurs de la vertu et les plaisirs du vice. » Mendelssohn, Lettre à Fanny Hensel, 6 octobre 1835

Dans son jeu, le grand artiste rendait ravissamment cette sorte de trépidation émue, timide ou haletante [...]. Il faisait toujours onduler la mélodie, comme un esquif porté sur le sein de la vague puissante ; ou bien il la faisait mouvoir, indécise, comme une apparition aérienne, surgie à l'improviste en ce monde tangible et palpable. Dans ses écrits, il indiqua d'abord cette manière, qui donnait un cachet si particulier à sa virtuosité, par le mot de Tempo rubato : temps dérobé, entrecoupé, mesure souple, abrupte et languissante à la fois, vacillante comme la flamme sous le souffle qui l'agite, comme les épis d'un champ ondulés par les molles pressions d'un air chaud, comme le sommet des arbres inclinés de-ci, de là par les versatilités d'une brise piquante. » Franz Liszt, Chopin.

Sans doute le fait qu'il ait été multiple dans sa vie (la première moitié de son existence vécue en Pologne, la seconde en France) comme dans sa mort (son corps reposant à Paris, au Père-Lachaise, son cœur dans un pilier de l'église de la Sainte-Croix à Varsovie), qu'il ait été sans cesse perçu dans sa dualité (« Si je reconnais dans l'œuvre entier de Chopin une inspiration, un jaillissement polonais, il me plaît de reconnaître une coupe, une façon française », admet André Gide), qu'il ait été toute sa vie noué, pétri de contradictions (conservateur, « de droite » comme on dirait aujourd'hui, vivant avec une femme se proclamant « de gauche »), qu'il ait sans cesse tergiversé — vorrei e non vorrei —, voulu une chose et fait une autre, rêvé d'opéra et composé presque exclusivement de la musique instrumentale, ait été cet être fragile mais néanmoins déterminé et ce complexe nœud d'interrogations, ce chignon de questions ouvertes : c'est tout cela qui le rend attachant ; c'est aussi tout cela qui le rend énigmatique. En ce sens, plus qu'aucun autre assurément, Frédéric Chopin est un poète, c'est-à-dire quelqu'un qui creuse le réel apparent (pour lui les notes, la mélodie, l'harmonie surtout) pour en exprimer (comme on le dit d'un citron, d'une orange) cet au-delà de l'apparence. Le résultat, ce sont toutes ces œuvres dont l'évidence est bien évidemment trompeuse, des œuvres épurées — mais peut-être pas pures —, limpides — mais pas nécessairement claires —, nues — mais le plus souvent voilées. Le poète est celui qui fait voir — mais pas en désignant du doigt. Chopin nous ouvre le verso des choses en nous invitant à prolonger en nous cette vibration qu'il nous lance. Œuvre ouverte qui sans cesse interroge, réinterroge et, jamais figée, demeure ainsi toujours neuve, toujours contemporaine. Baudelaire, un poète, écrit en 1845 : « Il y a une grande différence entre un morceau "fait" et un morceau "fini" ; en général ce qui est fait n'est pas fini et une chose très finie peut n'être pas faite du tout. »

C'est encore un poète, Heinrich Heine, qui en a donné le plus juste portrait : « La Pologne lui a donné son sentiment chevaleresque et ses souffrances historiques ; la France, son élégance légère et sa grâce ; l'Allemagne, sa profondeur rêveuse, et la nature lui a donné une silhouette svelte, charmante, quelque peu maladive, le cœur le plus noble qui soit et le génie au sens fort du terme. C'est non seulement un virtuose mais aussi un poète : il peut nous dévoiler la poésie qui est dans son âme. C'est un musicien-poète et rien n'est comparable au plaisir qu'il donne lorsqu'il improvise au piano » (Revue dramatique, Stuttgart, 1841).

On a beaucoup écrit sur Chopin. Il a beaucoup écrit lui-même. C'est une manière différente de suivre le fil de sa vie que de monter (au sens cinématographique) ces textes qui l'accompagnent pour tenter d'éclairer différemment cette poésie subtile qui, comme l'eau, se glisse entre les doigts qui veulent la saisir, cette poésie qui, en même temps, au fil de cette rivière qu'est une vie, n'évite ni le trouble, ni les méandres, ni ces instants où, se penchant au-dessus d'elle, on se reconnaît — et c'est ce qui continue de nous émouvoir.

