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Le phénomène Lady Gaga décrypté

L'écrivain Michka Assayas retrace l'incroyable succès de la nouvelle princesse de la pop, Lady Gaga, Américaine d'origine italienne. Alors que sa tournée The Monster Ball Tour, qui débarque en France, se joue à guichets fermés. Elle sera au Palais Omnisports de Paris-Bercy les 21 et 22 mai 2010 et au Zénith de Strasbourg le 25 mai.

PAR Michka Assayas | PORTRAITS | 17 mai 2010
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L'Express Styles

 

"Dégage, Madonna !" : le message s'affiche sur la couverture du numéro d'avril du magazine britannique Q. On y découvre Lady Gaga en pied, le buste entièrement nu. Elle se masque les seins d'une main gantée de vinyle noir aux doigts prolongés en pointe, façon Edward aux mains d'argent. Un détail bizarre attire l'œil : à l'entrejambe de son pantalon noir aux coutures hérissées de piques gothiques, on distingue un long renflement à la forme tubulaire. Hmm. Lady Gaga s'explique. Une rumeur la dit hermaphrodite : "J'ai une voix plutôt grave et, sur scène, je montre une attitude masculine. Alors, forcément, on se dit qu'il y a anguille sous roche... Sur la photo, je voulais être comme Mick Jagger."

Oui, Madonna peut aller se rhabiller. Et pas qu'en matière de provocation sexuelle. La tournée mondiale de Lady Gaga, The Monster Ball, a commencé en mars dernier en Extrême-Orient. Elle est d'une rare ampleur pour une débutante comptant un seul album à son actif, The Fame, qui vient de ressortir sous une version augmentée : 18 dates en Europe dans des stades combles, dont deux à Bercy. À 24 ans à peine, Lady Gaga a déjà vendu huit millions d'albums. Au même âge, en 1982, Madonna était juste une punkette ambitieuse partageant le loft de Jean-Michel Basquiat ; elle n'avait publié qu'un single qui passait dans les boîtes branchées de New York. Lady Gaga admet le rapprochement : "On a pas mal de points communs. On est toutes les deux italo-américaines. On vient de l'underground. Et on est devenues célèbres après s'être teint les cheveux en blond. Et puis on est pareilles : on n'a peur de rien."

Elle aurait pu en ajouter un autre : l'éducation catholique. Stefani Germanotta (son nom de baptême) a été élevée dans un collège de jeunes filles, l'école du Convent of the Sacred Heart, tenue par des sœurs, où elle a pu croiser brièvement Paris Hilton. On lui reprochait déjà, paraît-il, ses jupes trop courtes. Du côté de ses camarades, on la jugeait intello, agaçante et renfermée. Chez elle, Stefani s'est mise toute seule au piano, apprenant à l'oreille. Une fois le lycée terminé, son père a insisté pour qu'elle suive une formation artistique sérieuse. Les revenus de ses parents, qui gèrent un business sur Internet, leur ont permis de l'inscrire à la Tisch School of the Arts, une école des métiers du spectacle où sont passés Woody Allen et Martin Scorsese, mais aussi Angelina Jolie et Julie Delpy. Stefani y fait des progrès fulgurants en composition. Mais elle s'ennuie et arrête tout. Avec d'autres ambitions.

"À 15 ans, je voulais être Boy George", confie-t-elle à Q. Mais aussi : Judy Garland et David Bowie, avec la puissance de Led Zeppelin. Elle commence à chanter en s'accompagnant au piano, dans un style jazzy à la Fiona Apple. À 19 ans, Stefani ne demande plus rien à sa famille. Elle vit seule et gagne sa vie comme serveuse et go-go dancer. Elle devient aussi accro à la cocaïne. Avec une amie étudiante en philosophie, DJ et dingue de metal, elle crée un duo : Lady Gaga and the Starlight Revue. Pourquoi Gaga ? Parce qu'un jour son premier producteur lui a envoyé un Texto mentionnant une chanson de Queen, Radio GaGa, dont un logiciel d'"écriture automatique" a transformé facétieusement le titre. Maquillée et vêtue de façon excentrique, Lady Gaga donne avec sa partenaire des performances provocatrices dans des bars. "Notre idée, expliquera sa collaboratrice au New York Times, était d'apporter l'underground au grand public." Une perspective dont Lady Gaga ne déviera plus. En 2006, elle signe un contrat de compositrice, plaçant des chansons auprès de Britney Spears, des Pussycat Dolls et de Fergie des Black Eyed Peas. Deux ans après, elle rencontre Nadir Khayat, alias RedOne, un producteur new-yorkais d'origine marocaine passé par la Suède. La maquette qu'ils réalisent convainc Jim Iovine, le patron d'Interscope, un homme difficile : ami de John Lennon, il fut le premier à croire en la carrière de U2 aux Etats-Unis et lança Eminem.

Musicalement, les sons et les rythmes de Lady Gaga, qui compose elle-même ses chansons au piano, sont ceux du R'n'B et de l'électro-pop grand public. Les mélodies de Just Dance ou de Bad Romance naviguent quelque part entre Britney Spears et Madonna. Mais il y a autre chose. Lady Gaga revendique une certaine froideur glamour à la Grace Jones. Sa voix grave et sévère évoque parfois aussi Eurythmics et l'électro-funk glacial du début des années 1980. Ses tenues, où les éléments géométriques sont prédominants (épaulettes pointues, coiffures hérissées d'aspérités, accessoires détournés), rappellent le style de Jean-Paul Goude, qui a marqué ces années-là. Lady Gaga se réclame d'ailleurs davantage de la "performance" au sens visuel que du simple spectacle musical, citant notamment les "installations" du photographe Spencer Tunick, un artiste qui a l'habitude de faire poser nues des centaines de personnes dans les décors les plus inattendus (il a récemment sévi dans les vignes du Mâconnais, où ses modèles, évidemment à poil, brandissent chacun une bouteille de vin entamée). La dernière vidéo de la chanteuse, pour le titre Telephone, réalisée avec Beyoncé, se passe dans une prison de femmes imaginaire, d'un style évidemment sadomasochiste et fétichiste. C'est un vrai petit film, qui se situe quelque part entre Marilyn Manson et Quentin Tarantino. Récemment, aux MTV Awards, Lady Gaga a interprété au piano sa chanson Paparazzi, le talon de sa cuissarde blanche posé sur le clavier. Elle a terminé couverte de faux sang, tournoyant, comme inanimée, pendue à un filin [voir photo ci-dessus, dans l'encadré]. Elle voulait se montrer comme un "martyr dans sa blondeur glorieuse", se comparant à Marilyn Monroe et Lady Diana, "crucifiées par les médias". Ce qui n'empêche pas Lady Gaga de proclamer qu'elle a "étudié la presse people comme un manuel technique, avec une approche analytique".

Les temps ont changé. Les années 1980, qui ont produit Madonna et son bodybuilding agressivement souriant et conquérant, ont disparu. Leur a succédé une autre sensibilité : le désir de vivre sur une autre planète, où la frontière entre le naturel et l'artificiel n'existe pas, de faire de sa vie une œuvre d'art, de revendiquer la morbidité adolescente comme une valeur antisystème. Une attitude de plus en plus paradoxale, puisque, avec Lady Gaga, le malaise narcissique et l'exhibitionnisme maladif sont désormais approuvés et applaudis par les foules.

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