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Chopin (V)
Intermède amoureux

Suivre les degrés de la vie de Chopin, les chemins de son apprentissage, ses rencontres, ce qui a fait l'homme et l'artiste... Cinquième épisode de notre feuilleton, narré par Alain Duault.

PAR Alain Duault | PORTRAITS | 23 juin 2010
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Classica

(Lire les premier, deuxième, troisième et quatrième épisodes)

À Dresde, Chopin descendait à
l'Hôtel Stadt Gotha (ci-dessous)
situé au n° 5 de la Schlossstrasse.
À l'été 1835, parti rejoindre ses parents dans la ville d'eaux de Carlsbad, Chopin s'arrête à Dresde, sur le chemin du retour, et rend visite aux Wodzinski.
Frédéric connaît bien cette famille qu'il fréquentait régulièrement à Varsovie, et deux des fils, Antoni et Feliks, avaient été pensionnaires des Chopin. Et puis la fille cadette, Maria, dont il ne se souvient guère que d'avoir joué à cache-cache avec elle quand elle avait dix ans, est une passionnée de musique qui a, elle aussi, très envie de revoir cet ancien ami de ses frères.

Elle a à présent seize ans, de magnifiques cheveux noirs qui
encadrent le bel ovale de son visage et des yeux immenses qui ont déjà enflammé plus d'un cœur. Frédéric est d'emblée sensible à son charme. Il va passer une grande partie de son séjour à Dresde avec elle, lui donnant des leçons, entamant d'interminables discussions sur la musique, sur Field entre autres, dont elle a été l'élève. Ils se promènent au bord de l'eau, il l'écoute chanter de sa belle voix de contralto, il est amoureux.

La mère de Maria observe cette idylle naissante avec bienveillance. Et Chopin traduit cet émoi en composant une valse d'un lyrisme tendre et délicat, en la bémol majeur, dont il offre le manuscrit à Maria au moment de partir — d'où le sous-titre dont on l'affuble souvent de Valse de l'adieu. En fait, ce n'est pas un adieu : Frédéric compte bien revenir. Maria l'espère aussi. Et madame Wodzinska y invite le musicien.

Sur le chemin du retour, il s'arrête à Leipzig pour voir Mendelssohn qui l'emmène chez Frédéric Wieck : il y rencontre Schumann et la jeune Clara Wieck, qui lui joue plusieurs de ses œuvres d'une manière qui l'émerveille.

Et il rentre à Paris le 18 octobre. Il y apprend alors la mort de son ami Bellini, décédé le mois précédent dans des conditions étranges. Il en est très affecté, déprimé, comme si cette séparation-ci venait s'ajouter à l'autre séparation, celle d'avec Maria qui lui met de la mélancolie au cœur.

L'éloignement va attiser ce tendre sentiment né sur les bords de l'Elbe. D'autant que Maria écrit de longues lettres à Frédéric, que son frère, Antoni, vient à Paris et que sa mère demande à Frédéric d'en prendre soin. On parle de Maria, bien sûr, Frédéric rêve... Mais à sa rêverie mélancolique succède début novembre une grave maladie : toux violente, crachements de sang, peut-être une pneumonie. La nouvelle se répand très vite, avec les exagérations d'usage : une rumeur le donne même pour mort ! Les Wodzinski l'apprennent, s'en inquiètent : la perspective d'une union entre Maria et Frédéric a été caressée. Finalement, en décembre, Frédéric est remis sur pied. Pourtant, le 8 janvier, Le Courrier de Varsovie doit encore démentir sa mort ! Mais Chopin a déjà repris la composition : deux Nocturnes, une mélodie sur un poème de Wyncenty Pol, Les feuilles tombent de l'arbre, quelques concerts, la vie de salon avec, en mai, la rencontre, par l'intermédiaire de Liszt, du peintre Eugène Delacroix — et toujours Maria au cœur, Maria avec laquelle il entretient une correspondance où rien n'est dit mais où tout affleure. Frédéric songe sérieusement à l'épouser et attend impatiemment le moment de faire sa déclaration. Début juillet, il apprend que les Wodzinski doivent se rendre à Marienbad. Pour lui, c'est le signal : il les y rejoint le 28 juillet.


Projets secrets
Portrait de Chopin par Maria Wodzinska (Eté 1836)
Les deux jeunes gens se retrouvent avec un bonheur qui se voit. Ils passent toutes leurs journées ensemble, font du piano, parlent ; Maria fait un portrait de Chopin — le plus beau, le plus expressif que nous ayons de lui [ci-contre]. Le reste du monde leur est indifférent : Chopin décline ainsi toutes les invitations à jouer chez tel ou tel, même le roi de Saxe, Frédéric Auguste ! Il ne répond même pas aux lettres de Schumann qui voudrait le revoir. Seule compte Maria. Il fait alors officiellement sa demande : Maria l'agrée, bien sûr. Madame Wodzinska donne aussi son accord — mais le subordonne à celui de son mari, ajoutant qu'il n'est pas nécessaire de se hâter : Maria n'a que dix-sept ans.

