La Main Harmonique met Pétrarque en musique

Le 3 mai dernier, La Main Harmonique dévoilait à Toulouse un programme centré sur l’œuvre poétique de Pétrarque : L’aura mia sacra. Patronné par les Rencontres de musiques anciennes d’Odyssud-Blagnac, ce concert révèle l’audace artistique d’un ensemble vocal en pleine effervescence.

PAR Pierre-Carl Langlais | Actualités | 23 mai 2012
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L’édition 2012 des Rencontres de musique anciennes d’Odyssud Blagnac en Midi-Pyrénées proposait deux types de rencontres assez distincts. D'une part les rendez-vous attendus, qui impliquent des artistes accomplis sur un parcours au long cours — en témoigne, notamment, le dernier volet de la « Trilogie Jean Gilles » qu’interprétaient Les Passions et Les Éléments sous la direction de Jean-Marc Andrieu ; d'autre part, les découvertes insoupçonnées et surprenantes, tel le concert que donnait La Main Harmonique le 3 mai dernier, en l’église Saint-Pierre-des-Cuisines de Toulouse.

La Main Harmonique est une formation en formation. Cet ensemble vocal fut créé en 2008 sous l’égide du contre-ténor Frédéric Bétous qui dispose déjà d’une solide expérience de soliste. Membre du chœur de chambre Les Éléments, il a joué un rôle important dans l’un des derniers grands projets de Joël Suhubiette, Méditerranée sacrée.

La main harmonique de Guido d'Arezzo, extrait du
"Sacerdotale Juxta S.Romanae Ecclesiae", publié
par Petri Rabani, Venise 1554
L’intitulé de l’ensemble fixe d’emblée une grande ligne directrice. La « main harmonique » renvoie à une forme de notation vocale en usage à partir de la fin du Moyen Âge, la « main guidonienne ». Depuis le XIIe siècle, l’harmonie ne cesse de se complexifier. Pour autant, le papier demeure une denrée rare. Par conséquent, Guido d’Arezzo propose de reporter les combinaisons sonores les plus courantes de son temps sur plusieurs points saillants de la main humaine. Evoquer la main harmonique, c’est évoquer une époque, du duecento au cinquecento, où la musique occidentale fixe ses codes et institutions. C’est aussi faire référence à un usage, une approche oubliés : on ne lit pas une main comme on lit une partition. Cette référence suggère une optique nouvelle : l’ensemble s’efforce d’exhumer certaines dimensions occultées des musiques renaissantes et médiévales.

À ce jour, La Main Harmonique a publié deux albums bien accueillis par la critique. Tous deux sont également portés par un souci de reconstitution historique. Ockeghem et Compère dresse un état de la musique française au temps d’Anne de France. Clemens Deux Artifex vise ni plus ni moins à reconstituer un office polyphonique avignonnais du XIVe siècle, donné en l’honneur du pape Clément VI. Edité par Ligia Digital, ce second album est disponible sur Qobuz en format Studio Master. L’ensemble rejouera d’ailleurs ce programme à l’Abbaye de la Chaise-Dieu, dans le cadre du Festival de la Chaise-Dieu, le 27 août 2012.

Le concert du 3 mai était centré sur l’œuvre poétique de Pétrarque. Une sujet difficile, aussi : comme le souligne le musicologue Jean-Luc Nardonne, dans une brève introduction didactique, Pétrarque est l’un des premiers poètes occidentaux à s’émanciper de l’accompagnement musical. Son Canzoniere chante tout seul : rythmes, accents, allitérations et assonances suffisent pour déployer une musicalité intrinsèque, purement linguistique. Mettre Pétrarque en musique constitue ainsi un geste quelque peu paradoxal. Plusieurs compositeurs du XVIe siècle s’y sont pourtant essayés, en particulier deux artistes flamands installés en Italie, Adrian Willaert et Cipriano de Rore et un compositeur contemporain, Alexandros Markéas. Comme on va le voir, dans le cadre d’une poésie relativement autonome, la musique change de sens. Plutôt que de répéter l’énoncé du poète, elle se charge de connotations nouvelles et prend une direction insoupçonnée.

Un peu à la manière d’un triptyque pictural, le concert se déploie en trois volets, la première et la dernière section encadrant symétriquement une section centrale.

