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Chopin (II)
Le départ

Suivre la vie de Chopin, les chemins de son apprentissage, les détours de ce qui l'a créé, comme homme et comme artiste..., c'est ce que fera Classica tout au long de cette année anniversaire.
Deuxième épisode de notre feuilleton, narré par Alain Duault.

PAR Alain Duault | PORTRAITS | 5 mars 2010
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Classica

(Lire le premier épisode)

À vingt ans, Chopin est devenu un héros à Varsovie, qui le fête et l'acclame. Paris, Vienne, l'Italie l'attirent, mais la Pologne le retient encore...




Henriette Sontag
Frédéric n'a guère envie de quitter Varsovie où se trouve celle qu'il aime toujours en secret, Constance Gladowska — qui n'en sait toujours rien ! Il ne lui a rien dit, il la regarde de loin entourée de sa cour de soupirants, parmi lesquels l'aide de camp du grand-duc Constantin, vice-roi de Pologne ; parfois il se propose pour l'accompagner quand elle chante, rien de plus. Mieux même, on lui prête une liaison avec une autre, Alexandrine de Moriolles, qu'il appelle affectueusement "Moriolka" et qui lui envoie des fleurs après ses concerts. En fait, il semble que Chopin ait trouvé en Constance un "idéal" — un peu comme l'"idée fixe" de Berlioz qui agit à la même époque dans sa Symphonie fantastique — mais qu'il n'ait ni besoin ni envie de concrétiser cet "idéal" en une liaison terrestre. D'autant qu'une autre jeune cantatrice va lui faire perdre la tête : elle a vingt-quatre ans, elle est brune et belle, elle chante à ravir et met le monde à ses pieds : cette beauté, c'est la fameuse Henriette Sontag.

Sontag partie, Chopin passe du temps à Varsovie, composant valse, écossaise, mazurka, puis, l'été venu, retrouve son village natal.
Fryderyk Skarbek, parrain de Chopin
À Zelazowa Wola, chez son parrain Fryderyk Skarbek, Frédéric s'imprègne encore une fois de ce folklore de Mazovie qui le touche tant. Il y écrit beaucoup, son concerto mais aussi des mazurkas, quelques-uns de ces "exercices" qu'il s'est finalement décidé à baptiser Études, et puis ses premiers nocturnes, tellement bien en harmonie avec cette nature délicate qui l'entoure. Parfois, il fait sortir le piano dehors, sur l'herbe, et laisse filer ses doigts sur le clavier en écoutant le chant de l'eau en contrebas de la maison, sous le petit pont courbe, alors que la nuit l'enveloppe.

En réalité, ce n'est pas, comme on le croit parfois, Chopin qui a inventé la forme du nocturne mais un compositeur irlandais, John Field, qui a publié quelques pièces brèves sous ce nom pour la première fois en 1814. Chopin connaît les Nocturnes de Field, il s'intéresse aussi à ses concertos, et c'est donc tout naturellement qu'il utilise ce terme pour créer ces œuvres dont le climat intime et la subtilité expressive vont très vite périmer les Nocturnes de Field, plus superficiels, et devenir emblématiques du génie de Chopin.

Car l'art et le raffinement de son écriture semblent concentrés dans ces pièces portées par d'ineffables cantilènes, tournées vers une expression lyrique qui dépasse le "décorativisme" de Field. D'autant qu'à l'enchantement du dessin mélodique s'ajoute une imagination harmonique qui porte l'émotion, appuyée souvent sur une coloration dont la gravité intérieure éloigne définitivement ces Nocturnes du sentimentalisme de salon.

Ces deux premiers Nocturnes op. 9 en si bémol mineur et en mi bémol majeur sont les premiers d'une série de vingt et un qui accompagnera toute la vie de Chopin, le dernier, l'Opus 72 en mi mineur, datant de 1848, un an avant sa mort. Et toujours, quand il reviendra à cette forme souple du nocturne, fondée sur l'alliance entre la mélodie et le climat expressif, portée par des chromatismes discrets, des inflexions tonales et tout un appareil de colorations harmoniques très subtiles, ce sera comme un épanchement secret, une tension lyrique soutenue en même temps qu'un accord profond avec la nature et avec la nuit, ces deux piliers du romantisme.

C'est donc une part importante de l'âme de Chopin que recèlent ces Nocturnes qui commencent à naître sous ses doigts durant cet été de ses vingt ans à Zelazowa Wola, où il est né.

