« Erik Satie, ce visionnaire ! »
Connaisseur intime de la musique française et pianiste amoureux de François Couperin, Alexandre Tharaud s'attaque aujourd'hui à Erik Satie. Il en expose sa vision et ses secrets.
Une foule d'anecdotes étouffe encore Erik Satie. Alimentées par ses amis, certains musiciens, et d'ailleurs au départ par lui-même, elles ont été déformées avec le temps. J'ai bien connu l'une de ses intimes, Madeleine Milhaud, qui fut pour moi comme une seconde grand-mère et qui m'a très souvent parlé de lui. À la fin de sa vie, il déjeunait tous les mercredis chez les Milhaud, puis restait des heures au coin du feu, fasciné par les flammes. Ensuite, il faisait ses deux heures de marche pour rentrer de Pigalle à Arcueil. Madeleine déplorait qu'on ne conserve de lui que les traits pittoresques et anecdotiques. C'est à cette époque que je me suis promis d'enregistrer un jour sa musique.
« En fait, Satie n'est pas un musicien drôle. Son humour sarcastique est plutôt le signe d'une noirceur, d'un grand désespoir. »
ERIK SATIE
1866
Naît à Honfleur, le 17 mai.
1888
Compose Trois Gymnopédies.
1891
Rencontre le Sâr Péladan, grand maître de la Rose-Croix, ce qui suscite chez lui une crise mystique.
1903
Compose Trois Morceaux en forme de poire.
1917
Son ballet Parade, écrit avec Cocteau, fait scandale.
1925
Meurt à Paris, le 1er juillet.
À l'affiche
« Journée Erik Satie »
Avec Alexandre Tharaud, Éric Le Sage, François Morel, Olivier Saladin, Juliette, Jean Delescluse, Daniel Kawka et l'Orchestre Lamoureux
■ 8 février 2009 à Paris
Cité de la musique, de 11 heures à minuit. Lire l'article
« Tournée Erik Satie »
Avec Alexandre Tharaud, Éric Le Sage, Jean Delescluse et François Morel
■ 2 février 2009 à Caen
(Théâtre de Lisieux, 20 h 30)
■ 6 février à Chalon-sur-Saône
(Espace des Arts, 20 h)
■ 9 février à Gap
(Théâtre de la Passerelle, 20 h 30)
■ 10 février à Aix-en-Provence
(Grand théâtre, 20 h 30)
■ 11 février à Besançon
(Théâtre musical, 20 h 30)
■ 13 février à Bordeaux
(Théâtre des Quatre Saisons, 20 h 45)
■ 14 février à La Rochelle
(La Coursive, 20 h 30)
■ 27 février à Rennes
(Opéra, 18 h)
■ 4 mars à Saint-Brieuc
(La Passerelle, 20 h 30)
■ 14 mars à Rouen
(Opéra, 20 h)
Vient de paraître
Lire la critique de Classica
Satie est insaisissable. Lorsqu'on croit l'avoir attrapé, il est déjà ailleurs. Dans la vie, il disparaissait régulièrement. Le secret était son quotidien. Nul ne savait où il habitait. Loin de sa vie mondaine, de la bourgeoisie musicale parisienne — qu'il détestait tout en la fréquentant —, il menait à Arcueil une existence d'ascète, dans un grand dénuement, donnant quelques cours de cuisine aux enfants du quartier. Lorsqu'après sa mort, quelques personnes, dont Madeleine Milhaud et le chef d'orchestre Roger Désormière, ont pénétré dans son appartement, elles ont découvert un taudis — un réduit, avec des centaines de dessins épars au trait caractéristique de couleur ocre rouge, et beaucoup de lettres encore cachetées. Il y avait un gros paquet poussiéreux, dont un seul coin avait été ouvert : son portrait, qui lui avait été adressé par courrier des années auparavant et qu'il n'avait jamais sorti de son emballage. Il se fâchait pour un rien ; il s'est brouillé avec son ami le compositeur Georges Auric parce que ce dernier ne lui avait pas payé un café, alors qu'un mois plus tôt Satie lui en avait offert un ! Il pouvait ne plus donner de nouvelles pendant des semaines. D'ailleurs, dans ses textes, le thème de la disparition est omniprésent, comme dans sa musique, la transparence et le silence y jouent un rôle prépondérant. Presque un siècle après sa mort, Satie continue à se dérober.
