Franz Liszt Dieu, l'art, l'amour (Chapitre II)
Franz Liszt, dont on célèbre cette année le bicentenaire de la naissance, est le héros du nouveau feuilleton de Classica. Voici le deuxième des dix épisodes, tiré d'une nouvelle biographie signée Jean-Yves Clément (Lire le Chapitre I « Naissance d'un génie »).
« Après une période de crise, marquée notamment par la mort de son père, les années 1830 voient la naissance des premières paraphrases pianistiques, inspirées notamment d'opéras célèbres. Mais la plus grande paraphrase que Liszt écrivit à l'encre de sa vie, c'est certainement celle que lui inspira Marie d'Agoult, à l'origine aussi de nombreuses pièces dictées par l'amour qu'elle partagea avec le musicien durant plus de dix ans. Elle apparaît dans la vie de Liszt dès 1832 et accompagne presque toute sa première période glorieuse, communément intitulée Glanzperiode (période de splendeur, d'éclat — mais l'éclat, c'est aussi la magnificence).
De 1833 à 1835, Liszt et Marie d'Agoult vivent leur liaison cachée. L'aînée des deux filles de Marie d'Agoult meurt en décembre 1834. Marie veut y voir le châtiment de ses amours adultérines ; d'autant qu'elle est déjà enceinte de Liszt... Le couple, objet de scandale, entreprend alors de quitter Paris. Marie le rapporte dans ses Mémoires : " Nous partons, dit Franz avec un accent étrange et en attachant sur moi un long regard. (...) Il nous faut, à la face du Ciel, confesser la sainteté ou la fatalité de notre amour." Ils fuient en juin 1835 pour Genève, après que Marie a annoncé à son époux qu'elle se séparait de lui au terme de huit années de mariage. La cavale amoureuse va durer près de cinq ans.
Retrouvez toute l'actualité du bicentenaire
sur le site officiel www.anneeliszt.com
Le texte de ce feuilleton est extrait de
la nouvelle biographie du compositeur parue
aux Editions Actes Sud / Classica
200 pages - 18 €
LE REBELLE SPIRITUEL
Cette rencontre est celle de l'abbé de Lamennais ; elle complétera l'initiation de Liszt au saint-simonisme qu'il découvre quelque temps avant et dont les disciples prônent la proximité de l'art, de la religion et de l'amour ; du socialisme et des Évangiles ; le progrès social par l'entremise de la musique, art poétique jugé supérieur. Un mouvement qui touchera aussi bien Berlioz, Sainte-Beuve ou George Sand. Lamennais est le "rebelle spirituel" de l'époque, ses Paroles d'un croyant font scandale et leur publication est condamnée par l'Église. Tout chez Lamennais séduit Liszt, en particulier ce rapprochement que fait le "prédicateur-poète", comme le nomme Liszt, à la suite de Saint-Simon, entre le prêtre, l'artiste et l'idéal social qui est le sien. Liszt cite ces mots de Lamennais, qu'il juge "mémorables", dans De la situation des artistes, recueil d'articles paru progressivement au cours de l'année 1835 dans la Gazette musicale : "La régénération de l'art, c'est une régénération sociale." Et il y a ces phrases du compositeur, véritable décalque de la pensée de l'homme religieux, qui sonnent comme un manifeste : " La cause, enfin ?... C'est la dignité morale, la réhabilitation spirituelle, la consécration sociale et religieuse de l'art et des artistes, dont la mission est d'exprimer, de manifester, d'élever et de diviniser en quelque sorte le sentiment humanitaire sous tous ses aspects." Dieu fait de l'artiste le plus beau de ces émissaires... " Le Fiat Lux de l'art ", écrit encore Liszt, sera le jour où " toutes les classes, enfin, se confondront dans un sentiment commun, religieux, grandiose et sublime ". Paraphrase de Lamennais que ces pensées idéalisantes, qui se frotteront vite à la dure réalité des événements, à Lyon, lors du tragique soulèvement des Canuts qui inspirera au musicien une provocatrice marche "révolutionnaire", Lyon, datée de 1837 et dédiée à... Lamennais.
Tout acquis à son prophète, Liszt passe plusieurs mois à ses côtés dans sa propriété de La Chênaie, en Bretagne, où il travaille à quelques pièces teintées de ces aspirations spirituelles qui ne le quitteront plus. C'est peut-être là qu'il a la révélation de sa vocation de compositeur. Témoigne de cette période le très étonnant et prophétique De Profundis pour piano et orchestre, à la forme là aussi très originale, intégrant un véritable psaume au milieu du premier mouvement, si imaginatif et si romantique finalement dans ce mélange programmé de vision gothique et fantastique — on songe déjà à Tchaïkovski, à Rachmaninov. On trouvera d'autres psaumes chez Liszt, choraux ou dissimulés à l'intérieur de pièces instrumentales — le plus bel exemple étant le deuxième thème au sein de la Sonate en si mineur pour piano.
UNE AUDACE INOUÏE
De cette époque date la première version des Harmonies poétiques et religieuses, qui en précédera deux autres, œuvre d'importance dans la production de Liszt ; en effet, le recueil, inspiré en partie par la poésie de Lamartine et son type particulier d'effusion, s'étendra dans ses trois moutures sur presque vingt ans, de 1834 à 1853, attestant bien de la préoccupation religieuse chez Liszt, présente dès ses pièces de jeunesse. Pour preuve tangible, un psaume encore habite Pensées des morts, page centrale du recueil. Centrale en ce qu'elle parcourra les trois versions, occupant la première place de la version initiale et donnant même le titre au recueil. " Ma petite harmonie lamartinienne sans ton ni mesure ", ainsi Liszt qualifie-t-il ces Pensées, une de ses pièces les plus étonnamment baroques, gravure à la Dürer où la mort — un des grands thèmes lisztiens — est dessinée avec un effroi et une débauche d'intentions inouïs, totalement nouveaux, sidérants dans le paysage musical du temps : "con furore", "marcato lugubre", "molto appassionato con amore", "quieto parlante", "languido e dolente", "soave con amore"... Musique là encore d'une liberté folle, avec tous ces états qui se bousculent dans un sentiment de désolation absolu, et qui nous rapproche déjà nettement des pages si mornes et abattues qui verront le jour dans les années 1880. Liszt invente des formes que lui dictent ses géniales improvisations, à la limite du déséquilibre (cette Langueur si étonnante par exemple, aux accents scriabiniens, qui disparaîtra de la deuxième version, avec trois Hymnes pourtant magnifiques — dont l'Hymne au matin et l'Hymne à la nuit).
Il faudra attendre bien longtemps pour connaître une semblable audace en musique. Liszt est déjà, à vingt-trois ans, un compositeur singulier et unique par sa puissance d'imagination si éruptive parfois — proche de son ami Berlioz — et son ingénuité quasi sulpicienne (Hymne de l'enfant à son réveil), si touchante par endroits et qui restera, elle aussi, à sa manière. Finalement, sublimées, ce sont encore elles que l'on retrouvera dans la Sonate en si mineur ; l'art entier de Liszt est ainsi fait de recyclage permanent. »
Sur le piano, le buste de Beethoven. Assis à gauche, George Sand et Alexandre Dumas. Debout, de g. à dr.,
Victor Hugo, Niccolo Paganini et Gioacchino Rossini. Assise sur un coussin posé au sol, Marie d'Agoult.
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