• Être fidèle à la musique | 

Herbert von Karajan Le dernier fils de Prométhée

Premier musicien classique à avoir fait un pacte avec le marketing, il fut l'ultime grande figure de ces chefs-surhommes seuls maîtres du feu sacré. Après les années anniversaires 2008 et 2009, prenons un peu de recul pour un bilan.

PAR Philippe Venturini et Jérémie Rousseau | PORTRAITS | 28 mai 2010
Réagir
Classica

 

« Celui qui atteint tous ses buts a sans doute fixé la barre trop bas »


« J'ai l'impression d'avoir été chargé d'une mission, et le destin ou le Créateur m'ont accordé une pléthore de moyens que je dois gérer »



Herbert von Karajan en 1938

Enregistrement de Carmen en 1963, avec Margaret Price


Aux commandes de son Falcon 10


À la barre.
Ci-dessous, avec Eliette et l'une de ses filles


En voiture de sport

En studio. Karajan voulait la maîtrise totale de ses enregistrements dans les moindres détails (au grand dam des ingénieurs du son qui ont été obligés de signer des prises de son qu'ils ne validaient pas toujours...)

En répétition


SÉLECTION DISCOGRAPHIQUE


Beethoven : Symphonie n° 5
Écouter et télécharger (CD3)
Disponible en qualité CD (LossLess)

Mozart : Cosi fan tutte
Écouter et télécharger
Disponible en qualité CD (LossLess)

Beethoven : Symphonie n° 7 (1959)
Écouter et télécharger (CD4)
Brahms : Symphonie n° 3 (1960)
Écouter et télécharger (CD2)
Disponibles en qualité CD (LossLess)

Bruckner : Symphonie n° 7 (1989)
Écouter et télécharger
Disponible en qualité CD (LossLess)

Ecole de Vienne
(Webern, Schönberg, Berg)

Écouter et télécharger
Disponible en qualité CD (LossLess)

Schönberg : Nuit transfigurée... Berg : Pièces pour orchestre... Webern : Passacaille...
Écouter et télécharger
Disponible en qualité CD (LossLess)

Écouter et télécharger
Disponible en qualité CD (LossLess)

Écouter et télécharger
Disponible en qualité CD (LossLess)

Strauss : 4 Derniers Lieder
Écouter et télécharger
Disponible en qualité CD (LossLess)

Le Maestro du siècle", annonçait EMI à l'occasion d'une édition anniversaire. "L'Ultime Perfection", promettaient Deutsche Grammophon et sa collection "Karajan Gold". À sa mort, en juillet 1989, Le Monde de la musique titrait : "Dieu est mort". Excepté Maria Callas et Michael Jackson, quels autres artistes ont pu susciter une telle avalanche de superlatifs, un tel déluge médiatique ? Vingt et un ans après sa disparition, il reste encore le chef d'orchestre, le symbole de l'absolu musical, la garantie d'une qualité insurpassable. Il y a quelques semaines, Le Figaro ne proposait-il pas une collection de vingt doubles CD des "Merveilles du classique" par Karajan ? Et ses éditeurs, EMI et Deutsche Grammophon, savent quels bénéfices ils peuvent encore espérer de chaque nouvelle célébration du maestro.

La crinière d'argent faussement négligée, les mains cueillant l'air en larges brassées, les yeux obstinément fermés : cette image a fait le tour du monde et a véhiculé pour longtemps (toujours ?) le portrait d'un artiste mi-dieu, mi-magicien. Aller à un concert de Karajan relevait autant de la soirée mondaine que de la grand-messe. Les techniques de communication (enregistrements, vidéos, photos) au service d'une image soigneusement dessinée avaient contribué à créer l'événement. Des techniques de marketing modernes donnaient à la parution de chaque disque "de Karajan", plutôt que "de Brahms" ou "de Mozart", des allures d'annonces officielles, voire d'oracles de la pythie musicale. Cette fascination pour le métier si particulier de chef d'orchestre ne doit pourtant rien à Karajan. Camille Mauclair énonçait déjà quelques-uns des principes de cette Religion de la musique dès 1909 et Paul Valéry présentait en 1931 Charles Lamoureux arrivant sur scène comme s'il "montait à l'autel, prenait le pouvoir suprême et (...) allait promulguer les lois des dieux de la musique". Les transes de Furtwängler ou les ordres impérieux de Toscanini stupéfiaient aussi le public. Karajan a eu la chance de naître plus tard et de bénéficier de techniques audiovisuelles plus perfectionnées, capables d'une plus large diffusion.

