Chopin (III)
Sur la route de Paris
Suivre la vie de Chopin, les chemins de son apprentissage, ses rencontres, ce qui a fait l'homme et l'artiste... Voilà comment Classica fête le compositeur tout au long de cette année anniversaire.
Troisième épisode de notre feuilleton, narré par Alain Duault.
PAR Alain Duault |
PORTRAITS |
2 avril 2010
(Lire les premier et deuxième épisodes)
Alors qu'il a quitté sa Pologne natale, Chopin entame un long voyage, sur la route de Paris.

Il s'arrête à Dresde, à Vienne, à Salzbourg, y jouant, y composant et s'y régalant de mille découvertes. Mais il apprend aussi la terrible nouvelle de l'insurrection de Varsovie [ci-contre].
Il s'arrête à Dresde, à Vienne, à Salzbourg, y jouant, y composant et s'y régalant de mille découvertes. Mais il apprend aussi la terrible nouvelle de l'insurrection de Varsovie [ci-contre].
On aimerait que Chopin se soit attardé dans la ville de Mozart, mais ce n'est qu'une halte sur le chemin de Munich, où il arrive début août. Il y est fort bien accueilli, invité à jouer son Concerto en mi mineur et sa Fantaisie sur des airs polonais, touche pour la première fois un appréciable cachet, et continue son chemin vers Stuttgart. C'est là qu'il apprend la capitulation de Varsovie [ci-contre], après dix mois d'héroïque résistance aux troupes russes. Il est désespéré. Dans son carnet intime, il griffonne rageusement : "Ô Dieu, existes-tu ? Oui, tu existes et tu ne nous venges pas ! N'y a-t-il pas encore assez de crimes moscovites ou bien es-tu moscovite toi-même ?" Pourtant, il lui faut continuer à composer "pour épancher [son] désespoir", écrit-il : il reprend donc la composition de sa Ballade en sol mineur sans la terminer, mais surtout il veut achever ce vaste et ambitieux cycle de 12 Études op. 10, commencé à Varsovie, poursuivi essentiellement à Vienne, un peu à Munich et qu'il reprend donc à Stuttgart. S'il ne mettra pas un point final à l'ensemble, qu'il peaufinera encore durant les premiers mois de son arrivée à Paris, on peut néanmoins considérer que l'essentiel en est au point quand il prend la route de la France. Comme s'il voulait y arriver avec cette série de pièces qui constituent une manière de manifeste esthétique.
Bd Poissonnière, première adresse parisienne de Chopin
Un coup de feu
Ces Études ne constituent pas en elles-mêmes une innovation : avant Chopin, Clementi ou Czerny, Hummel ou Moscheles, quelques autres encore, ont composé ces petites pièces destinées à développer la technique pianistique. Et chacune de celles de Chopin aborde en effet un problème technique particulier, du travail de l'extension de la main droite au passage du pouce dans la rapidité en passant par le travail des doigts faibles de la main droite (troisième, quatrième et cinquième doigts) ou par l'assouplissement du poignet (auquel on sait qu'il était tout particulièrement attaché).
Mais ce qui importe à Chopin, c'est d'inscrire ces exercices dans une pensée musicale nouvelle, prenant en compte les exigences de la sonorité et de l'expressivité. Il va pour cela, tout au long de ces douze pièces, innover autant dans la forme, avec une économie de moyens qui n'obère en rien cette tension permanente qu'il insuffle à ces miniatures actives, que dans l'emploi concerté des timbres de l'instrument. Bien sûr, il y a l'éclat virtuose de chaque pièce mais aussi le raffinement de l'enchaînement de l'une à l'autre, l'architecture globale de l'ensemble, comme une grande arche jetée de la première à la dernière, et la précision spécifique de chacune, cette cristallisation d'états d'âme à travers une recherche permanente de climats sonores qui prennent appui sur une suite de métamorphoses harmoniques, de modulations et de développements subtils.
