Chopin (VII) Nohant (I)
Suivre les degrés de la vie de Chopin, les chemins de son apprentissage, ses rencontres, ce qui a fait l'homme et l'artiste... Voilà comment Classica fête le compositeur tout au long de cette année anniversaire. Septième épisode de notre feuilleton — "Nohant" — narré par Alain Duault.
PAR Alain Duault |
PORTRAITS |
21 septembre 2010
(Lire les premier, deuxième, troisième, quatrième, cinquième et sixième épisodes)
À une trentaine de kilomètres au sud de Châteauroux, près de La Châtre, la maison de George Sand constitue le bâtiment principal de Nohant. Chopin la découvre en juin 1839. Sur la place du
minuscule village, c'est une grande bâtisse XVIIIe, élevée sur deux niveaux, avec une large cour
en façade et, derrière, un vaste parc auquel on accède par un perron depuis la salle à manger.
Au rez-de-chaussée, outre cette belle salle à manger très claire, on trouve à droite un grand salon avec un pianino, sorte de petit piano droit, à gauche une chambre avec un beau lit à baldaquin, un cabinet de toilette et aussi une petite pièce où George écrit dans un placard ; il y a aussi, à droite en entrant, une grande cuisine au plafond haut, avec en son centre une table en chêne et une large cuisinière en fonte. Par la fenêtre, on aperçoit
la bergerie. À l'étage, chambres et dépendances ainsi qu'une bibliothèque. C'est là que loge Chopin, séparé de la chambre à coucher de George par la bibliothèque, dans une pièce qui donne sur le parc, assez grande pour que, à peine arrivé, il y fasse livrer un piano à queue Pleyel.
Car d'emblée il sent que sont réunies là toutes les conditions idéales pour composer, la présence d'une femme aimante, maternante ("le petit" !), la chaleur d'un véritable foyer qui lui manque depuis son départ de Varsovie, et la présence d'une nature harmonieuse, d'une "jolie campagne, avec rossignols et alouettes", comme il l'écrit dès son arrivée. Chopin organise donc sa vie comme bon lui semble, se lève tard, prend son petit-déjeuner à l'heure qui lui plaît, part pour de longues promenades à dos d'âne ou de plus courtes à pied dans le parc, ou bien se met très vite à son piano, essayant telle phrase, tel motif, telle modulation, notant, reprenant. Le seul impératif qu'on exige de lui est qu'il soit présent au repas pris en commun à cinq heures, et annoncé par un gong.
Vie tranquille donc, assez loin des emportements de leurs premières semaines à Paris : l'aventure de Majorque a mis un terme à la période de l'amour fou, de l'amour passion. Mais si cette passion est née chez George Sand de façon subite, elle semble, chez Frédéric, être née de la découverte de la femme — avec cette part de sensualité dont George a su éveiller les sens peu développés de ce jeune homme qui n'a connu que des aventures insignifiantes, la femme aussi qu'est George Sand, avec toute sa complexité et son intelligence. Et l'amour entre cet être fait de silence et cette femme hardie, prolixe, se construit en fait à Nohant.
D'une certaine façon, on peut dire qu'ils ont été amants à Paris, en 1838, encore à Majorque mais déjà différemment, et que, à partir de l'été 1839 à Nohant, ils deviennent époux. Leur liaison aura d'ailleurs de plus en plus un caractère conjugal, avec, pour Chopin, l'illusion d'un foyer et une stabilité mais aussi des récriminations, des jalousies, des retrouvailles.
Première moisson
Ces conditions idylliques vont permettre à Chopin de composer d'emblée quelques œuvres majeures — à commencer par cette Deuxième Sonate, esquissée à Majorque mais dont l'essentiel est écrit là, à Nohant. C'est une œuvre qui marque une nouvelle étape dans son style : inspiré par Beethoven, son projet est d'y intégrer les diverses expériences des Ballades, des Scherzos et des Préludes, mais avec une ampleur inédite. Les quatre mouvements représentent ainsi les étapes successives d'un récit émotionnel, organisés comme une dramaturgie : après une ouverture tel un porche solennel, ce sont des conflits et des tensions qui se mettent en mouvement, avec des rythmes multiples et une passion prête à s'enflammer. Vient le scherzo très énergique, sorte d'apothéose de la vitalité, affirmation de la vie contre les puissances de destruction à l'œuvre, contre la mort qui grimace déjà. Et c'est la fameuse "Marche funèbre", seule partie antérieure à Nohant, écrite deux ans plus tôt dans des circonstances obscures ; c'est en tout cas le fondement, le cœur émotionnel de la sonate. Elle progresse inexorablement sur un rythme obsédant, accablé, jusqu'à ce moment bouleversant où la Marche fait place au chant pur de la tristesse, de l'affliction, comme un chant nu, désolé, au matin, après une nuit de massacre : c'est là, dans ces quelques mesures, qu'on entend si l'exécutant est poète ou s'il n'est que pianiste. Et vient le dernier mouvement, bref, "un coup de vent sur la tombe", en triolets de croches à l'unisson des deux mains qui balaie le clavier comme un souffle déjà désincarné, avec un coup de tempête final.