Celui qui deviendra Frédéric Chopin naît le 1er mars 1810 dans le manoir du comte Skarbek à Zelazowa Wola, à cinquante kilomètres de Varsovie : il est baptisé sous les prénoms de Fryderyk Franciszek ; très vite, on le surnomme Frycek. Élevé au milieu de trois sœurs par une mère douce et affectueuse, le jeune garçon montre très vite des dons évidents pour le piano, pour la musique. À Varsovie, où la famille a emménagé, il est très vite considéré comme un jeune prodige — ce qui ne l'empêche pas de continuer à mener la vie délurée d'un gamin très vif, à mille lieux des clichés éthérés dont on l'affuble :
« Le fait que le petit Frycek passait déjà à l'époque pour le meilleur pianiste de Varsovie revêtait à nos yeux moins de charme que le fait qu'aucun des garçons n'était aussi disposé que lui à jouer et à faire des tours. Plus d'une fois, je m'en souviens, il arrivait que les autres garçons n'avaient pas envie de s'amuser avec nous, lui, au contraire, savait mettre tout le monde en train, il accédait à nos prières et quand nous nous amusions à des jeux de société, au renard ou à colin-maillard etc., il était d'ordinaire l'âme du jeu, il courait, il folâtrait, il imitait des personnes connues. » (Souvenirs de Jozefa Koscielska-Wodzinska)

Pour autant, dans la maison familiale, le jeune Chopin est déjà révéré, par ses parents, bien sûr, par ses sœurs aussi : Emila, de deux ans sa cadette, avec laquelle il entretient un lien privilégié que va hélas briser sa mort prématurée en 1827, à l'âge de 14 ans, emportée par la phtisie ; Ludwika, de trois ans son aînée ; Izabela enfin, plus jeune que lui d'un an seulement, et qui, nonobstant une timidité profonde, montre une grande fierté intime d'être la sœur d'un génie, qu'elle souhaiterait, on le comprend, s'approprier pour elle seule :
« Quant à moi, j'étudie constamment tes compositions. Je viens de jouer le Duo avec violoncelle. Il nous plaît. C'est avec Hermann que je l'ai exécuté [...]. Personne n'écoute à part nous qui t'aimons car ce n'est pour personne ou plutôt ce n'est pas pour me produire que j'étudie tes compositions mais parce que tu es mon frère et que nul ne répond autant que moi à ton âme. » (Izabela Chopin, 7 septembre 1834)

Mais, pour prodige qu'il soit, le jeune Chopin ne néglige pas l'étude et il a la chance de trouver en la personne de Wojciech Zywny le professeur qui va lui permettre d'épanouir ses dons naturels. C'est un personnage haut en couleurs que ce Zywny et Chopin en trace un bref portrait qui montre une excellence dans l'observation et la description (pour un garçon âgé de 15 ans !) :
« Je me suis mis à lire ma lettre en grande pompe à Zywny qui donnait une leçon à Gorski, à peu près endormi sur le piano. Aussitôt Zywny de claquer des mains, de se moucher, de rouler son mouchoir, de l'enfoncer dans la poche de sa grosse redingote ouatée verte, puis de remettre sa perruque en place. » (Lettre à Jan Bialoblocki, 30 octobre 1825)

Travaillant beaucoup, se produisant avec succès dans tous les meilleurs salons de Varsovie, choyé par les princes, encensé par les journaux, déjà édité (sa première œuvre, un Rondo en ut mineur, est publiée en 1825), le jeune Chopin continue pourtant d'aimer beaucoup la vie, d'être coquet (il évoque ici son nouveau pantalon en « velours royal », là sa nouvelle cravate offerte par sa grande sœur Ludwika), de faire les yeux doux aux filles de son âge, ou de montrer un caractère facilement impétueux — en témoigne cette lettre où il s'insurge de l'état dans lequel il a trouvé la maison natale de Copernic, orgueil national des Polonais :
« Imagine-toi, mon cher Jas, que, dans le coin de la chambre où le célèbre astronome est venu au monde, se trouve le lit d'une sorte d'Allemand qui, sans doute pour avoir mangé trop de pommes de terre, lâche de fréquents zéphyrs. C'est ainsi, mon frère ! Peu importe à cet Allemand qui a habité cette maison ; il se laisse aller à faire sur tout le mur ce que la princesse Czartoryska n'oserait pas faire sur une seule de ses briques. » (Lettre à Jan Matuszynski, août 1825)