Dès 1938, après un Tristan et Isolde à Berlin, on parle d'un "miracle Karajan"

Mais avant de griser les discophiles, il fascina son public. Un Tristan et Isolde au Staastoper de Berlin enthousiasme déjà la presse allemande en 1938 qui crie au "miracle Karajan". Ses enregistrements d'avant et d'après-guerre (Symphonie n° 5 de Beethoven [voir l'encadré], Symphonie n° 1 de Brahms, Cosi fan tutte de Mozart [voir l'encadré], valses et polkas de Strauss [voir la liste "à télécharger en haute fidélité"]) rayonnent d'une énergie, d'une concentration, d'une luminosité et d'une discipline orchestrales qui ne doivent rien aux techniques commerciales. À partir de cet incontestable talent, fût-il aidé par une opportuniste inscription au parti nazi, soutenu par une capacité de travail et une ambition exceptionnelles, Karajan a su bâtir un empire. "J'ai l'impression d'avoir été chargé d'une mission, et le destin ou le Créateur m'ont accordé une pléthore de moyens que je dois gérer", déclarera-t-il plus tard.

Sa nomination à vie à la tête de l'Orchestre philharmonique de Berlin en 1955, à l'Opéra de Vienne l'année suivante, ses fonctions au Festival de Salzbourg, la création de "son" Festival de Pâques dans cette même ville (sa ville natale) en 1967, la fondation des entreprises audiovisuelles Cosmotel (1965) et Telemondial (1983) l'ont promu maître de la vie musicale de l'Europe des Trente Glorieuses. On peut d'ailleurs se demander si l'évolution du chef et son pouvoir sans cesse croissant auraient pu se développer ailleurs et à une autre époque. On en doute. Incarnation parfaite du gagnant, du maître omniscient capable de piloter un yacht ou un avion comme son orchestre, son personnage public résume son temps, celui d'avant la crise économique des années 1970.

L'image du maestro, du patron incontestable demeure, même si les années quatre-vingt ont vu naître de graves tensions suite à l'intégration de la première femme dans les rangs de l'orchestre berlinois, la clarinettiste Sabine Meyer. Les musiciens les plus jeunes pouvaient alors considérer Karajan comme "vieux, imbuvable, grincheux", se souvient Peter Brem, premier violon depuis 1970, interrogé par Robert Dornhelm (Karajan ou la beauté telle que je la vois, DVD Deutsche Grammophon).

Beethoven impossible sans lui

Mais que reste-t-il du musicien ? Tous ses disques conservent-ils la même aura, ses interprétations la même pertinence ? Peuvent-ils prétendre assurer encore leur rôle d'étalon et de repère ? Non. D'une part, le chef avait tendance à prêter un son unique à tout son répertoire, de Vivaldi à Orff. D'autre part, nos goûts (la gastronomie, par exemple) et nos oreilles ont changé, celles-ci réveillées par les "baroqueux" et leurs émules. Qui aurait aujourd'hui l'idée de confier aux symphonies de Mozart ou de Haydn un son aussi dense, saturé de médium à en devenir agressif, des menuets aussi martiaux (Karajan n'était pas le seul), des phrasés aussi englués par le legato ? Presque plus aucun chef ne dirige ce répertoire classique, Beethoven compris, comme si Harnoncourt, Gardiner n'avaient pas existé.

En revanche, impossible d'envisager Beethoven, Brahms ou Bruckner sans Karajan. Alors que son nom est indéfectiblement attaché à Berlin, les gravures viennoises de Karajan l'Autrichien (Decca et Deutsche Grammophon) restent parmi ses plus inspirées : Symphonie n° 7 de Beethoven (Decca, 1959 [voir l'encadré]), Symphonie n° 3 de Brahms (Decca, 1960 [voir l'encadré]), Symphonies n° 7 [voir l'encadré] et n° 8 de Bruckner (DG, 1989, 1988), Concert du Nouvel An (1987). Et son anthologie de la Seconde École de Vienne (DG, 1972-1974 [voir l'encadré]), ses Sibelius (DG, 1964-1967 [voir la liste "à télécharger en haute fidélité"), sa Bohème (Decca, 1972 [voir l'encadré]), son Ring (DG, 1967-1970 [voir l'encadré]), ses Quatre derniers lieder de Strauss avec Janowitz (DG, 1974 [voir l'encadré]) ne sont pas près de disparaître des discographies de base.