Surtout, elle demande à Frédéric de se soigner : la nouvelle de sa maladie de l'automne a inquiété, comme la persistance de sa toux, cet été encore. Elle le prie donc de tenir secret ce projet de mariage jusqu'à leur prochaine rencontre, quand tout sera arrangé. Le 10 septembre, Chopin quitte Maria, le cœur gonflé d'espoir.

À Paris, le tourbillon de la vie mondaine reprend. Chopin fait la connaissance de celle qui est alors la meilleure amie du couple Liszt-Marie d'Agoult, une romancière de trente-deux ans, bizarrement vêtue et fumant la cigarette, qui se présente sous le nom de George Sand. "Quelle femme antipathique que cette Sand !" confie-t-il à Hiller... Avant de découvrir une personnalité plus sympathique qu'elle ne lui avait paru d'abord. Et d'une intelligence qui le frappe.


Tout s'écroule

La correspondance avec Maria se poursuit en cette fin 1836. Ces fiançailles secrètes excitent beaucoup Frédéric. Pourtant, en janvier 1837, une lettre de Teresa Wodzinska l'inquiète un peu : elle n'y parle plus de leur prochaine rencontre. Mais, en post-scriptum, Maria l'assure toujours de ses sentiments. En fait, les Wodzinski, qui connaissent beaucoup de monde à Paris, savent que Chopin y mène une vie mondaine harassante, qu'il ne ménage pas sa santé, qu'il entretient de surcroît des relations étroites avec deux Françaises dont la vie privée est objet de scandale, Marie d'Agoult et George Sand : ils se demandent s'il est vraiment un bon parti pour leur fille.

Bientôt, ils choisissent de ne pas donner suite au projet demeuré secret. Les lettres s'espacent alors. Il n'y est plus fait allusion à une quelconque invitation. Frédéric commence à comprendre, s'irrite, voudrait des explications. Quand il reçoit la lettre de Maria, peut-être dictée par sa mère, qui lui écrit : "Croyez à l'attachement que vous a voué pour la vie toute notre famille et, particulièrement, votre plus mauvaise élève et amie d'enfance. Adieu, Maman vous embrasse bien tendrement. Gardez notre souvenir. Maria", tout est clair. C'est-à-dire que tout s'écroule.

(À suivre)


Ces extraits proviennent du Chopin Alain Duault,
paru chez Actes Sud en 2004.

MON CHOPIN

par Romain Hervé














Le pianiste Romain Hervé est l'auteur d'un remarquable album Chopin (2006). Pour lui, cette musique "nous confronte à nos rêves".


« Mon premier Chopin ? la Polonaise, op. 26 n°1 à onze ans ; sa présence sur mon disque Chopin n'est pas fortuite : le romantisme, la force et la noblesse de cette pièce m'ont marqué. Une des particularités de Chopin est que la main gauche doit impérativement avoir un sens, une logique propre, de même que les traits les plus rapides peuvent toujours être considérés comme des mélodies à part entière. Il n'y a pas de secret pour jouer Chopin : il faut être sincère et entrer en symbiose avec l'œuvre. Ce qui m'intéresse en lui, c'est sa personnalité mystérieuse, à la dualité complexe.

Qu'exprime cette musique si pure ? C'est ce que j'explore avec mon programme intitulé "Chopin, rêve ou réalité". De nombreuses pièces à l'image de l'Andante spianato nous font rêver par leur magie impalpable... La Polonaise "Héroïque" et l'Étude "Révolutionnaire" nous mettent, elles, face à la tragique réalité du peuple polonais. C'est évidemment bien plus compliqué, et ce qui semble irréel pour nous est réalité pour Chopin : la mélancolie de l'exil, le bonheur des soirées mondaines... Et ses pages révoltées n'expriment-elles pas son rêve de défendre sa patrie ? Ce qui est sûr est qu'il a transcendé musicalement les formes : préludes, mazurkas, polonaises, ballades, et ses études qui ont révolutionné la technique pianistique en traitant celle-ci comme un mode d'expression indissociable du message musical. Le génie de Chopin est qu'il a le pouvoir de sonder notre âme et de nous confronter à nos rêves, nos colères, nos joies, nos peines... Et lorsque je joue Chopin, j'ai le sentiment de rêver avec mon cœur. »


ACTUALITÉ



Concert
Le 28 juin au Festival de musique de Toulon : "Dialogue du vent et de la mer" avec Véra Tsybakov et Robin Renucci (musiques de Chopin, Alkan, Debussy, Ravel, Ibert et poèmes de Hugo, Verlaine, Musset...).

Livres

Les Notes sur Chopin de Gide, parues en 1931, viennent d'être rééditées par Gallimard, avec un avant-propos de Michaël Levinas (170 p.)

« J'ai passé avec Chopin plus d'heures que je n'en ai passé avec aucun autre auteur » confie André Gide en 1951.

Dans un ouvrage richement illustré, Jean-Jacques Eigeldinger s'intéresse, quant à lui, à Chopin et Pleyel (Fayard, 370 p.)

Signalons enfin que la Bibliothèque polonaise de Paris fêtera "Chopin à quatre mains" le 26 juin 2010 (Rens. : 01 55 42 83 85).


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