(
Frédéric Bétous (DR)
« In Vita di Madonna Laura » — « Du vivant de Laure ». Le Che fai alma d’Adrian Willaert donne d’emblée la tonalité de cette partie. La pièce s’ouvre sur un balancement incessant, savamment suggéré par la direction subtile de Frédéric Bétous : « mon âme, avons-nous jamais paix ou trêve ». Elle se conclut sur une cadence finale, presque suspendue, toute entière tendue vers le silence. Entre l’ouverture et la conclusion, les interprètes tentent de cerner l’affect poétique au plus près. Timbres et rythmes, phrasés et hauteurs se conjuguent dans une parfaite adéquation avec les sentiments et sensations communiquées par Pétrarque. Le Padre del ciel de Cipriano de Rore développe une savante géographie sonore : également distribués de part et d’autre de la scène, aigus et graves imposent une sorte de paysage harmonique fondamental, sur lequel s’insère la voix très ample de la soprano Nadia Lavoyer. Le thème de la vision imprègne la plupart des pièces de cette première partie. Le Occhi piangete de Willaert esquisse un tableau sonore d’une grande précision. Avec le Ove ch’i’ posi gli occhi du même auteur, cette approche picturale du chant gagne en complexité. La vision qu’évoque ici Pétrarque n’est pas réelle, mais imaginaire : « Je vis des beautés uniques en ce monde que l’on n’a plus revues jamais sous les étoiles. » Le poème est déjà métaphorique : il exprime en termes visuels ce qui relève de l’idéal. Très habilement, l’interprétation de Bétous délègue à la mélodie la fonction d’évoquer l’au-delà. L’énoncé des occhi ou yeux, produit une soudaine cassure : la narration s’interrompt soudainement et prend un tout autre cours, suivant une logique non plus textuelle mais proprement musicale.

« They Said Laura was somebody else. » La section centrale est toute entière occupée par une longue pièce inédite commandée au compositeur grec Alexandros Markéas. Il s’agit d’une adaptation d’une traduction libre de Pétrarque par Louis Aragon. Le titre anglais de cette traduction française dissimule discrètement une allusion autobiographique : le « somebody else » renvoie à Elsa, la muse d’Aragon. Tout commence par une succession d’échos montants et descendants : « Tout plaisir mondain n’est que songe et fumée ». Markéas déploie graduellement une structure harmonique complexe, reposant sur des accords d’une amplitude supérieure à la onzième et de fréquents silences : la parole s’étiole sur le « songe et fumée ». Dans l’ensemble, le style de la pièce rappelle un peu la musique d’avant-garde des années 1920 et 1930. La « Colombe blanche » amorce ainsi une sorte de valse dépenaillée qui ne déparerait pas chez Honegger, Auric ou Kurt Weill. L’accompagnement de violes s’en tient d’ailleurs à une esthétique durchkomponiert, volontiers satirique et percussive. Pour autant, la narration vocale s’affranchit assez significativement de cette esthétique. Elle paraît plutôt convoquer certains traits déterminants de la musique baroque : le texte est fréquemment répété ; la mélodie se charge d’une portée rhétorique, pas éloignée du figuralisme des XVIIe et XVIIIe siècle : le « je ris » déclenche une cascade de rires. L’intrication constante entre deux temps différents se révèle particulièrement pertinente : au dialogue Aragon-Pétrarque répond un dialogue modernisme-baroque.

« In Morte di Madonna Laura » — « Après la mort de Laure ». Le premier volet . Ici l’on entre plutôt dans le registre du souvenir et de la réminiscence de ce qui fut, un temps, ressenti. Le propos poétique et musical glisse à l’imparfait. Aspro core et La vita fugge articulent une éloquente métaphore du temps qui passe. Le discours musical file tout en fluidité : la haute-contre Yann Rolland ménage de multiples transitions continues, ininterrompues. Le Fu forse un tempo aborde frontalement le thème de l’oubli. Les voix se disjoignent. Elles portent chacune une évocation distincte de l’événement ou de la sensation passée. Tout s’achève sur le chant éponyme du concert tout entier, « L’aura mia sacra ». L’affect et le souvenir s’unissent le temps d’un rêve. Laure rend visite au poète pendant son sommeil et « fixement me regarde ». Frédéric Bétous dépeint à petites touches une atmosphère onirique, où tous les repères se troublent. Métaphores, figures et dispositions se suspendent. Par-delà tout sens lexical, ne reste que la musicalité conjointe du poème et du chant.

Concert du 3 mai 2012 (© Dépêche du Midi / Jeanine Quemener)

Ainsi se concluait ce beau programme, où arts et temps se croisent en permanence. Il y aura d’autres occasions de l’entendre. La Main Harmonique le rejouera le 1er juillet 2012 au Festival de musiques vivantes de Gannat, le 16 août au Festival Musique en Chemin de Marsolan et le 6 septembre au Festival les éphémères de Rennes. Un enregistrement devrait avoir lieu en octobre. L’ensemble vient de lancer une souscription afin de réunir les fonds nécessaires.


www.lamainharmonique.fr
www.odyssud.com
www.chaise-dieu.com

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