Feuilleton Chopin (Chapitre I) : L’enfant, le jeune homme
Suivre la vie de Chopin, les chemins de son apprentissage, les détours de ce qui l’a crée, comme homme et comme artiste… C’est ce que fera CLASSICA tout au long de cette année anniversaire. Premier épisode de notre feuilleton, narré par Alain Duault.
Né à Zelazowa Wola, près de Varsovie, le 1er mars 1810, Chopin passe son enfance dans la capitale polonaise. Il y découvre la musique. Dès l’âge de trois ans, Chopin aime s’installer sous le piano quand sa mère joue et peut y rester longtemps, comme fasciné par la course des doigts sur le clavier et par la vibration des accords dans le bois de l’instrument. Sa mère lui donne donc très vite ses premières leçons, secondée par Ludwika, sa grande sœur, qui l’adore. Dès six ans, il sait retrouver sans difficulté sur le clavier n’importe quelle mélodie entendue, et même jouer avec, improviser de nouveaux airs à partir d’une harmonie en se servant d’accords simples. Il est bientôt décidé, devant ces dons avérés, de confier le jeune Frédéric à un professeur de musique très apprécié à Varsovie, Wojciech Zywny, un violoniste à l’allure bohème, bavard intarissable et féru de musique allemande, Bach, Haydn et Mozart.
Un an après ses premières leçons avec Zywny, le jeune Frédéric, âgé de sept ans, épate son professeur, non seulement par sa maîtrise de tous les éléments de la technique pianistique mais aussi par son imagination et son talent d’improvisateur à partir de n’importe quel thème de danse, en particulier bien sûr la polonaise, qui constituera la matière de ses deux premières compositions, les Polonaises en sol mineur et en si bémol majeur, composées directement au piano à sept ans et retranscrites par son père. La ressource mélodique de ces deux pièces, la clarté de leur construction harmonique, la parfaite assimilation d’un style donné, celui d’une danse aux rythmes codifiés, tout montre une étonnante capacité de l’enfant à composer : c’est ce chemin qui lui permettra ensuite de s’exprimer. (…) Les années passent, et avec elles études, voyages, joies et drames de la vie. À dix-neuf ans, le virtuose se double d’un créateur en plein devenir, qui termine ses études avec la mention «capacités exceptionnelles ; génie musical». Si Chopin est sensible au charme des jeunes princesses, comme il l’est à l’époque à celui de nombre de jeunes filles – c’est un garçon de dix-neuf ans, à la sensualité exacerbée, aux élans romantiques désordonnés (il exprime de la même façon son affection avec des manifestations excessives qui parfois gênent son cher ami Tytus Wojciechowski) –, c’est parce que l’amour le travaille en secret. Un amour né avant le voyage de l’été, en avril, quand il a entendu – et vu – chanter une jeune mezzo-soprano au visage pensif et à la voix exquise : la jeune fille a dix-neuf ans, elle est considérée comme la meilleure élève de la classe de chant du Conservatoire de Varsovie. Elle s’appelle Constance Gladowska – et c’est littéralement «pour ses beaux yeux » que Chopin va composer le «Larghetto» de son Concerto pour piano, ainsi qu’une ravissante Valse en ré bémol majeur. Comment le sait-on, puisque Frédéric est trop timide pour se déclarer à la belle ? Par une lettre à son ami Tytus datée du 3 octobre 1829 : «Je viens peut-être pour mon malheur de rencontrer mon idéal que je sers fidèlement depuis six mois sans lui parler de mes sentiments. J’en rêve; sous son inspiration sont nés l’Adagio de mon concerto et, ce matin, la petite valse que je t’envoie. Personne ne le saura sauf toi.» À la même époque, Chopin compose deux autres valses, en si mineur et en mi majeur, qui montrent une maîtrise et un renouvellement de ces petites pièces de salon devenues là des miniatures lyriques pleines d’émotions multiples. Enfin, à la fin 1829, Chopin termine son Concerto pour piano en fa mineur – celui qu’on désigne maintenant comme son Concerto n°2 (car il a été publié après celui qui sera, en fait, son second concerto). C’est une œuvre qu’il a voulue, qu’il a mûrie, et même si elle se rattache encore au style «brillant », celui de Hummel, de Moscheles ou de Ries, elle n’en offre pas moins une profonde originalité, caractéristique déjà de ce que sera le style de Chopin. Avec par exemple l’accentuation délibérément lyrique des différentes fioritures et autres éléments décoratifs de l’écriture pianistique, virtuose quand il le faut, mais jamais gratuitement, introduisant une émotion très expressive dans la ligne. Et puis il y a cette pureté mélodique du dessin de chaque thème, en particulier la cantilène devenue un vrai chant poétique du « Larghetto», cette délicate lettre d’amour secrète adressée à Constance Gladowska, qui constitue le joyau, le cœur émotionnel du concerto, et comme son centre de gravité. Chopin crée son concerto le 7 février 1830 devant un public restreint d’amis et de musiciens : il fait grande impression et les Varsoviens lui demandent avec insistance de le jouer en public. Ce qu’il fait le 17 mars, au Théâtre National, devant une salle bondée et une critique qui ne tarit pas d’éloges sur le jeune génie. Pourtant il n’est pas entièrement satisfait : il a commis l’erreur de vouloir jouer sur son propre piano dont la sonorité, trop confidentielle pour une grande salle, ne lui a pas permis de faire entendre toutes les nuances de son concerto. Cinq jours plus tard, à la demande générale, il rejoue son concerto, mais cette fois sur un grand piano de concert à la sonorité généreuse : le triomphe est encore plus grand. Et quand il joue ensuite son Krakowiak, c’est du délire dans la salle. La presse est au diapason : on loue son jeu «phénoménal » tout autant que son talent de compositeur, salué comme celui d’un «nouveau Mozart ». On publie même un « Sonnet à Frédéric Chopin jouant le Concerto pour piano». C’est un héros que Varsovie acclame. Il a vingt ans.Ces extraits proviennent du Chopin d’Alain Duault paru chez Actes Sud en 2004
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