De retour à Varsovie fin août, Chopin achève son second concerto, en mi mineur, et songe à nouveau au voyage, malgré les tensions qui émaillent l'Europe. Mais l'heure du départ arrive enfin.

Mikolaj Chopin par M. Ambroży (1829)
Le calme est revenu à Vienne. En revanche, à Varsovie, le sentiment antirusse s'exacerbe : Mikolaj, qui l'avait retenu quelques semaines plus tôt, incite à présent son fils à partir. Si des troubles doivent éclater à Varsovie, il préfère qu'il n'y participe pas. Frédéric fait donc ses bagages, réunit dans une malle les manuscrits de ses œuvres avec un trousseau de vêtements, passe de plus en plus de temps avec Constance — sans que cet amour, qui est demeuré constamment platonique, change de nature —, participe à quelques dîners avec ses amis et, le mardi 2 novembre, il monte dans la diligence en direction de Kalisz, vers la Prusse, vers l'Ouest.

Jozef Elsner
Mais, surprise, aux portes de la ville, la diligence est arrêtée : un chœur de ses amis, dirigé par son professeur Jozef Elsner, est là qui l'attend. Accompagné d'une simple guitare, ce chœur improvisé entonne une cantate d'adieu au jeune musicien : Frédéric, ému aux larmes, embrasse tous ses amis et remonte dans la diligence, contemplant bientôt les champs et les forêts de sa chère Mazovie — dont il ne sait pas alors qu'il ne les reverra jamais.

(À suivre)

Ces extraits proviennent du
Chopin de Alain Duault
paru chez Actes Sud en 2004.
MON CHOPIN

par François Chaplin














François Chaplin fréquente depuis longtemps l'univers du compositeur et nous en livre sa vision.

«J'ai beaucoup joué Chopin pendant mes années d'adolescence, mais pour bien jouer sa musique, je me suis rendu compte qu'il fallait beaucoup travailler Bach, que Chopin d'ailleurs imposait à chacun de ses élèves... J'aime beaucoup les Nocturnes car ils expriment tous les sentiments humains, la mélancolie, la colère, la tendresse, et j'ai ressenti la nécessité d'enregistrer l'intégrale à cette période charnière de ma vie, car ils rentrent en résonance en quelque sorte... J'ai aujourd'hui une vision beaucoup plus sombre et souhaite en donner une version plus tragique : on oublie souvent le versant funèbre de la musique de Chopin. Derrière la beauté immédiate de sa musique se cachent des gouffres de nostalgie. Je vois, en cet artiste insomniaque, un homme qui a autant le désir de vivre que de mourir. Il est, comme Schubert, l'un des plus grands mélodistes. Sa musique est merveilleuse car accessible et simple. D'une manière différente de Liszt, il a révolutionné la technique pianistique. Avec Chopin, tout est en souplesse : il demandait d'ailleurs à ses élèves de pétrir le clavier. Par la suite, Debussy dira qu'il faut "oublier les marteaux du piano". J'aime l'humilité de Chopin. La façon dont il s'est éclipsé des salles de concert pour se consacrer à la création est une chose touchante. »

Frédéric Chopin
Nocturnes

par François Chaplin





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Disponible en qualité CD (LossLess)


ACTUALITÉ














En marge des quinze concerts "Chopin l'Européen", sur piano d'époque (Goy, El Bacha, Keener, Goerner, Wagner, Brautigam, Olejniczak, Stern, Son), la Cité de la musique à Paris organise du 9 mars au 6 juin 2010 une exposition intitulée "Chopin à Paris, l'atelier du compositeur". Un parcours en trois parties ("Pianopolis", "Les cercles artistiques et amicaux", "L'atelier du compositeur") ponctué d'enregistrements d'interprètes légendaires.
Rens. : www.citedelamusique.fr - Tél. : 01 44 84 44 84


LIVRES




















Jean-Yves Clément, écrivain et directeur artistique du Festival de Nohant et des Lisztomanias de Châteauroux, vient de publier deux ouvrages sur Chopin : Nuits de l'âme (Éditions du Cherche-Midi), 21 poèmes d'après les 21 Nocturnes du compositeur, et un essai intitulé Les deux âmes de Frédéric Chopin (Presses de la Renaissance), "portrait inédit et poétique de l'âme divisée du compositeur".


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