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Chopin (VI) George Sand

Suivre les degrés de la vie de Chopin, les chemins de son apprentissage, ses rencontres, ce qui a fait l'homme et l'artiste... Voilà comment Classica fête le compositeur tout au long de cette année anniversaire. Sixième épisode de notre feuilleton — "George Sand" — narré par Alain Duault.

PAR Alain Duault | PORTRAITS | 27 juillet 2010
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Classica

(Lire les premier, deuxième, troisième, quatrième et cinquième épisodes)

Frédéric Chopin passe l'hiver 1837-1838 à esquisser un ambitieux cycle de vingt-quatre Préludes ; il compose aussi une nouvelle série de Mazurkas dans lesquelles il insuffle ce sentiment national qui le taraude. Il fréquente les salons, se produit dans quelques concerts — dont un, en février, au palais des Tuileries devant Louis-Philippe qui l'y a invité.

George et son mari Casimir
Pendant ce temps, après une vie sentimentale tumultueuse et insatisfaisante, un mari indifférent et qui la trompe, des amants qui ne sont pas à la hauteur de ses espérances ou qui — Musset — se vouent à une sorte de funèbre autodestruction, rendant tout véritable lien impossible,
George Sand est à la recherche d'un "amour sublime" qui comblerait ses vœux [Qobuz NDLR : ci-contre à droite, portrait de G. Sand par Musset en 1833]. Elle découvre que ce jeune pianiste que lui a présenté Liszt semble une personnalité qui correspond à ce qu'elle recherche. Elle est attirée par le personnage, elle aime sa conversation et ce léger accent slave qui la colore, elle est intriguée par le mystère qui émane de lui, et puis elle aime sa musique. Pour l'amadouer, George adopte une attitude moins provocante : ainsi, pour venir dîner chez lui, elle délaisse le pantalon pour une robe blanche à ceinture écarlate et une veste à brandebourgs ! Elle se lie d'amitié avec quelques-uns de ses proches, le poète Adam Mickiewicz et surtout le fondateur de la Société littéraire polonaise, Wojciech Grzymala. Avec leur complicité, elle l'a invité, dès l'été 1837, à les rejoindre avec Liszt et Marie d'Agoult dans sa maison de Nohant, en Berry. Mais Frédéric, dans la déception amère de l'anéantissement de ses espoirs de mariage avec Maria Wodzinska, a préféré Londres. À la rentrée, ils se sont croisés dans plusieurs salons. Elle attend qu'il se soit complètement dépris de Maria pour s'avancer.

G. Sand et F. Chopin par Delacroix (1838)
Le 15 avril 1838, retour de Nohant, George Sand est invitée à une réception chez son amie la comtesse Marliani. Chopin est là. L'observant pendant qu'il joue, George Sand comprend à quel point elle est fascinée par lui. Elle le veut. Prenant un papier, elle écrit simplement : "On vous adore ! George." Mais son amie, l'actrice Marie Dorval, qui s'est penchée sur son épaule, tient à ajouter, comme dans un trépignement : "Et moi aussi ! et moi aussi ! et moi aussi !" Le billet est porté à Chopin. Il en est touché. Ils se parlent, se regardent, se sourient, esquissent des gestes — et partent ensemble.

Que se passe-t-il ensuite exactement ? Des baisers, des étreintes assurément. Plus ? Sans doute pas. Obligée de retourner à Nohant pour y soigner son fils Maurice, George Sand bout d'impatience. Elle se confie alors à Grzymala dans une lettre de... trente-deux pages ! Cinq mille mots ! Elle y dit son tourment, son émoi, son amour, son désir, elle dessine les différentes possibilités et pose la question comme un ultimatum : est-il bon pour "le petit", comme elle l'appelle, que j'aille plus loin ? La réponse de Grzymala a dû être favorable car, dès juin, elle rentre à Paris : Frédéric et George se retrouvent. Ils s'embrassent. Ils s'embrasent. Elle a 34 ans, il en a 28, mais ils sont comme on est quand on aime : ils ont 20 ans. George Sand, extasiée, écrit à son ami Delacroix : "Je suis dans l'ivresse. Je commence à croire qu'il y a des anges déguisés en hommes."


Chopin et Sand à Valldemossa en 1838
"J'allais crever"

À la fin de l'été, George propose à Frédéric de passer l'hiver dans un pays au climat chaud. Ils songent d'abord à l'Italie puis, sur le conseil d'amis espagnols qui en vantent la douceur du climat, le choix se porte sur Majorque, la plus grande des îles Baléares. Tous deux y voient la possibilité de travailler dans la quiétude et la félicité de l'amour partagé.

À Palma, chaque jour, ils font des promenades, seuls ou avec les enfants. Ils sont heureux. Mais un soir, un orage soudain les saisit : Frédéric prend froid, la fièvre monte ; les trois meilleurs médecins de l'île se relaient à son chevet. Chopin résume la situation avec humour dans une lettre à son ami Julien Fontana : "Le premier a dit que j'allais crever, le deuxième que j'étais en train de crever, le dernier que j'étais déjà crevé." Et ceci pour des honoraires quatre fois plus élevés qu'à Paris ! Car les Majorquins, qui voient d'un œil désapprobateur cette famille d'artistes, immorale et qui ne va jamais à l'église, n'hésitent pas à multiplier les prix sans vergogne par quatre ou cinq ! De surcroît, les pluies de novembre amènent une humidité dans la villa qui fait tousser Frédéric.