Mais Chopin continue de composer avec ferveur, avec passion, des mazurkas, des polonaises et autres rondos ou variations... Sans doute beaucoup souhaiteraient-ils qu'il s'adonne à la forme jugée noble à l'époque, celle qui peut « faire passer des idées », l'opéra, un art qu'il adore comme spectateur, ne ratant aucune représentation de Rossini ou de Mozart, s'enthousiasmant pour Le Freischütz de Weber. Sa sœur lui rappelle que c'est le vœu de son second professeur, celui qui a pris le relais de Zywny, Josef Elsner :
« M. Elsner ne veut pas seulement voir en toi un virtuose du concert, un compositeur pour le piano et un pianiste célèbre car ce sont là choses plus faciles et de moindre valeur. Il veut que tu écrives des opéras, il désire te voir atteindre le but vers lequel te pousse la nature et pour lequel elle t'a formé. Ta place est marquée entre Rossini et Mozart. Ton génie ne doit pas s'asseoir au piano des concerts, tu dois t'immortaliser par des opéras. » (Ludwika Chopin, 27 novembre 1831)

Mais bientôt, les succès remportés par Chopin à Varsovie s'accumulant, les œuvres succédant aux œuvres, du piano toujours, des pièces brèves mais aussi une première Sonate, de la musique de chambre — dont l'admirable Trio pour piano, violon et violoncelle si curieusement délaissé aujourd'hui —, des pièces pour piano et orchestre — des Variations sur Là ci darem la mano à la Krakowiak ou à la Fantaisie sur des airs polonais -, décidément Varsovie s'avère trop étroite pour faire résonner le génie du jeune compositeur : il faut aller en Allemagne, il faut aller à Vienne, il faut aller à Paris ! Mais à Varsovie, une fièvre politique gagne la jeunesse étudiante et intellectuelle, quelque chose est en train de se préparer, le joug russe est devenu insupportable. La revendication de liberté et d'identité nationale trouve un écho dans l'apparition du mouvement romantique qui gagne la littérature et la musique à travers toute l'Europe. Le jeune Chopin ne peut être insensible à ce bouillonnement et sa fréquentation des jeunes poètes qui traduisent alors cet élan l'amène à composer ses premières mélodies, sur des textes de ses amis. Un premier voyage de formation, une sorte de reconnaissance, le conduit à Cracovie puis à Vienne, Prague, Dresde. Il s'y produit avec d'honnêtes succès. Mais son retour à Varsovie est marqué par un autre voyage, intérieur celui-ci : Frédéric est amoureux. L'objet de son émoi est une jeune cantatrice, Constance Gladowska : elle lui inspire une Valse en ré bémol majeur (op 70 n° 3), elle lui inspire surtout l'Adagio de son premier Concerto pour piano et orchestre, sa grande affaire alors. Une lettre confirme cette dédicace secrète :
« Peut-être pour mon malheur, j'ai déjà rencontré mon idéal que je sers fidèlement depuis six mois sans lui parler de mes sentiments. J'en rêve ; sous son inspiration sont nés l'Adagio de mon Concerto et, ce matin, la petite valse que je t'envoie. Personne ne le saura, sauf toi. Remarque le passage marqué d'une X. Comme il me serait doux de te la jouer, mon Tytus bien aimé. Dans leTrio, le chant doit dominer à la basse jusqu'au mi bémol du violon à la cinquième mesure, mais qu'ai-je besoin de te le dire, puisque tu le sentiras ? » (Lettre à Tytus Woyciechowski, 3 octobre 1829)

Pourtant la belle Constance restera sourde. Chopin crée donc son Concerto n° 1, en crée un second, compose encore quelques mazurkas, quelques mélodies. Mais Chopin a 20 ans : il est temps cette fois de partir, d'aller conquérir l'Europe. Le 11 octobre, un concert d'adieu précède le départ, le 2 novembre, jour de la fête des Morts. Il est sombre, il est triste, son cœur saigne car il sait, même s'il proteste du contraire, bien sûr, qu'il ne reviendra plus. Quelques jours auparavant, en effet, il s'en est ouvert à son ami Tytus :
« Je pense que si je m'en vais, c'est pour ne plus jamais revoir la maison ; je pense que je pars pour mourir — et comme il doit être triste d'être obligé de mourir ailleurs que là où l'on a vécu. Qu'il me serait affreux de voir auprès de mon lit de mort, non pas mes parents mais un médecin indifférent ou un domestique. » (Lettre à Tytus Woyciechowski, 4 septembre 1830)