Qu'est-ce qui a fait germer ce drame ? Une évocation du destin tragique de la Pologne ? Le retour sur certaines épreuves personnelles ? Une réflexion philosophique sur la condition humaine et sur la mort qui la filigrane ? Toujours est-il que l'œuvre hausse Chopin au niveau de Beethoven.
Encore un Scherzo, le troisième, ainsi qu'un nouveau recueil de Mazurkas, pour ne jamais perdre le lien avec l'âme de la Pologne dont ces brèves pièces constituent le reflet, et aussi un Nocturne : la moisson de ce premier été à Nohant est excellente quand, le 10 octobre, on quitte le Berry pour Paris. La vie y reprend alors, rythmée par les leçons, qui demeurent la principale source de revenus de Chopin, les réceptions, où il fait de nouvelles rencontres, du pianiste et compositeur Ignaz Moscheles à Balzac, Heine ou la toute jeune Pauline Garcia, sœur de Maria Malibran, qui épousera bientôt Louis Viardot. Il compose un peu, trois nouvelles Études à la demande de Moscheles qui veut les insérer dans un volume collectif qu'il prépare sur l'art de jouer du piano, un Impromptu en fa dièse majeur. Et le 1er mars 1840, Chopin fête ses trente ans.
Alain Duault
(À suivre)
(À suivre)
MON CHOPIN
par Claire-Marie Le GuayLe répertoire de la pianiste française, des classiques à la création contemporaine, passe aussi par l'univers de Chopin. Elle nous livre sa vision du compositeur polonais.
« Mon lien avec Chopin est une histoire à rebondissements. Comme pour tous les pianistes, il fait partie de notre apprentissage, sauf qu'on l'aborde trop tôt, dans un contexte peu favorable (concours, examens) et souvent par les pièces les plus virtuoses... Il m'a donc fallu du temps pour redécouvrir cet univers. C'est avec les années que j'ai saisi la richesse harmonique de cette musique, la beauté de l'écriture, la complexité du personnage, la diversité de sa culture.
Aujourd'hui, je joue beaucoup la Polonaise-Fantaisie, les concertos, les Nocturnes ou les Mazurkas, œuvres secrètes où la poésie se fait par la finesse. J'aime la façon dont ces courtes pièces peuvent dévoiler beaucoup de choses en peu de temps. Je joue aussi, souvent, le Deuxième Scherzo, à l'expression plus franche et directe mais insaisissable. Il y a une sorte d'instabilité dans l'élan : les équilibres à atteindre sont périlleux ! D'ailleurs, je confronte souvent cette œuvre avec l'univers du jeune Brahms ou avec certaines pièces de Schumann. Enfin, cette année, j'ai joué Chopin à Varsovie. Les Polonais vouent un culte à l'artiste, de l'aéroport qui porte son nom jusqu'au moindre objet lui ayant appartenu. C'était pour moi assez curieux car je vis dans le 9e arrondissement de Paris, là où il a passé une grande partie de sa vie, où il a composé ; là où les grands noms du romantisme (George Sand, Liszt...) ont écrit des pages sublimes...»
Propos recueillis par Rodolphe Bruneau-Boulmier
Ses prochains concerts
■ À Liège, du 12 au 16 octobre 2010, avec l'Orchestre philharmonique de Liège
■ À Paris, au Théâtre des Champs-Elysées, le 6 novembre 2010, avec l'Ensemble Orchestral de Paris
ACTUALITÉ
■ Chopin c'est tout simplement le titre du majestueux ouvrage de Mieczyslaw Tomaszewski paru aux éditions PWN/BOSZ (disponible en polonais et en anglais). Dix-neuf chapitres (et 350 pages) retraçant la vie de Chopin à travers de superbes photos, gravures, portraits, reproductions de lettres et de documents, agrémentés d'une biographie synthétique et de témoignages — notamment cette phrase de Nietszche dans Ecce Homo : " Je donnerais pour Chopin tout le reste de la musique."
Rens. : www.bosz.com.pl ou www.pwm.com.pl.
■ Par ailleurs, signalons que pour fêter l'année Chopin, la manufacture horlogère suisse Frédérique Constant a édité en série limitée à 1 810 exemplaires un nouveau modèle de montre dédié au compositeur : la FC 303 Chopin.
Sélection d'enregistrements de la Sonate n° 2 "Funèbre" de Chopin :
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