Mais aujourd'hui, le style Karajan ne nous semble pas convenir à tous les répertoires. Il n'est d'ailleurs pas rare de le voir quitter rapidement des comparaisons discographiques à l'aveugle. "Son côté esthète, c'est une question d'époque. En ce temps-là, son style était moderne. Aujourd'hui, on dirait que ça ne se fait plus", résume pertinemment Christa Ludwig.

« Le fameux son Karajan résultait de trente-quatre ans de collaboration »

Ça ne se fait peut-être plus, mais les nostalgiques, souvent de mauvaise foi, pleurent leur héros. Dès 2004, la presse allemande s'inquiète de la santé du Philharmonique de Berlin. Simon Rattle, à la tête de l'orchestre depuis 2002, serait en train de tuer le fameux son Karajan en programmant les répertoires baroque (Rameau avec William Christie) et contemporain. "L'espoir d'un nouveau Karajan ne cesse de croître", lit-on dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, qui déplore la disparition du "son romantique" et du "son allemand". En 2007, le journaliste Axel Brüggemann regrette également le rajeunissement de l'orchestre et son internationalisation qui l'auraient transformé en un "caméléon musical". Quelques années plus tard, on peut lire dans un magazine français que "lorsque la Philharmonie de Berlin aura perdu son identité dans le cosmopolitisme de la world music, il sera temps de faire appel à [Christian Thielemann]".

Simon Rattle a-t-il vraiment dénaturé le son de l'orchestre ? Les deux concerts des 26 et 27 février derniers à la Salle Pleyel ont définitivement prouvé la consternante stupidité d'une telle assertion. On peut même dire que jamais l'orchestre n'a atteint un tel niveau de perfection instrumentale individuelle. Le finale de la Symphonie n° 2 de Sibelius a rappelé que la puissance unique des contrebasses de l'orchestre n'appartenait pas au passé.

Violoniste au sein de l'orchestre depuis octobre 1980, Rüdiger Liebermann explique simplement la différence de son entre Karajan et Rattle : "La gestuelle de Karajan était très particulière. Seuls les orchestres de Berlin et de Vienne, familiers du chef, pouvaient la suivre. En fait, les musiciens devaient se débrouiller pour être ensemble. Rattle arrive sur le podium avec la partition dans la tête et il se montre beaucoup plus précis dans ses mouvements et ses demandes." D'un côté une ondulation continue supérieurement élégante et suggestive des mains, de l'autre des gestes mieux définis, plus directifs. Le cadre se resserre, le point se fait, les lignes se dessinent plus fermement et, inévitablement, le son change. Il n'a, certes, plus la densité et la rondeur des années 1960 et 1970 mais, en revanche, il éclaire davantage la polyphonie et ne dissimule plus les vents derrière un épais rideau de cordes. Et il varie au gré des époques et des compositeurs.

Il n'en reste pas moins que le "son Karajan" a incontestablement marqué les esprits des auditeurs mais aussi des orchestres qui tendent, aujourd'hui encore, à gommer les attaques. "Il manque le legato. Tout doit être embrumé", réclamait Karajan lors d'une répétition de la Symphonie n° 9 de Beethoven, regrettant d'entendre chaque note "comme au clavecin". Ne sous-estimons pas, en outre, les ingénieurs du son, Günter Hermans notamment, et l'acoustique réverbérée de la Jesus-Christus Kirche de Berlin, siège de nombreux enregistrements : tous ont participé à l'élaboration d'une conception sonore éminemment discutable. Les enregistrements EMI des années 1970 frisent ainsi la caricature.

La puissance de l'orchestre

Flûte solo à Berlin depuis 1993, Emmanuel Pahud précise à raison que la nature du son d'un orchestre, de Berlin ou d'ailleurs, varie au gré des chefs. Et d'ajouter : "Ce fameux son résultait de trente-quatre ans de collaboration. L'orchestre s'était entièrement coulé dans le moule Karajan." Il transmettait donc l'idéal de beauté sonore du chef, signalé par un legato perpétuel, de superbes reflets ambrés et une sonorité opulente. "Quand Karajan dirigeait les symphonies de Beethoven, il employait un gros orchestre symphonique comptant seize premiers violons. Abbado n'en conservait que douze. Cela surprit naturellement le public habitué à davantage de puissance", se souvient Rüdiger Liebermann. La question ne date donc pas d'aujourd'hui.