La route de l'exil passe par Dresde, par Vienne — où il apprend l'insurrection de Varsovie. Il est bouleversé, déchiré : il traduit cette brûlure intérieure à travers sa fameuse Polonaise en sol bémol majeur, publiée bien plus tard. Le soir de Noël 1830, le premier qu'il passe loin des siens, il se rend à la cathédrale Saint-Étienne juste avant la messe de minuit. Là, seul dans le silence froid, enveloppé d'obscurité, il se laisse fasciner par l'atmosphère et le raconte à un ami :
« Non par dévotion, mais pour contempler à cette heure cet immense vaisseau, je restai debout au pied d'un pilier gothique dans le coin le plus sombre. Impossible de décrire la magnificence et la grandeur de ces voûtes immenses. Le silence régnait. Seuls les pas d'un sacristain allumant les cierges au fond de l'église rompaient parfois ma léthargie. Derrière moi un tombeau ; sous mes pieds, un tombeau... Il n'en manquait qu'un au-dessus de ma tête. Une harmonie lugubre s'éleva en moi... Plus que jamais je ressentais ma solitude ; je m'abreuvais avec délices de cette vision grandiose jusqu'au moment où gens et lumières se mirent à affluer. » (Lettre à Jan Matuszynski, 26 décembre 1830)

Bloqué à Vienne, Chopin compose des œuvres qui expriment sa dépression, le Scherzo en si mineur, plusieurs mélodies, des mazurkas... Puis il quitte Vienne pour Munich et arrive à Stuttgart pour y apprendre l'écrasement de l'insurrection de Varsovie. Il est seul, désespéré, sans piano. Et il va alors se réfugier dans l'écriture, une écriture d'une force poétique étonnante, unique :
« Mais en quoi un cadavre serait-il moins que moi ? Un cadavre aussi ignore tout de son père, de sa mère, de ses sœurs, de Tytus — Un cadavre non plus n'a pas de bien-aimée ! Il ne peut pas communiquer en sa propre langue avec ceux qui l'entourent ! — Un cadavre est aussi pâle que moi. Un cadavre est aussi froid que moi qui sens moi-même que tout me laisse froid à présent. Un cadavre a cessé de vivre — et moi aussi j'ai vécu à satiété. À satiété ? Et un cadavre est-il rassasié de vie ? — S'il était rassasié, il aurait bonne mine, or il est si misérable. — La vie aurait-elle tant d'influence sur les traits, l'expression du visage, l'extérieur de l'homme ? — Pourquoi vivons-nous une vie aussi misérable qui nous dévore et ne sert qu'à faire de nous des cadavres ! [...] Mon existence, à quoi sert-elle ! — Je n'arrive pas à vivre avec les gens, car je n'ai ni mollets ni gueule ! — Et même si j'en avais, je n'en aurais rien de plus ! — Cela marcherait-il avec des mollets ? Un cadavre, de même que moi, comme moi n'a pas de mollets, encore une ressemblance de plus. Il ne me manque donc pas grand-chose pour fraterniser avec la mort, de manière mathématiquement exacte. [...] Seul, seul — Ah ! l'on ne saurait décrire ma misère. C'est à peine si je peux la supporter. [...] Mon passeport sera périmé le mois prochain — je ne peux vivre à l'étranger — du moins pas officiellement. Je ressemblerai par là encore davantage à un cadavre.» (Journal intime de Stuttgart)

Quelques jours plus tard, l'écriture se fait encore plus hallucinée :
« J'écrivais les pages précédentes sans savoir que l'ennemi était dans la maison. Les faubourgs détruits — incendiés — Jas ! Wilus est tombé sans doute sur les remparts — Je vois Marceli en captivité — Sowinski, ce brave, aux mains de ces coquins ! — O Dieu existes-tu ? Tu existes et tu ne te venges pas ! — N'en as-tu pas encore assez des crimes moscovites — ou bien serais-tu toi-même moscovite ! Mon pauvre Père — Mon brave Père, il a peut-être faim, il n'a peut-être pas de quoi acheter du pain pour ma mère ! Mes sœurs ont peut-être subi la rage déchaînée de la soldatesque moscovite ! [...] Mère, douloureuse et tendre mère, tu as survécu à ta fille pour voir piétiner ses ossements par le Moscovite survenu pour vous tourmenter... Ont-ils respecté sa tombe ? Elle est piétinée — mille autres cadavres la recouvrent. Ils ont brûlé la ville ! Ah ! que ne m'a-t-il été donner de tuer au moins un de ces Moscovites. [...] Et moi, je suis inactif ici — et moi ici les mains vides — de temps en temps seulement je gémis ma douleur sur le piano — je désespère — et cela sert à quoi ? Mon Dieu ! Mon Dieu ! Retourne la terre, qu'elle ensevelisse les hommes de ce siècle. Que les pires tortures tourmentent les Français qui ne sont pas venus à notre secours. » (Journal intime de Stuttgart)