La musique
Contrairement aux idées reçues, la musique de Satie est difficile à jouer, car elle ne fait appel ni aux mêmes instincts, ni aux mêmes règles que celle des compositeurs de la même époque. Rappelons que Satie n'est pas passé, comme la majorité des musiciens, par le circuit de l'enseignement académique. Sa musique n'est celle d'aucun autre. C'était un visionnaire, un inventeur de génie. Saviez-vous qu'il est probablement le premier à avoir utilisé un « piano préparé » ? Les sept danses de la musique de scène du Piège de Méduse furent écrites pour piano avant d'être orchestrées. En fait, lors de la première, qui eut lieu chez les parents de Roland-Manuel, Satie souhaitait reproduire un bruit de paille avec son piano, en écho au singe « empaillé de main de maître » qui devait danser sur la musique. Comme il avait remarqué qu'en glissant du papier entre les cordes de l'instrument, on obtenait un son étrange, proche d'un bruit de paille, il a truffé son piano de petits bouts de papier. C'est ainsi que, pour la première fois dans l'histoire de la musique, on entend parler d'un piano préparé. John Cage, qui s'est toujours posé en fils spirituel de Satie et qui était considéré comme le « père » du piano préparé, fut bouleversé lorsque Ornella Volta — spécialiste de Satie, éditrice de sa Correspondance presque complète * et de nombreux ouvrages sur sa vie — lui rapporta cette anecdote. Dans mon enregistrement, je me suis amusé, moi aussi, à placer quelques morceaux de papier dans mon piano, mais en allant plus loin, ajoutant ici un peu de métal, là quelques morceaux de verre...
La scène et le cinéma
Satie, ouvert à toutes formes d'art, était sans cesse au contact des peintres, poètes et hommes de théâtre de son époque. Cocteau, Léger, les Dadaïstes comme Man Ray ou Tristan Tzara ont eu une influence sur son parcours. Picasso est l'un des artistes avec lesquels il a le plus collaboré ; il a réalisé entre autres les costumes et la mise en scène de son ballet Mercure, en 1924, après avoir peint le rideau, les décors et les costumes de Parade sept ans plus tôt. Mais Satie ne reste jamais très éloigné du peuple de Montmartre, comme en témoignent les nombreuses chansons de café-concert. Pour le music-hall, il compose notamment La Belle excentrique, « fantaisie sérieuse » pour « orchestre de music-hall et piano conducteur » pour la danseuse étrange — et très dénudée pour l'époque — Caryathis. Satie est aussi l'un des premiers compositeurs de musique classique à s'intéresser au cinéma. Il compose une musique délirante pour le film de René Clair Entracte, destiné à être projeté à l'entracte de Relâche. J'adore cette musique — l'une des premières musiques répétitives, cinquante ans avant Steve Reich — que j'ai enregistrée dans sa version pour piano à quatre mains avec Éric Le Sage dans mon album « Erik Satie... ».
La popularité
Il arrive souvent qu'une personne me déclare sans hésiter que son compositeur préféré est Satie. Si je lui demande : « Que connaissez-vous de lui exactement ? », invariablement elle me répond : « La Gymnopédie n° 1 » et éventuellement la Gnossienne n° 1, mais rien d'autre... Je reste persuadé que la plupart des pianistes ne connaissent pas non plus sa musique. Combien sont-ils à jouer autre chose que les Gymnopédies et les Gnossiennes ? Sa musique, comme le personnage lui-même, joue à cache-cache avec l'auditeur. Si le public connaît de lui ces quelques pièces emblématiques que l'on entend régulièrement au cinéma, à la télévision, dans les restaurants et les ascenseurs, l'œuvre pianistique de Satie, gigantesque, reste encore méconnue.
