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Chopin et Pleyel

Entre Chopin et Camille Pleyel, ce fut une amitié de toute une vie. Tous deux, grands virtuoses, se respectaient comme artistes. Et Chopin fut toujours fidèle aux pianos de Pleyel. Il les appréciait à tel point qu'il s'en faisait envoyer plusieurs chaque été à Nohant, le lieu magique de ses amours avec George Sand.

PAR Pierre Massé | PORTRAITS | 3 mars 2010
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Classica



« Quand je me sens en verve et assez fort pour trouver mon propre son à moi, il me faut un piano de Pleyel. »

Ces mots de Chopin en disent long sur son admiration pour le concertiste virtuose et facteur de pianos Camille Pleyel (fils d'Ignace Pleyel, compositeur, pianiste, éditeur de musique et fondateur des pianos Pleyel). Leur amitié débuta en 1831, au moment où Chopin arriva de sa Pologne natale, et dura jusqu’à la mort du compositeur.

 


Camille Pleyel (1788-1855)
Le 1er janvier 1830, Camille Pleyel inaugure les nouveaux locaux de sa manufacture de pianos, au 9 rue Cadet à Paris, par le premier concert public joué sur un piano Pleyel. La même année, il entreprend la fabrication de son premier piano droit. À la fin de l’été 1831, après huit mois décevants passés à Vienne, Chopin s’installe à Paris. Il a vingt et un ans. La ville est alors un des hauts lieux de la musique en Europe et de nombreux virtuoses y brillent : le jeune Liszt est la coqueluche des salons depuis plusieurs années, Friedrich Kalkbrenner, Henri Herz ou Ferdinand Hiller y trouvent le succès, Paganini arrive dans la capitale début 1831. Dans cette Europe de 1830 où l’éveil des nationalités commence à se manifester, nombreux sont les artistes étrangers qui trouvent à Paris comme une terre d’accueil favorable à leur génie, où on sait les écouter, les admirer.

Le N° 9 rue Cadet
Pleyel fait la connaissance de Chopin par l’intermédiaire de Kalkbrenner. C’est tout naturellement qu’il prévoit dans les salons de la rue Cadet les débuts parisiens du pianiste. Initialement prévu le 15 janvier 1832 « à huit heures précises du soir », comme l’indique l’affiche, le « grand concert de M. Chopin, de Varsovie », plusieurs fois reporté, aura lieu le 26 février.

La salle n’est pas pleine mais le public, les critiques et les musiciens présents sentent qu’ils viennent de vivre un grand moment : leurs aspirations romantiques ont trouvé leur incarnation dans le jeu de Chopin. Le redouté critique musical Fétis fait l’éloge du concert dans La Revue musicale : « Voici un jeune homme qui, s’abandonnant à ses impressions naturelles et ne prenant point de modèle, a trouvé, sinon un renouvellement complet de la musique de piano, au moins une partie de ce qu’on cherche en vain depuis longtemps : une abondance d’idées originales dont le type ne se trouve nulle part. »

L’amitié de Chopin et de Camille Pleyel ne cessera pas. Celui dont le compositeur disait : « Il n’y a plus aujourd’hui qu’un homme qui sache jouer Mozart, c’est Pleyel, et quand il veut bien exécuter une sonate à quatre mains, je prends une leçon » devient son fournisseur exclusif, et en retour le musicien donnera tous ses concerts publics parisiens dans les salons Pleyel, jusqu’au dernier, le 16 février 1848.

À la même époque, Chopin rencontre un compatriote, le prince Radziwill, qui le convie à une soirée du baron James de Rothschild. Le succès est cette fois immédiat, Chopin devient le musicien le plus recherché, les élèves et les propositions de concerts affluent.


LE CADEAU DE « PAPA PLEYEL »

Chopin aimait tellement les pianos Pleyel que, durant les sept étés qu'il passa avec George Sand à Nohant, de 1839 à 1846, dans la propriété de celle-ci, il se faisait chaque fois envoyer un ou deux instruments jusqu'en terre berrichonne. Nohant fut pour Chopin une véritable oasis : dans cette magnifique demeure acquise en 1793 par la mère de George Sand, il trouvait des conditions idéales pour créer. « Je ne suis pas fait pour la vie à la campagne, écrivait-il à sa famille le 16 juillet 1845, mais l'air pur est une jouissance pour moi. » C'est là qu'il composa la majorité de ses chefs-d'œuvre : les 2e et 3e Sonates, la Barcarolle, la Berceuse, les dernières grandes Polonaises ont vu le jour à Nohant. D'ailleurs, après la rupture avec George Sand en 1847, privé de ces mois de paix estivale, il ne composera presque plus.

Ce que Chopin aimait dans les pianos Pleyel, c'est qu'ils lui donnaient la plus parfaite adéquation entre les moyens d'expression de l'instrument et les œuvres qu'il avait en projet. On sait que Beethoven se plaignait des possibilités limitées des pianos de son époque, leur reprochant de ne pas pouvoir rendre avec assez de force et de précision ses idées musicales. Chopin (et il est peut-être en cela le premier compositeur moderne) fut toute sa vie attentif aux progrès de la facture instrumentale, et il n'hésita pas, par exemple, à reprendre certaines de ses compositions pour tenir compte des derniers perfectionnements apportés aux pianos. La correspondance qu'il échangeait de Nohant avec Camille Pleyel montre d'ailleurs qu'il était intraitable sur la qualité des instruments qu'il demandait, son humeur et le ton de ses lettres variant d'un été à l'autre selon que le piano arrivé de Paris lui convenait ou pas...

Après sa rupture avec Chopin survenue à l'été 1847, George Sand dut se séparer des deux pianos que Camille Pleyel mettait à la disposition du compositeur à Nohant. Inconsolable, elle demanda en mai 1849 à son amie la cantatrice Pauline Viardot [ci-contre] de lui trouver un piano Pleyel pour que la maison et le parc soient de nouveau baignés de musique. Le 26 mai, Pauline Viardot lui écrivit : « Papa Pleyel a été charmant pour moi. Il m'a montré six petits bijoux entièrement neufs, sortis à peine des ateliers — "Choisissez". Et j'ai choisi le meilleur. À l'heure qu'il est, il est en chemin pour Nohant. » Ce "petit bijou" de "Papa Pleyel" est toujours dans le salon de Nohant, témoin d'une amitié entre deux musiciens d'exception, de l'amour entre un homme et une femme eux aussi hors du commun, et de ces moments rares qui font encore entendre leurs bouleversants échos par-delà le temps passé.


Pleyel Père & Fils depuis 1807 à Paris. L'atelier des tableurs.

« Quand on a pour vocation la musique, la perfection doit être permanente... »
(Ignaz Pleyel, 1757-1831)


À LIRE

Pleyel
Une histoire tournée vers l'avenir


par Arnaud Marion

Editions de La Martinière
162 p. - 42 €


La passionnante histoire d'une aventure artistique, avec des documents rares et souvent étonnants.







Les étés de Frédéric Chopin à Nohant 1839-1846

Texte de Jean-Yves Patte
Piano : Yves Henry

Editions du Patrimoine
112 p. - 39 €


Avec 4 CD comprenant l'intégrale des œuvres pour piano composées ou achevées à Nohant. Un livre tout d'émotion, de tendresse, pour évoquer les étés heureux que Chopin, George Sand et leurs amis passèrent dans ce village du Berry.

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