Mais, en dépit de ses préventions contre les Français, il repart... vers la France. Et, à l'automne 1831, il arrive enfin à Paris, Paris qui l'éblouit, Paris qui le surprend, Paris qui le sidère :
« On trouve ici à la fois le plus grand luxe et la plus grande saleté, la plus grande vertu et le plus grand vice ; à tous les pas des affiches relatives aux maladies vén... — du bruit, du vacarme, du fracas et de la boue plus qu'il n'est possible de l'imaginer. On disparaît dans ce paradis et c'est bien commode : personne ne s'y informe du genre de vie qu'on mène : on peut sortir en plein hiver vêtu de guenilles et fréquenter la plus haute société. Un jour, pour trente-deux sous, tu fais le repas le plus copieux dans un restaurant éclairé au gaz et couvert de glaces, de dorures ; le lendemain, il peut t'arriver de déjeuner dans un autre où l'on te servira la portion d'un oiseau tout en te faisant payer trois fois plus cher. » (Lettre à Norbert-Alphonse Kumelski, 18 novembre 1831)

À la fin de cette lettre, une phrase saute aux yeux : « Je pense rester ici pendant trois ans. » On sait qu'il en ira bien autrement. Car très vite Chopin s'intègre parfaitement non seulement à la société polonaise en exil à Paris mais à la société française et singulièrement à la société musicale française. Il se fait des amis, travaille avec le pianiste Frédéric Kalkbrenner, va à l'Opéra, qu'il adore. Ainsi, quelques semaines après son arrivée, il assiste à la création du nouvel opéra de Meyerbeer, Robert le Diable, qui l'impressionne grandement et dont il fait à son ami Tytus le récit de la fameuse scène de la résurrection des nonnes :
« On y voit des diables, chœurs immenses, chantant dans des tubes et des âmes sortant du tombeau par groupes de cinquante ou soixante. Le théâtre est un diorama au bout duquel on perçoit l'intérieur de l'église et toute l'église illuminée comme à la Noël ou à Pâques. On voit, sur des bancs, des moines et des fidèles en foule avec des encensoirs et, ce qui est le plus extraordinaire, l'orgue dont la voix, venant de la scène, charme étonne et couvre presque celle de l'orchestre. Meyerbeer s'est immortalisé. [...] Madame Damoreau-Cinti chante on ne peut mieux. Je préfère son chant à celui de la Malibran. La Malibran étonne, Cinti charme ». (Lettre à Tytus Woyciechowski, 12 décembre 1831)

Pour autant, la vie n'est pas toujours facile pour l'exilé qui, déprimé, souffre intérieurement — et se confie à son cher Tytus :
« Je suis gai extérieurement mais intérieurement bien des choses me font souffrir. Certains pressentiments, des rêves ou bien l'insomnie, la nostalgie, l'indifférence, le désir de vivre et, un moment plus tard, celui de mourir, une sérénité délicieuse, une sorte d'engourdissement, je me sens loin de tout et parfois des souvenirs précis me tourmentent, l'amertume, l'aigreur, un affreux mélange de sentiments me bouleverse et m'agite. » (Lettre à Tytus Woyciechowski, 25 décembre 1831)

Quelques Nocturnes publiés par l'éditeur Maurice Schlesinger, un premier concert parisien dans les salons de Pleyel, 9 rue Cadet, le 26 février 1832 — et voici que Chopin peut recevoir ses premiers élèves. Très vite, le voici « lancé » comme on dit alors, comme professeur, comme pianiste, comme compositeur aussi. Il rencontre Berlioz, de retour de la Villa Médicis, et surtout Franz Liszt qui va devenir son ami, son mentor dans la vie parisienne. Bientôt le voici un jeune homme à la mode, une vedette des salons ; il s'en amuse :
« Je me trouve introduit dans le grand monde, au milieu d'ambassadeurs, de princes, de ministres, je ne sais par quel miracle, car je n'ai rien fait pour m'y pousser. Mais c'est, dit-on, pour moi chose indispensable que d'y paraître car c'est de là, affirme-t-on, que vient le bon goût. Tu es en possession tout aussitôt d'un grand talent si tu as été entendu à l'ambassade d'Angleterre ou à celle d'Autriche. Tu joues mieux si la princesse de Vaudémont, la dernière des Montmorency, t'a protégé. » (Lettre à Dominik Dziewanowski, janvier 1833)

