So long, Jessye !
Jessye Norman est un monument. À l'instar de la tour Eiffel, de l'Empire State Building ou de la muraille chinoise, il faut la gravir. Il n'est même de passion mélomane qui ne s'arrête, ne serait-ce qu'une fois, à la station « Jessye ». Bref : la diva d'ébène est in-con-tour-nable.
Reste qu'à bientôt 65 printemps, dame Jessye n'a plus l'allant de ses premiers feux. Son récital des « Grandes Voix », à Pleyel le 13 mai dernier, était peut-être l'une des dernières fois où l'on pouvait entendre la fascinante baleine noire dans des conditions honorables. Sans doute consciente de ses propres limites, la soprano d'Atlanta ne s'est d'ailleurs pas risquée à barrir des mélodies de Duparc, des lieder de Richard Strauss ou quelque périlleux Voyage d'hiver. Si elle nous a bien emmenés en voyage, c'est chez elle, aux États-Unis, pour célébrer un répertoire qui lui tient à cœur : la comédie musicale américaine. Entendons-nous : Gershwin, Bernstein, Rodgers, Joplin et le « Duke » interprétés par Jessye Norman, ce n'est ni du musical ni du jazz, encore moins de l'opéra ou de la mélodie, mais un étrange show lyrique, bâtard et enjôleur qui repose entièrement sur l'inspiration de la chanteuse et les aléas de sa forme vocale. On n'est pas dans le récital mais dans le tour de chant, proche du « happening ». Dire qu'elle en fait des tonnes est un euphémisme. Lorsqu'elle roucoule « Somewhere » de West Side Story ou « Summertime » de Porgy and Bess, Jessye cabotine sans aucune fausse pudeur ; on peut être agacé, voire peiné, mais c'est cet aplomb même qui gagne le cœur du public. Car si elle se drape dans mille atours et minauderies, Jessye ne triche jamais. Sa voix est usée, son émission hasardeuse, sa justesse flanchante, mais elle se donne au public avec une désarmante honnêteté. On pourra moquer ses mimiques de sorcier vaudou, sa gestuelle de télévangéliste, son port de pharaon rouillé, jusqu'à ses râles de lionne dysentérique quand elle ripe une vocalise... qu'importe ! Elle a un charme unique, un magnétisme qui fait passer les pilules les plus aigres (et les notes les plus fausses !). « Je t'aime ! », crie un fan entre deux airs.
À la fin, les fleurs pleuvent et la vestale s'incline devant les séides. Et la musique, dans tout ça ? Elle était là, soyez-en sûrs : discrète, humble, émue, prête à tout pardonner à cette artiste qui a si bien su la servir. Qu'on le veuille ou non, il n'y a qu'une Jessye.
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