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Chopin (VIII) Nohant (II)

Suivre les degrés de la vie de Chopin, les chemins de son apprentissage, ses rencontres, ce qui a fait l'homme et l'artiste... Voilà comment Classica fête le compositeur tout au long de cette année anniversaire. Huitième épisode de notre feuilleton — "Nohant" — narré par Alain Duault.

PAR Alain Duault | PORTRAITS | 27 octobre 2010
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Classica

(Lire les premier, deuxième, troisième, quatrième, cinquième, sixième et septième épisodes)

En 1841 et 1842, le couple vedette Chopin/George Sand passe deux riches étés à Nohant, pendants apaisés d'une vie parisienne surchargée. Le 22 mai 1843, Chopin arrive à Nohant pour son quatrième été. Le programme ne varie pas : promenades à dos d'âne, accueil des amis, Delacroix bien sûr, la fille des Viardot, Louise, âgée d'un an et demi, qui est l'attraction de Nohant avant que ses parents, retour d'une tournée de Pauline, la rejoignent ; et puis écriture pour George, composition pour Frédéric. De ce point de vue, cet été 1843 est moins riche : y voient le jour les deux Nocturnes, op. 55, les trois Mazurkas, op. 56 et l'esquisse d'une nouvelle sonate.

Le 28 octobre, Chopin regagne Paris où l'attendent ses occupations habituelles. Mais pour la première fois, il rentre seul. George souhaite en effet prolonger son séjour à Nohant et profiter de l'arrière-saison qui est douce. Que s'est-il passé entre eux à la fin de l'été pour qu'ils aient décidé cette séparation d'un mois, la première depuis le début de leur liaison ? Une première fêlure dans le couple, sans doute. Toutefois, fin novembre, George rentre à Paris et il n'y paraît plus. Le couple est de toutes les réceptions, mais la santé de Chopin demeure chancelante en ce début 1844. Il poursuit néanmoins ses leçons, donne chez lui des concerts pour quelques amis, compose un peu, en particulier une Berceuse, op. 57 où l'emploi d'un certain statisme, en particulier à la main gauche, produit un effet presque hypnotique.

En mai, Chopin est frappé par une triste nouvelle, la mort de son père [ci-contre], à soixante-treize ans : il s'enferme, écrasé de douleur. George comprend qu'il n'y a que Nohant pour le faire respirer un autre air : ils y partent le 29 mai.

Chopin, qui, dans ce cocon familial, a retrouvé sa sérénité, se lance dans la composition d'une nouvelle sonate,
en si mineur. Et puis, début juillet, une lettre de sa sœur Ludwika [ci-contre] l'informe qu'elle s'est décidée à venir cet été à Paris avec son mari : Frédéric jubile. Il va les accueillir à Paris le 13 juillet, leur fait visiter la ville, rencontrer plusieurs membres de la colonie polonaise, puis regagne Nohant où, à l'invitation de George, Ludwika et son mari arrivent le 9 août. En bonne maîtresse de maison, elle les accueille cordialement, les guide dans la région et, durant trois semaines, Frédéric goûte le plaisir d'évoquer sa famille avec sa sœur, de partager ce bonheur qu'il éprouve ici, à Nohant. Le 28 novembre, Chopin peut rentrer à Paris. Seul à nouveau : George ne l'y rejoint qu'à la mi-décembre.


Un été de crise

Beaucoup de fatigue et beaucoup de toux durant l'hiver 1845. Le 12 juin, il part pour Nohant avec George, ses enfants et Pauline Viardot. Il demeure mélancolique une grande partie de l'été — ce qui s'entend dans les trois Mazurkas, op. 59 qu'il y compose, la première en particulier, et dans les deux mélodies sur des poèmes de Zaleski. Il faut dire que l'atmosphère est un peu moins agréable pour Chopin à Nohant cet été-là : une certaine tension point entre lui et Maurice, le fils de George, qui ne l'a jamais vraiment accepté et qui est même très certainement jaloux de l'amour que sa mère lui porte. L'atmosphère est parfois opaque. Chopin, pourtant, esquisse sa Barcarolle, sans parvenir à l'achever ; George écrit un nouveau roman, La Mare au diable. Finalement, encore une fois, Chopin rentre seul à Paris fin novembre ; George prend son temps pour l'y rejoindre, à la mi-décembre.

L'hiver voit comme d'habitude la santé de Chopin se détériorer un peu plus. Quelques sorties en commun avec George continuent d'entretenir l'apparence d'un couple uni. Mais Frédéric s'enferme de plus en plus pour composer, comme s'il pressentait que le temps lui est compté. Il compose deux nouveaux Nocturnes, op. 62, très mélancoliques et d'une facture harmonique très élaborée, et quatre Mazurkas ; il travaille d'autre part à cette Barcarolle esquissée à Nohant. Unique parmi les œuvres de Chopin, c'est une pièce subtile, portée par ce balancement discret du chant des gondoliers vénitiens qui lui donne son titre, mais sans aucune autre référence imitative, l'ensemble de la pièce étant baigné dans ces "harmonies éblouissantes" que saluera Ravel.