Le standing de Chopin progresse très vite. Il publie son premier cahier d'Études qu'il dédie à Liszt, déménage de la cité Bergère à la chaussée d'Antin, continue de composer avec passion, rencontre Bellini, et part voyager en Allemagne. De retour à Paris, il donne plusieurs concerts qui assoient sa gloire, compose, retourne en Allemagne où, lors d'un séjour à Dresde chez les Wodzinski, il s'éprend de la jeune Maria, 16 ans, avec laquelle il flirte sous l'œil tendrement complice de Mme Wodzinska. Il compose pour elle une célèbre valse qu'il lui offre en partant, la Valse en ré bémol majeur dite « de l'adieu ». Passant par Leipzig, il y rencontre Mendelssohn et Schumann, entend jouer la jeune Clara Wieck, qui deviendra Clara Schumann — et rentre à Paris. Il partage alors son temps entre vie mondaine et vie artistique : c'est alors qu'il fait la connaissance de George Sand, lors d'une réception donnée chez Liszt. La première rencontre est froide et distante. Peut-être parce que Chopin est encore tout occupé de sa Maria, ou parce que quelque chose l'indispose chez Sand. On connaît la phrase rapportée par Hiller : « Quelle femme antipathique cette Sand ! Est-ce bien une femme ? je suis prêt à en douter. » Mais les aléas de la vie vont bientôt lui faire changer d'avis. En particulier la rupture, voulue par les Wodzinski, de son idylle avec Maria : il en est affecté, très affecté, plus à vrai dire qu'on aurait pu le penser pour ce qui n'avait été finalement qu'un flirt bien innocent avec une adolescente. Toujours est-il qu'il part noyer son chagrin à Londres — qui lui déplaît :
« Que de choses énormes ! Des urinoirs grandioses où il n'y a pas pourtant la place de faire pipi. Mais les Anglais, mais les chevaux, mais les palais, mais les voitures, mais la richesse, mais le luxe, mais l'espace, mais les arbres, mais tout, depuis le savon pour finir par les rasoirs, tout est extraordinaire — tout est uniforme, tout est bien élevé, tout est lavé et noir comme le c... d'un gentilhomme !!! » (Lettre à Julian Fontana, juillet 1837)

Dès son retour, il soigne la méchante toux qui l'affecte depuis plusieurs mois, reprend ses leçons, continue de composer — des mazurkas, des mélodies, des nocturnes, des valses, son second cahier d'Études, et reprend le chemin des salons parisiens... où il retrouve George Sand. Ils se parlent, elle l'écoute jouer, il l'écoute discourir sur les rapports de la musique et de la nature, ils ont de plus en plus de plaisir à échanger, épaule contre épaule, accoudés à une cheminée d'un de ces salons où on les regarde de loin, l'air entendu, comme si l'affaire était faite... Mais elle ne l'est pas ! Non que Chopin résiste mais il se défile. Sand s'impatiente : elle n'est guère femme à attendre. Elle adresse une immense lettre fleuve à Wojciech Grzymala, un proche ami de Chopin, comme une sorte d'ultimatum — et début juin 1838, Chopin se laisse aller dans les bras de Sand : c'est le début de ce qui sera la grande affaire amoureuse de la vie du compositeur. Dans la foulée, Delacroix peint les deux amants dans son atelier. Bientôt, il est temps de partir à Majorque. L'arrivée, début novembre, est idyllique :
« Le ciel est de turquoise, la mer, de lapis-lazuli ; les montagnes d'émeraude et l'air est comme au ciel. Du soleil toute la journée. Tout le monde est vêtu comme en été car il fait chaud. La nuit, on entend des chants et le son des guitares pendant des heures entières. Il y a d'énormes balcons d'où des pampres retombent. Les remparts datent des Arabes. La ville et tout ici en général reflète l'Afrique. Bref, une vie merveilleuse. » (Lettre à Julian Fontana, 15 novembre 1838)

Hélas, l'émerveillement, on le sait, fut de courte durée : accueil maussade des Majorquins, pluies torrentielles, habitation battue par les vents, toux pathétique pour Chopin, ennuis domestiques pour George. Bientôt il faut appeler un médecin, puis un deuxième puis un troisième. Chopin raconte leurs interventions en les réunissant dans une petite scène de comédie qui montre que la maladie ne lui a pas fait perdre son humour :
« Trois médecins — les plus célèbres de l'île — m'ont examiné. L'un a flairé mes crachats, l'autre a frappé pour savoir d'où je crachais, le troisième m'a palpé en écoutant comme je crachais. Le premier a dit que j'allais crever, le deuxième que j'étais en train de crever, le dernier que j'étais déjà crevé. » (Lettre à Julian Fontana, 3 décembre 1838)

Mais les choses se gâtent, la toux et les crachements de sang de Chopin affolent les Majorquins. Le mauvais temps empêche de revenir en France. C'est alors qu'est prise la décision de s'installer à la chartreuse de Valldemosa, qui domine le paysage :
« Mes manuscrits sommeillent et moi je ne puis dormir. Je tousse. Couvert de cataplasmes, j'attends le printemps ou quelqu'autre chose. Demain, je me rendrai dans cet admirable cloître de Valldemosa où j'écrirai dans la cellule d'un vieux moine qui avait peut-être dans l'âme plus de feu que moi et qui l'étouffa, l'étouffa et l'éteignit parce qu'il le possédait en vain. » (Lettre à Julian Fontana, 14 décembre 1838)

