Bryn Terfel
Ogre ou bon géant : une star atypique
Quand il interprète des méchants, comme dans son dernier disque, il fait peur, mais il peut aussi annuler un spectacle pour être auprès de son fils malade. Rencontre avec une star au grand cœur et à la sagesse toute terrienne.
« Ma voix n'a jamais été en aussi bon ordre de marche. »
« On ne peut pas faire bien un métier, quel qu'il soit, sans une vie familiale équilibrée ! »
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BRYN TERFEL
sur scène
Il sera Falstaff à l'Opéra de Monte-Carlo les 19, 21, 23 et 26 mars 2010
www.opera.mc
De l'épouvantable Sweeney Todd, le barbier sanguinaire de Fleet Street, au sage Hans Sachs, il y a des années-lumière. Avec son air mi-ogre, mi-bon géant, Bryn Terfel les franchit sans effort. Il chante Sondheim aussi bien que Wagner, Gershwin que Mozart. Atypique dans la galaxie des superstars du monde lyrique, il tourne sur l'orbite qu'il s'est choisie, à un rythme qui lui est propre.
Aussi peu boulimique de nouveaux rôles que le fut Elisabeth Schwarzkopf, il ne remplit pas son agenda des années à l'avance. Quels sont ses projets ? Réponse : « Falstaff à Monte-Carlo en mars, Tosca à New York en avril et Les Maîtres chanteurs à Cardiff en juin. Après ? Je n'en sais rien. Je ne peux pas en faire plus à la fois. » Il est déjà Wotan et le Hollandais. Un autre héros wagnérien dans l'avenir ? « Telramund dans Lohengrin, sans doute, mais pas tout de suite. » Pas plus pressé, d'ailleurs, d'élargir son répertoire straussien après Jochanaan, où il triompha à Salzbourg en 1992, et Ochs : « Il y a bien Mandrika, mais c'est une épine dans mon flanc ! Un rôle magnifique. Je devais le faire avec Sinopoli et Chéreau. Quand Sinopoli est mort, tout est tombé à l'eau. C'est ma Symphonie inachevée. J'espère y revenir un jour... plus tard. »
Falstaff d'anthologie, il refuse le qualificatif de "baryton Verdi" : " Si j'ai le choix entre Les Noces de Figaro et Le Trouvère, pas d'hésitation. Verdi, c'est une autre façon de chanter. Je ne serais pas à l'aise techniquement avec Di Luna du Trouvère. Je me suis payé récemment une place à Covent Garden pour écouter incognito Don Carlo avec Kaufmann, Furlanetto, Tomlinson, une distribution de rêve, une expérience musicale extraordinaire, mais pas pour moi."
Grand tempérament de théâtre à l'impact scénique et musical fulgurant, il a réuni sur son dernier CD des airs de "Bad Boys" : « Que des méchants, des affreux. Le pire est Sweeney Todd. Vraiment horrible ! » Mais du Mefistofele de Boïto au Barnaba de La Gioconda et sans doute au Javert des Misérables, il n'imagine pas les chanter un jour sur scène, même s'il a pris un vrai plaisir à les enregistrer.
Timbre plutôt clair pour un baryton-basse mais puissance imparable des voix bien placées, il devient orfèvre s'il chante la mélodie, qu'il aime autant que l'opéra, sinon plus. Il commença d'ailleurs par elle. Gallois de pure souche, né à la campagne, il aurait dû reprendre la ferme de son père : « Mon village comptait dix maisons, une église et une boutique. En passant, il suffit de cligner des yeux pour le manquer ! Depuis des générations, ma famille travaillait là. C'est merveilleux de vivre entouré de paysages splendides, de travailler avec des animaux ou sur des tracteurs. Une vie vraiment simple ! »
Mais on chante beaucoup au Pays de Galles et on organise partout des concours : « J'ai commencé avec des chansons galloises, un excellent apprentissage car elles sont très mélodiques et sans accompagnement. Si on gagnait, on avait un peu d'argent, une aubaine pour un jeune. Il y avait souvent des concours, et quand on chantait bien, on pouvait presque en vivre. Pour moi, c'est devenu peu à peu un métier. En passant par la pop, comme beaucoup de jeunes, je me suis retrouvé en 1984 à la Guildhall School de Londres avec de grands professeurs. J'ai eu alors à ma disposition une fabuleuse discothèque avec les enregistrements des gens que j'admirais, Bernac, Van Dam, Hotter, Fischer-Dieskau, London. Un rêve ! »
Six ans plus tard, en 1990, il débute en chantant Mozart au Welsh National Opera auquel il est resté fidèle, lui réservant la plupart de ses prises de rôles. Mélodie, opéra, comédie musicale se partagent son cœur où il reste un rien de nostalgie pour la pop : « J'étais un fan des Pink Floyd dans ma jeunesse ! Plus tard, je les ai vus travailler. Un autre univers, où l'on apprend tout au fil des répétitions. J'aimerais parfois travailler comme eux. »
Sa technique, il l'a bâtie en travaillant sur les mots plus que sur le son, sur les rôles qu'il doit interpréter plus que sur des exercices. Il se fie à son instinct, pas à l'oreille des autres, et se juge lui-même : « J'ai donné hier un concert à Cambridge. J'ai chanté Fauré, Mozart, Mendelssohn, des chansons galloises. Ma voix n'a jamais été en aussi bon ordre de marche. » Mais le travail avec des chefs connaissant vraiment le théâtre et la voix comme Abbado, Levine ou Muti lui semble irremplaçable. Et il y eut surtout Georg Solti : « À mes débuts, il m'a beaucoup aidé. Je le respectais tellement qu'il me faisait peur ! Je m'efforçais donc de suivre toutes ses indications, ce qui m'a fait beaucoup progresser. » Dans un avenir, indéterminé, le rôle de Golaud le tenterait, mais il apprécierait surtout d'enregistrer plus facilement les opéras qu'il chante sur scène. À son rythme.
Alliance unique d'équilibre et de passion, père de trois enfants, il veut que sa famille reste prioritaire et peut annuler un spectacle si un de ses fils est malade : « On ne peut pas faire bien un métier, quel qu'il soit, sans une vie familiale équilibrée ! » Le Bad Boy a décidément ses propres recettes de Grand Chanteur.
Sélection d'enregistrements de Bryn Terfel :
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