Pour être objectif, on est surpris de certaines approximations dans les enregistrements des années 1980 de Karajan et du Philharmonique de Berlin qui correspondent bien mal à l'idée que véhiculent ces deux noms. "Il suffisait que Karajan se sente inspiré pour qu'aussitôt on branche les micros et enregistre en une seule prise", précise Rüdiger Liebermann. Même s'il n'était pas encore dans l'orchestre, Emmanuel Pahud sait qu'à la fin de son "règne", les rapports entre le chef et ses musiciens n'étaient plus au beau fixe. Aussi les enregistrements pouvaient-ils se réaliser sans réelle connivence ni dialogue.

On se saurait donc trop conseiller à certains grincheux d'écouter avec leurs oreilles et non leurs préjugés avant de considérer une éventuelle baisse de niveau de l'orchestre ou un changement radical de sa couleur. Sans se concerter, Rüdiger Liebermann et Emmanuel Pahud parviennent tous deux à la même conclusion : "Le son est de toute façon assuré par l'orchestre qui choisit lui-même les musiciens", avance le premier. "C'est notre travail de faire le son", ajoute le second. À bon entendeur...

Philippe Venturini


LES PRÉTENDANTS


À la disparition du maître, la question se posa très vite : qui allait lui succéder, et d'abord était-ce possible ? L'histoire a donné la réponse : en fait, Karajan n'a pas vraiment eu de dauphin. D'autres sont venus, qui ont fait leur l'héritage du père.


CLAUDIO ABBADO

Succession à l'Orchestre philharmonique de Berlin, étape n° 1. À la mort de leur "chef à vie", les musiciens élisent Claudio Abbado pour lui succéder en octobre 1989. Révolution ou continuité ? Un peu les deux. Le caractère du placide Italien, musicien ambitieux et médiatique, choyé, comme son prédécesseur, par l'industrie du disque, tranche cependant avec celui de l'autocrate Karajan. C'est une star, mais à hauteur d'homme. Avec lui, les musiciens apprécient de "ne plus avoir peur", comme nous le confiera l'un des premiers violons. Durant son mandat, Abbado tante de changer les habitudes de programmation en proposant des thèmes transversaux, et près d'un tiers de l'effectif de l'orchestre est renouvelé. Du coup, si ses premières réalisations (Symphonies de Brahms pour DG) s'inscrivent dans le grand style habituel, le chef cherche ensuite à alléger les textures, à laisser l'orchestre respirer, comme en témoignent les cycles Beethoven plus tardifs. Intéressants à ce titre, mais néanmoins inaboutis. Le mariage Abbado/Berlin ne fut jamais vraiment consommé et passerait aujourd'hui comme une phase de transition entre Karajan et Rattle. On ne succède pas comme ça au maestro du siècle...

SIMON RATTLE

Succession au Philharmonique de Berlin, étape n° 2. Depuis 2002, un iconoclaste a pris les rênes : démocrate et éclectique, pédagogue et philologue, et pour la première fois depuis la création de l'orchestre, étranger à la tradition allemande, Simon Rattle est un musicien bien différent de Karajan. Il veut désormais tout jouer, de Rameau à Adams. Il est trop tôt pour faire le bilan de son mandat, qui vient d'être prolongé jusqu'en 2018. Travaillant le détail plus que la ligne, la couleur au détriment de la forme, Rattle aura bouleversé la sonorité de l'orchestre. Désormais capable d'aborder tous les répertoires, celui-ci s'est banalisé mais reste unique quand il aborde certains classiques, comme le prouve la récente intégrale Brahms (EMI), qu'on a d'ailleurs comparée à celles de... Karajan, sans que cet héritage soit ressenti comme un poids ou même une référence incontournable. Preuve que nous vivons bien dans un autre monde.

NIKOLAUS HARNONCOURT

L'anti-Karajan, c'est lui ! Tout semble opposer les deux hommes. D'un côté la star médiatique adepte d'un postromantisme crépusculaire. De l'autre un musicien de rang devenu professeur et chef, balayant la tradition en redécouvrant l'éloquence baroque... Et pourtant. C'est Karajan qui a recruté Harnoncourt au Symphonique de Vienne en 1952. "Je ne partageais pas ses conceptions, mais ses crescendos me fascinaient", concède l'ancien violoncelliste. Avec le temps, le succès de son ensemble Concentus Musicus a fait de lui, comme le disait sa maison de disques Teldec, "le Karajan du baroque" : l'incarnation du chef d'orchestre de son temps. Contre toute attente, c'est bien Harnoncourt qui, aujourd'hui, pour les interprètes, représente la figure du père, du "grand musicien". La preuve ? Depuis Karajan, aucun concert du Philharmonique de Vienne n'a été aussi immense qu'avec lui.