L'exemple le plus éclatant en est offert avec cette fameuse Étude qu'il compose à Stuttgart précisément, dans le désespoir et la rage de cette nouvelle qui l'a cassé en deux, la chute de Varsovie : l'Étude en ut mineur op. 10 n° 12, celle qu'on a pris l'habitude d'appeler "Révolutionnaire" (en fait, il semble que ce soit Liszt qui, le premier, l'ait ainsi baptisée). C'est une tornade comme le monde musical n'en a encore jamais connu. Traversée par un souffle d'une violence inouïe, elle est l'expression même du pathétique en musique. Dès son accord initial, énergique, brutal même, comme un coup de feu, le ton est donné ; et le mouvement est lancé par une course éperdue de doubles croches à la main gauche qui provoquent d'emblée une formidable tension. Celle-ci ne se relâchera pas, mêlant dans cette chevauchée infernale et grandiose tous les sentiments exacerbés d'une âme déchirée, mais conservant en filigrane la perspective d'une accumulation de difficultés techniques, dessin de la main gauche, rythmes en saccades, etc.
Tout ce qui fait le génie du romantisme le plus exaltant est là, dans cette Étude en particulier mais aussi dans l'ensemble de ce cahier : la puissance de l'expression, la richesse de l'invention, la beauté de la forme. Berlioz ne s'y trompera pas, qui y découvrira "des combinaisons harmoniques d'une étonnante profondeur". Mais pour l'heure, il faut achever ces Études. Et les publier. Ce sera chose faite à Paris où Frédéric Chopin arrive à l'automne 1831. Il a vingt et un ans.
(À suivre)
Ces extraits proviennent du Chopin d'Alain Duault
paru chez Actes Sud en 2004.
paru chez Actes Sud en 2004.
MON CHOPIN
par Rafal Blechaz
Pour le dernier vainqueur en date du concours Chopin de Varsovie, la musique du compositeur est à la fois familière et mystérieuse.
« Paradoxalement, j'avais déjà onze ans la première fois que j'ai joué du Chopin. Jusque-là, mon éducation musicale s'était faite autour de Bach et de Mozart. J'ai tout de suite été fasciné par la beauté des mélodies de Chopin, par l'harmonie qui s'en dégage et par leurs modulations que je trouve très intéressantes. Quand je suis à Varsovie, il m'arrive souvent d'aller à l'église pour jouer de l'orgue. La plupart du temps, je joue du Bach, mais la dernière fois j'ai interprété le Prélude n° 4 en mi mineur et l'Étude n° 3 op. 10 de Chopin et... cela sonnait plutôt bien ! La sonorité de l'orgue est précieuse pour un pianiste, elle me permet d'améliorer le legato des doigts, d'affiner les couleurs que je cherche à atteindre. Je m'inspire beaucoup des lettres que Chopin écrivait à ses élèves, dans lesquelles il donne de précieux conseils. Dans le même esprit, j'ai une immense admiration pour le pianiste Raoul Koczalski, l'élève de Karol Mikuli, qui était lui-même élève de Chopin. Ce qui demeure le plus difficile quand on joue Chopin, c'est de rester naturel. Souvent, les journalistes japonais me demandent quelle est ma technique pour le rubato, et je suis bien incapable de répondre ! Peut-être un savant mélange d'intuition et d'émotions. Par exemple, dans certaines Mazurkas, il y a quelque chose d'intangible entre chaque note qu'il faut juste laisser exister. Mais c'est impossible à décrire avec des mots...
Propos recueillis par Pauline Sommelet
Frédéric Chopin
Concertos pour piano et orchestre n° 1 et n° 2
par Rafal Blechacz
Écouter et télécharger
Disponible en qualité CD (LossLess)
SON PROCHAIN CONCERT
14 juin 2010 à la Salle Pleyel à Paris
ACTUALITÉ Livre/disque
La biographie de Chopin signée Michel Pazdro Chapeau bas, Messieurs, un génie vient d'être rééditée dans la collection "Découvertes" Gallimard (160 p.).
Signalons également que le label Sony-BMG propose un coffret de trois disques "En ballade avec Frédéric Chopin" regroupant deux albums Chopin de Jean-Marc Luisada et "Frédéric Chopin, une histoire en musique" écrite et racontée aux enfants par Alain Duault. Cette "Histoire en musique" est également disponible séparément.
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