Ileana Cotrubas
La ménagerie de verre
Comédienne magnétique et musicienne à fleur de peau, cette rare soprano a quitté les scènes au sommet de son art. C'était il y a vingt ans... André Tubeuf lui rend hommage.
Quelques saisons à la mi-70, il semblait qu'Ileana Cotrubas fût partout : occupant à la fois toutes les places en vue : mais seulement celles-là, la Scala, Salzbourg, New York, Paris même. Ubiquité ; mais exclusivisme. Signe particulier : toujours bien entourée ; pour l'or du monde elle n'eût chanté pour quintuple cachet, si ç'avait été avec des partenaires indignes et hors préparation musicale profonde. Fierté d'artiste, et prudence d'artisan, qui connaît mieux que personne son métier, son instrument.
Au disque
Elle a eu les rôles convoités de cette dernière époque faste du microsillon, avec chefs et partenaires top ; et en free lance, sans être poussée par une firme exclusive :
- Manon pour EMI (Kraus et Plasson)
- Pamina pour RCA (Salzbourg et Levine)
- Susanna pour Decca (Karajan).
La Traviata
- Pour CBS/Sony avec Domingo Louise (Prêtre), Adina (Pritchard), Lauretta (Maazel) - Chez Philips Fedelta premiata, fleuron de la collection Haydn - Pour DG enfin (toujours avec Domingo) Micaela (Abbado), Gilda (Giulini) et merveille absolue, rare exemple où le studio n'est pas inférieur au live en intensité, en vérité dramatique palpable, Violetta (Kleiber).
Les Noces de Figaro
Qui dit mieux ? Le live inofficiel y a joint l'incomparable Mimi de la Scala 1979 (Kleiber) et une irrésistible Norina (Chicago, Kraus).
Dans tout cela rien qui soit de second rayon. Du franc comme l'or (et des équipes, on vous l'avait dit).
Le DVD finira bien par nous rendre La Bohème 1979. DG a produit La Flûte de Salzbourg 1982, Idomeneo de New York 1982, à voir pour Ponnelle : elle n'y est pas à son mieux.
Le moins, mais aussi le mieux qu'on puisse dire, c'est qu'elle a très sciemment chanté au-dessus de ses moyens : et à la satisfaction de tous. La voix était jolie, ronde, petite. Un effet calculé, très accordé à une stature fluette, était qu'elle parût parfois exprès plus chétive qu'elle n'était en vrai : de quoi être inoubliable partout dans Mimi, et au moins certains moments cruciaux de Traviata. Toutes ses ressources, elle les mettait en jeu : sur le visage chiffonné l'à vif de la passion, l'à nu de l'âme ; sur le corps de voix maigrelet (mais tenu en place par une discipline artiste de fer) les ressources chatoyantes d'une palette de nuances expressives, en plein timbre, effets musicaux autant que dramatiques, dont pas une chanteuse de l'époque (Callas s'était tue, Varady paraissait) n'aurait été capable. Une telle performance supposait la complicité de tous : le chef d'abord (Krips, Haitink, Levine, éminemment Kleiber) pour à la fois l'accompagner et la conduire, lui déployer le tapis de sonorités diaprées mais discrètes où ressortent ses saisissants effets de timbre ; ses partenaires qui, avec de mauvaises façons vocales, eussent compromis gravement sa marqueterie, son cousu main vocal à elle. Un Rodolfo plébéien et balourd, un Germont Père trop colonel casseraient tout dans la ménagerie de verre. Car l'opéra selon Cotrubas, c'est un rêve : aux directeurs d'y mettre les grands moyens, car le rêve est fragile. La part des chanteurs, c'est d'y apporter, miracle vivant de la voix, un presque infini supplément d'âme. Aussi, indomptable, cette fragile protestait : contre les chefs qui se montrent ; contre les metteurs en scène qui en montrant trop cassent l'illusion. Illusion, oui. La seule vérité palpable et bouleversante qui se montre sur scène, en dernier ressort, l'interprète est seule à la produire, en se faisant sortir l'âme. Tout doit concourir à ça, et s'effacer devant. En vérité, à l'acte III de Bohème, cachée dans l'ombre glacée de l'arbre, elle n'avait pas besoin de faire entendre un son (ni une toux). Le poids de présence, simplement magnétique, de ce bout de petite femme dans son châle suffisait, à la fois une Duse, et une Piaf.
Du côté du sublime
Il y avait de la victime, délibérément, chez cette interprète bénie ; victime sacrificielle, cela veut dire mission ; sans une sorte de mysticisme artiste, elle n'aurait pu aller si loin, ni d'abord concevoir cela. On vient de revoir, rescapée de la Scala 1978, la vidéo d'une Bohème dirigée par Kleiber. Tout y est beau. Mais elle est un degré au dessus, ou au delà. Du côté du sublime. Du surnaturel. Mimi est là, une petite femme de Murger, rhabillée vocalement par Puccini : du terre à terre.
Star 100 % avec cela. Et n'entendant pas qu'on manque jamais à le savoir. On la prendrait dans ses termes. Mais jamais elle n'a cherché l'effet public, grand public, qui aurait fait d'elle une star pour les foules, une diva. Une fois fini l'air de Pamina ou « Addio del passato », on n'avait pas envie d'applaudir ; se taire plutôt, la rejoindre dans ce silence : que la soirée s'arrête là. À Salzbourg, dix ans, elle fut reine, attendue à la sortie par sa petite Rolls chocolat, délicieusement démodée (« Élégante, je crois », remarquait-elle dans son français divin), saluée d'un Frau Kammersängerin gros comme les bras par tous les portiers de luxe. Elle y avait été Knabe dans la Flûte, Bastienne (avec Baltsa en Bastien !), même Konstanze mais surtout l'indispensable Pamina dans la production légendaire de Ponnelle, qui disait : « Même les jours où elle n'est pas bonne, elle est la meilleure. Non : la seule. » Vienne l'a fait débuter en Violetta périlleusement jeune (34 ans), elle n'avait guère derrière elle que Mélisande à Glyndebourne. Mais Krips et Gedda étaient là : le style, seule garantie contre l'émotion qui entraînerait trop loin. Huit ans après on l'y a vue à Munich, avec Carlos Kleiber. Il ne semblait pas possible que ces couleurs, cette vérité, cette énergie suicidaire viennent de cette frêle femme. Il ne semblait pas non plus possible qu'on pût montrer Violetta autrement. À l'Athénée, pareil : elle nous chantait Die junge Nonne avec dans le timbre et les yeux une intensité hantée, une autre part qui rabaissait terre à terre toute autre Liedersängerin alors en activité — sauf très précisément Fassbänder.
C'était ça, l'évidence Cotrubas. Elle a choisi de s'arrêter tôt, 50 ans à peine. 2009 lui en fête 70. Nous applaudissons, très fort ; et saluons, très bas.
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