VALERY GERGIEV

"Karajan m'a tout appris", confiait le chef russe à L'Express en 2005. "En plus d'être un immense chef d'orchestre, avec lequel j'ai eu beaucoup de chance de pouvoir travailler [Gergiev a été, comme Jansons, son assistant dans les années 1970], il fut un bâtisseur, expliquait-il. Pensez à l'auditorium de Berlin, de conception révolutionnaire, réalisé pour son orchestre. Et à la manière dont il a transformé Salzbourg en faisant construire de nouvelles salles. Sans la volonté de cet homme, le festival ne serait pas devenu ce qu'il est. Karajan a été beaucoup critiqué, on a dit que ses projets étaient pharaoniques, uniquement tournés vers sa propre gloire : avec le recul, on s'aperçoit qu'il était avant tout un visionnaire. Si seulement je pouvais laisser à Saint-Pétersbourg une partie de ce qu'il a légué à Salzbourg..." Tsar de Russie comme Karajan a été maître en Europe, Gergiev le boulimique construit un legs tout aussi impressionnant. Aux salles de Saint-Pétersbourg, aux festivals de par le monde, il convient d'ajouter la production de disques. Vedette d'Universal, Gergiev est devenu, comme Karajan à la fin de sa vie, son propre producteur. Pour le meilleur ou pour le pire ? L'avenir jugera. Nul doute que dans quelques années, on aura à évoquer, à son tour, "l'héritage Gergiev".

MARISS JANSONS

À la tête de deux des plus belles phalanges qui soient, le Concertgebouw d'Amsterdam et l'Orchestre de la Radio Bavaroise, il occupe une place incontournable sur la carte musicale d'aujourd'hui. Jansons a été l'assistant de Karajan et de Mravinski dans les années 1970 : ses deux modèles. Dans le n° 93 de Classica, il nous confiait : "À l'instar de Mravinski, Karajan était très attentif aux grands équilibres sonores, mais travaillait surtout le son, pas la précision. De mon côté, en toute modestie, je tente de concilier ces deux approches, tout en cultivant le vaste répertoire voulu par Karajan." Admirable dresseur d'orchestre, Mariss Jansons est parvenu à ses fins. Sous son mandat, le Concertgebouw d'Amsterdam peut certainement se vanter d'être devenu l'orchestre numéro un dans le monde, dont la plénitude n'est pas sans rappeler celle de l'Orchestre philharmonique de Berlin... époque Karajan.

Des "bébés Karajan" ?

Quelques années avant sa mort, c'est en Semyon Bychkov, jeune Russe naturalisé américain, que Karajan a placé ses espoirs : non seulement Bychkov est, en 1985, le premier chef invité en trente ans à emmener le Philharmonique de Berlin en tournée, mais Karajan aime citer son nom parmi ses possibles successeurs. Cruelle prophétie, car l'avenir dira tout le contraire. Non seulement Bychkov ne figurera pas parmi ses héritiers naturels (pas plus que d'autres "favoris" comme Emil Tchakarov ou Gerd Albrecht), mais sa carrière sera loin de se hisser aux niveaux espérés par un tel parrainage. Claudio Abbado, Riccardo Muti, Seiji Ozawa et James Levine bénéficieront eux aussi de l'appui solide de Karajan, qui les invitera à Berlin et à Salzbourg. "Karajan m'a apporté une aide très précieuse lorsque j'ai débarqué, seul, à Berlin", se souvient Ozawa, qui étudia avec lui. Quant à Levine, qui reprend à Salzbourg quelques spectacles emblématiques des années 1980 (La Flûte enchantée et Les Contes d'Hoffmann "de" Jean-Pierre Ponnelle), il confiera un jour combien les conseils du vieux chef furent précieux au moment d'accepter le poste de directeur musical du Metropolitan Opera de New York. "Dites oui s'ils vous veulent pour au moins dix ans, lui avait glissé Karajan, c'est la durée minimale pour établir un bilan sur le long terme." Le conseil fut entendu, car Levine a dépassé aujourd'hui les deux mille cinq cents concerts au Metropolitan, soit plus de mille de plus que Karajan avec Berlin. Mais les comparaisons s'arrêtent là.

Jérémie Rousseau

Sélection discographique de Karajan :

 Lire aussi

Votre avis

À découvrir autour de l'article

Fil d'actualités

Tous les Qobuz Studio Masters en promotion pendant 6 jours !

Jazz : Cap au Nord

Jusqu'au 30 juin, recevez un chèque remise de 25% pour tout achat de 25€ sur le label Naxos

Inscrivez-vous à nos newsletters