L'installation se fait pourtant, accroissant la dépression de Chopin (« Ma cellule a la forme d'un grand cercueil » écrit-il). C'est pourtant là qu'il va composer ses Préludes, à partir d'esquisses pour certains, de compositions pratiquement achevées pour d'autres, et à partir de son inspiration du moment pour d'autres encore. Néanmoins, il est clair que ce séjour est un fiasco. Le retour lui-même sera pénible et la convalescence à Marseille indispensable pour reprendre pied. Mais une page se tourne : le 1er juin 1839, Chopin arrive à Nohant. D'emblée, il s'y sent bien. Effectivement, c'est à Nohant qu'il va composer l'essentiel et peut-être le meilleur de son œuvre, des nocturnes, à peine arrivé, et puis des mazurkas, le Scherzo en ut dièse mineur et surtout la fameuse Sonate en si bémol mineur, dite « Sonate funèbre », un admirable poème tragique qui demeure une de ses plus bouleversantes inspirations. Sans oublier le superbe Impromptu en fa dièse majeur. Une moisson étonnante ! À partir de ce premier été si fructueux, Chopin va partager chacune de ses années entre Paris, l'hiver et le printemps — pour la vie mondaine, les leçons (il faut bien vivre !), les concerts qui assurent la notoriété — et Nohant, l'été et l'automne. C'est là qu'il compose et ce qui n'est pas composé là est au moins esquissé et terminé durant l'hiver à Paris. C'est là aussi, durant ces quelque six mois d'air pur, de vie saine et régulière, de repos et de composition dans des conditions idéales, que non seulement il s'épanouit mais qu'il survit à cette phtisie qui s'est déclarée à Majorque et qui mettra dix ans à le terrasser. Et puis, à Nohant, il y a des visites, de Balzac à Pauline Viardot ou Delacroix. Surtout, il y a George Sand, attentive à laisser s'épanouir sa création, à le libérer de tout souci matériel, à le nourrir intellectuellement et à l'observer avec une réelle admiration. Elle a laissé de nombreuses pages qui sont aujourd'hui précieuses pour comprendre le processus de la création chopinienne :
« Sa création était spontanée, miraculeuse. Il la trouvait sans la chercher, sans la prévoir. Elle venait sur son piano soudaine, complète, sublime, ou elle se chantait dans sa tête pendant une promenade, et il avait hâte de se la faire entendre à lui-même en la jetant sur l'instrument. Mais alors commençait le labeur le plus navrant auquel j'aie jamais assisté. C'était une suite d'efforts, d'irrésolutions et d'impatiences pour ressaisir certains détails du thème de son audition : ce qu'il avait conçu tout d'une pièce, il l'analysait trop en voulant l'écrire, et son regret de ne pas le retrouver net, selon lui, le jetait dans une sorte de désespoir. Il s'enfermait dans sa chambre des journées entières, pleurant, marchant, brisant ses plumes, répétant et changeant cent fois une mesure, l'écrivant et l'effaçant autant de fois, et recommençant le lendemain avec une persévérance minutieuse et désespérée. Il passait six semaines sur une page pour en revenir à l'écrire telle qu'il l'avait tracée du premier jet.» (Histoire de ma vie, de George Sand)

Pourtant la maladie est là qui le ronge, qui progresse. Son père meurt en 1844 et cette nouvelle l'affecte douloureusement, lui fait éprouver encore plus son exil. Heureusement, quelques mois plus tard, la venue de sa sœur Ludwika va lui permettre de passer quelques semaines vraiment heureuses, d'autant que George Sand s'occupe d'elle avec beaucoup de tendre attention. Mais les mois passent, les tensions s'accumulent à Nohant, les relations avec Solange et surtout Maurice — les enfants de George Sand — sont l'occasion d'orages de plus en plus nombreux. Le 11 novembre 1846, Chopin quitte Nohant sans savoir qu'il n'y reviendra plus : en août 1847, prenant prétexte du fait que Chopin a pris parti pour Solange contre elle dans une querelle familiale, George Sand consomme la rupture, l'officialisant par une lettre d'une froideur apparente et terrible :
« Adieu mon ami, que vous guérissiez vite de tous maux, et je l'espère maintenant (j'ai mes raisons pour cela) et je remercierai Dieu de ce bizarre dénouement à neuf années d'amitié exclusive. — Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. Il est inutile de jamais revenir sur le reste. » (Lettre à Chopin, 28 juillet 1847)