On murmure bientôt qu'il a la phtisie — ce qui équivaut à la peste pour les Majorquins. Le propriétaire exige leur départ immédiat et le paiement de frais de désinfection ! Heureusement, le consul de France, Pierre Flury, les héberge et les dirige vers la Chartreuse de Valldemosa,

La Chartreuse de Valldemossa

à trois lieues de Palma — "le séjour le plus romantique de la terre", déclare George en s'y


installant. Ils occupent trois chambres qui donnent sur une terrasse et le jardin. De part et d'autre, on voit des montagnes, en









contrebas la mer. Et s'il écrit que sa cellule "a la forme d'un grand cercueil" [photo ci-dessus], Chopin ajoute que "ce paysage est l'un des plus beaux du monde et les yeux des hommes ne l'ont pas terni".

Vue de leur terrasse


Chartreuse de Valldemossa : piano sur lequel Chopin a composé les Préludes ; et la porte de sa cellule (n° 4)


Manuscrit des Préludes XIV et XVIII
L'installation a lieu le 15 décembre et bientôt la vie s'organise à la Chartreuse. Chopin compose beaucoup et se consacre alors sans relâche à ses Préludes. Sur le plan du travail, tout va donc bien. Pour le reste, c'est le désenchantement : le climat idyllique qu'on leur avait vanté à Paris a fait place à des pluies torrentielles et le
moral et l'état de santé de Frédéric ne s'améliorent pas. D'un commun accord, ils décident de partir, de fuir cette île inhospitalière.

Ils rallient Barcelone, Marseille, puis décident de s'offrir une excursion à Gênes (que George a découverte cinq ans plus tôt avec Musset...). Ils y restent une douzaine de jours : ce sera le seul voyage de Chopin en Italie. Après une tempête sur le trajet du retour à Marseille, il est temps de rentrer. On prend donc le bateau qui remonte le Rhône jusqu'à Arles ; on y visite les églises romanes, les arènes. Enfin, en voiture, par petites étapes — Pont-Saint-Esprit, Saint-Étienne, Clermont, Aubusson —, on arrive en Berry. Le 1er juin, Frédéric Chopin découvre Nohant.

(À suivre)


Ces extraits proviennent du Chopin Alain Duault,
paru chez Actes Sud en 2004.

MON CHOPIN

par Daniel Barenboim














Le grand pianiste et chef vit dans l'univers de Chopin depuis son enfance. Un univers d'une modernité souvent insoupçonnée.


« Chopin ouvre l'avenir. Sa modernité se trouve principalement dans son langage harmonique. Ce qui me peine le plus, c'est qu'il n'est jamais considéré comme un compositeur important du point de vue historique parce qu'il a seulement écrit pour le piano : ainsi, beaucoup de musiciens n'ont pas de contacts directs avec sa musique et ignorent les audaces de son univers. Seuls les instrumentistes curieux savent qu'il y a un peu de Mozart et Bellini chez Chopin, mais surtout qu'il annonce Wagner. Je pense à l'Étude op.10 en mi bémol mineur qui est d'une modernité harmonique vraiment étonnante, tout comme les dernières Mazurkas ou les Préludes que j'avais enregistrés en 1974. En ce sens, je ne joue jamais Chopin comme un compositeur romantique et sentimental. Quoi de plus moderne que la trajectoire implacable du premier au vingt-quatrième Prélude qui sonne le glas ? Sa modernité est différente de celle de Liszt ou de Schumann, mais elle est aussi forte.

Je n'ai eu que mon père comme professeur de piano, et il me faisait beaucoup travailler l'œuvre de Chopin. Par la suite, j'ai rencontré Rubinstein, qui reste l'un des plus grands interprètes du compositeur. Chopin a toujours été présent dans mon répertoire, depuis mon enfance. Il ne m'a jamais quitté. Sa musique est pour moi l'expression physique de l'âme humaine. Quand on parle de l'âme, on parle de métaphysique ; mais je crois que la musique est vraiment quelque chose de physique. Chopin avait un message important à nous dire ; et ce message est une "physicalité" de l'âme humaine. »

Propos recueillis par Rodolphe Bruneau-Boulmier



ACTUALITÉ



Signalons la tenue jusqu'au 5 août 2010 du Festival de Nohant, regroupant plus de 40 spectacles, débats, conférences, master classes publiques sur le thème "Présences de Chopin" (www.pays-george-sand.com - Tél. : 02 54 48 46 40).

Livres

Eve Ruggieri a signé Chopin, l'impossible amour, qui s'attache tout particulièrement aux huit années passées par le compositeur auprès de George Sand (Michel Lafon, 347 p.)
● La comtesse Gondolo Della Riva Masera (1916-1989) a, quant à elle, mené, dans son Frédéric Chopin, aperçus biographiques, "une contre-enquête biographique originale qui vient nuancer l'image d'Epinal de Chopin" (Michel de Maule, 250 p.)


Sélection d'enregistrements des Préludes de Chopin :

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