Un artiste complet
Ses textes, en particulier les Mémoires d'un amnésique, reflètent une grande modernité. Ses dessins extraordinaires, sortis de nulle part, se comptent par centaines et ses manuscrits sont de véritables calligraphies. Satie faisait de sa vie une œuvre d'art. Ses rapports aux autres, ses combats, ses scandales publics et sa vie mondaine sont une œuvre à part entière ! Dans ses partitions, on trouve de nombreuses phrases humoristiques — qu'il ne voulait pas qu'on déclame, c'était pour lui une sorte de clin d'œil à l'interprète — elles permettent différents niveaux de lecture. C'est une œuvre à tiroirs. On associe facilement l'humour à Satie. Il y en a — c'est indéniable — mais il ne provoque pas non plus l'hilarité. Ses textes sont ambigus, ils prêtent à sourire, mais, foncièrement, Satie n'est pas un musicien drôle, comme Poulenc sait l'être par exemple. Cet humour sarcastique est plutôt le signe d'une noirceur et d'un grand désespoir.
L'interprétation
Osons un paradoxe : Erik Satie ne doit pas être interprété, ou plutôt il ne doit pas faire l'objet d'une surinterprétation. C'est l'une des difficultés pour l'interprète d'aujourd'hui : savoir se défaire d'un jeu « classique », de l'envie légitime de créer un discours, de donner un sens à chaque note, de chercher le « beau son » et de marquer de son empreinte la partition. Ces considérations n'ont pas de prise sur Satie, elles font même très mauvais ménage avec son œuvre. Les Gnossiennes par exemple, peuvent être jouées de manière idéale par un enfant âgé de 8 ans ou un pianiste amateur. L'essentiel est d'interpréter cette musique du dépouillement et de l'extinction — cette « musique blanche » pour reprendre le mot de Satie — avec la plus grande humilité.
Le disque
Dans mon enregistrement, « Erik Satie, Avant-dernières pensées », j'ai voulu proposer un panorama du meilleur Satie en puisant dans mon choix personnel. J'aurais aimé enregistrer une intégrale de l'oeuvre pour piano car je suis profondément attaché à l'ensemble de son répertoire, même le plus opaque. Finalement, j'ai préféré réaliser un double album, plus accessible au public, avec deux disques complémentaires, « Solo » et « Duos ». Pour le premier, un bouquet d'œuvres pour piano seul de diverses périodes avec, comme colonne vertébrale, les Gnossiennes, et, pour le second, des pièces de musique de chambre. Cette formule me semble brosser un portrait assez exact du compositeur. Pour le deuxième disque, j'ai enregistré les œuvres à quatre mains, Cinéma, La Belle Excentrique et surtout les incontournables Morceaux en forme de poire, véritables chefs-d'œuvre de la musique pour piano, avec Éric Le Sage. On trouve également des œuvres pour violon et piano, peu enregistrées jusqu'à présent, avec Isabelle Faust. Une rareté pour trompette et piano, avec David Guerrier, La Statue retrouvée... retrouvée (c'est le cas de le dire !) récemment, et à ma connaissance jamais enregistrée. Un choix de mélodies avec mon ami le ténor Jean Delescluse, dont les magnifiques Ludions, et enfin quelques chansons de café-concert avec Juliette. Il m'a toujours semblé que ces chansons créées à l'époque par des chanteuses comme Paulette Darty (Je te veux, c'est elle !), sonnaient avec plus d'évidence dans la bouche d'une chanteuse non lyrique. On imagine bien Juliette au début du XXe siècle dans un café de Montmartre, avec son humour, sa distance et sa dimension dramatique dans les mots les plus simples, si proches des chanteuses réalistes.
* Erik Satie. Correspondance presque complète, réunie et présentée par Ornella Volta. Ed. Fayard - 1234 p.
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