Mais avant d'y mettre la dernière main, il a entrepris une Polonaise-fantaisie, page douloureuse s'ouvrant par une sorte de glas qui va se répétant, avec des silences figurant l'arrachement de l'expression à la matière sonore, avant que le récit ne se forme sur ces accords caractéristiques de la polonaise, l'ensemble déployant un concentré d'angoisse palpable. En parallèle, Chopin a aussi entamé une troisième pièce, pour laquelle il consulte beaucoup son ami Auguste Franchomme : sa Sonate pour violoncelle et piano.

Ce sont ces trois œuvres en chantier qu'il emporte dans la calèche qui l'emmène à nouveau vers Nohant, le 27 mai 1846. George y est déjà partie depuis trois semaines. Les tensions ne cessent pas dans la grande maison. La crise est latente durant tout l'été. Chopin parvient pourtant à travailler, à composer quelques petites pièces et à achever certaines des œuvres commencées à Paris ; il travaille en particulier à cette Sonate pour violoncelle et piano, peut-être le chef-d'œuvre de cette année 1846, qui n'est pourtant pas terminée quand il quitte Nohant à la mi-novembre. Il ne sait pas alors qu'il n'y reviendra plus.

Alain Duault
(À suivre)

MON CHOPIN

par Jean-Marc Luisada

Depuis le concours de Varsovie, Chopin n'a jamais quitté Jean-Marc Luisada. Il nous livre cette année une deuxième gravure des Mazurkas et a enregistré les Quatre Ballades, publiées prochainement.


Depuis le concours de Varsovie, Chopin n'a jamais quitté Jean-Marc Luisada. Il nous livre cette année une deuxième gravure des Mazurkas et a enregistré les Quatre Ballades, publiées prochainement.

« Plus le temps passe et plus j'aime Chopin et plus je trouve que sa musique est difficile à jouer ! C'est un compositeur qui exprime des choses philosophiques et psychologiques très complexes. Si Chopin avait connu Proust, cette rencontre aurait été extraordinaire. Ils ont beaucoup de points communs, et dans mon imagination, je les relie l'un à l'autre. Ils parlent à la première personne. Ce "je" raconte l'essentiel tout en masquant des éléments importants, souvent tragiques, de manière subtile. Proust écrivait de longues phrases alors qu'il était asthmatique. Chopin écrit lui aussi des phrases infinies — comme dans son deuxième thème de la Sonate en si mineur — alors qu'il est atteint d'une tuberculose et peut à peine respirer...

Si Chopin trouve parfois refuge dans un classicisme qui peut le rassurer, il se laisse souvent déborder, il s'offre des délires romantiques flamboyants. Avec mon tempérament romanesque, j'imagine que ses œuvres questionnent l'intime. Je pense à la Deuxième Ballade, qui illustre pour moi le traumatisme de l'enfance. La Quatrième Ballade est aussi une vision de l'amour, mais c'est un amour impossible qui doit trouver justification dans la douleur et la résignation.
Les Mazurkas, que j'ai toujours jouées, permettent de voyager avec le compositeur : ce sont des pièces paysannes, puis avec le temps, les choses s'assombrissent et il ne reste plus que le squelette ou le spectre de la mazurka. »

Propos recueillis par Rodolphe Bruneau-Boulmier



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Disponible en qualité CD (LossLess)

Ses prochains concerts
Danemark (14/11),
Suisse (19 au 21/11)
Tournée au Japon (01 au 13/12)



ACTUALITÉ



Chopin, l'enchanteur autoritaire (Editions L'Harmattan, 900 pages) est "à la fois biographie et manuel", précise l'auteur
Marie-Paule Rambeau

Jean-Jacques Eigeldinger a, lui, retrouvé et décrypté différentes sources rédigées en français pour rendre justice à l'enseignement de Chopin dans Esquisses pour une méthode de piano (Editions Flammarion, 140 pages).

La Bibliothèque polonaise de Paris poursuit l'année Chopin avec une exposition de Teofil Kwiatkowski, pianiste et ami du compositeur, auteur d'aquarelles retraçant les années parisiennes de Chopin (12/10 au 12/11). Rens. : www.bibliotheque-polonaise-paris-shlp.fr



Sélection d'enregistrements des Ballades, Mazurkas, op. 56 & op. 59, Sonate en si mineur, Nocturnes, op. 55 & op. 62, Barcarolle, Polonaise-Fantaisie et Sonate pour violoncelle & piano de Chopin :

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