Chopin, de son côté, tire un trait amer sur cette relation qui a pourtant été la grande histoire de sa vie. Tristesse des fins de liaison :
« Singulière créature malgré toute son intelligence ! Une sorte de folie s'est emparée de son esprit. Elle bouleverse son existence et saccage celle de sa fille. Pour le fils, cela finira mal aussi ; je le prévois, j'en jurerais. Pour se justifier, à ses propres yeux, elle voudrait découvrir quelque méfait commis par ceux qui lui veulent du bien, qui ont eu confiance en elle, qui ne lui ont jamais causé le moindre tourment et qu'elle ne peut souffrir auprès d'elle parce qu'ils sont le miroir de son âme. C'est la raison pour laquelle elle ne m'a plus écrit un seul mot, c'est pourquoi elle ne rentrera pas cet hiver à Paris et c'est pour cela qu'elle n'a pas dit un mot de moi à sa fille. Je ne regrette pas de l'avoir aidée à passer les huit années les plus délicates de sa vie ; celles où sa fille grandissait, celles pendant lesquelles elle a élevé son fils ; je ne regrette rien de ce que j'ai souffert, mais je plains sa fille, cette belle plante élevée avec tant de soin, préservée de tant d'orages que pour être ensuite brisée par la main maternelle avec une imprudence et une légèreté qu'on pourrait passer à la rigueur à une femme de 20 ans mais non à une de 40. Ce qui a été et n'est plus n'entre plus en ligne de compte. » (Lettre à sa famille, 6 janvier 1848)

Désormais Chopin est seul. Bientôt il va donner son dernier concert chez Pleyel, le 16 février 1848, voir la Révolution de 1848 embraser George Sand — et donc l'éloigner un peu plus encore de lui. Il est alors en butte à l'insistance d'une admiratrice, Jane Stirling, qui ambitionne de reprendre auprès de lui la place laissée vacante par George Sand. Elle va parvenir à l'entraîner à Londres où il rencontre Hogarth et Dickens ainsi que lady Byron — mais son ignorance de l'anglais rend ces rencontres un peu vaines :
« Parmi les curiosités, il faut citer aussi lady Byron avec qui, prétend-on, je sympathise beaucoup. Nous conversons ensemble comme une oie ferait avec un petit cochon de lait, elle en anglais, moi en français. » (Lettre à sa famille, 19 août 1848)

La terrible Jane Stirling veut ensuite exhiber Chopin dans son pays, l'Écosse : il accepte ce voyage durant lequel il tousse et crache du sang, puis il s'installe à Johnstone Castle, à dix-huit kilomètres de Glasgow, puis à Keir House, près d'Édimbourg. Mais là encore, il se sent mal :
« Toute la matinée et jusqu'à deux heures, je ne suis bon à rien ; plus tard, lorsque je suis habillé, tout me gêne et je halète jusqu'au dîner, après quoi il faut rester à table avec les hommes, regarder ce qu'ils disent et entendre comme ils boivent. Assis à cette table, je pense à autre chose qu'eux, en dépit de toutes les gentillesses et les interlocutions en français et bientôt, étreint d'un mortel ennui, je vais au salon où je dois faire appel à toute ma force d'âme pour me ranimer un peu car alors ils sont curieux de m'entendre. » (Lettre à Albert Grzymala, 1er octobre 1848)

Chopin n'en peut plus. Il rentre à Londres, malade, puis regagne Paris, épuisé. Sa santé décline de jour en jour. Le choléra fait des ravages à Paris. Chopin sent qu'il va mourir. Il écrit alors à sa sœur Ludwika une lettre bouleversante :
« Si vous le pouvez, venez. Je me sens faible et nul médecin ne me fera du bien comme vous. S'il vous manque de l'argent, empruntez-en. [...] Faites vite. Écrivez-moi tout de suite un mot. [...] Dieu permettra peut-être que tout aille bien, sinon faites comme s'il le permettait. [...] Votre frère fort attaché mais bien faible. » (Lettre à Ludwika, 25 juin 1849)

Les dernières semaines sont très pénibles. Sa poitrine est de plus en plus déchirée. Il est dans un état d'extrême faiblesse. Sa dernière lettre, le 17 septembre 1849, un mois jour pour jour avant sa mort, est pour son ami le violoncelliste Auguste Franchomme, celui pour lequel il a composé l'essentiel de ses pièces pour violoncelle :
« Je suis plutôt moins bien que mieux. [...] Je t'aime et voilà tout ce que je peux te dire car je tombe de sommeil et de faiblesse. » (Lettre à Auguste Franchomme, 17 septembre 1849)

Le 17 octobre 1849, à deux heures du matin, il meurt.

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