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Benny Goodman : l'homme à la clarinette

Aux Etats-Unis, il fut aussi célèbre que Louis Armstrong ou Miles Davis. Bartok, Stravinsky composèrent pour lui. Il fut le premier blanc à engager des musiciens noirs dans son orchestre, et le premier jazzman à jouer au Carnegie Hall de New York. Il entre dans la collection "Classica / Actes Sud" avec un volume signé de notre collaborateur Jean-Pierre Jackson.

PAR Jean-Pierre Jackson | LIVRES | 6 janvier 2011
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Classica

Nous sommes le vendredi 13 juin 1986, 200 East 66th Street. Benny Goodman a fêté il y a quelques mois ses soixante-dix-sept ans et sa vie est en ordre : les partitions de son orchestre ont été confiées au Lincoln Center de New York, les documents sonores inédits de sa carrière à l'Université de Yale. Restent les problèmes de dos, récurrents depuis des années, l'arthrite qui saisit parfois ses doigts et cette douleur dans la poitrine qui ne s'apaise pas.


Actes Sud / Classica
152 pages - 15 €


Consécration suprême, Benny Goodman fut baptisé The King of Swing à la fin des années trente aux Etats-Unis.

Comme tous les volumes de la collection Classica, ce Benny Goodman de notre collaborateur Jean-Pierre Jackson est enrichi d'un index, de repères bibliographiques et d'une discographie.

Il a décidé de travailler une fois encore l'une des deux dernières œuvres de musique de chambre que Brahms ait composées : la Sonate pour clarinette et piano en fa mineur, op. 120. Quelque temps auparavant, il a eu la joie de l'interpréter avec le pianiste Clifford Curzon à l'occasion d'une semaine de concerts avec le Quatuor Amadeus. Mais comme pour le Concerto de Mozart, il faut y revenir sans cesse.

Alors, avant d'attaquer l'"Allegro grazioso", il préfère se reposer un peu. Il reste un instant assis sur sa chaise à écouter monter les battements. Ça ne va pas fort.

Anna Lekander, la gouvernante qui veille sur lui, téléphone à Carol Phillips, sa compagne, sortie chercher des provisions pour le week-end. Pénétrant dans l'appartement, Miss Phillips découvre Benny prostré sur la chaise, le cœur battant, sa clarinette à côté de lui. Elle l'aide à s'allonger dans la pièce du fond, au calme, là où il fait habituellement sa sieste. Elle appelle un médecin. Lorsque celui-ci arrive, le vieil homme est mort. La partition est restée ouverte sur le pupitre.

L'homme qui vient de disparaître n'était pas un génie. Mais aux USA, il était aussi célèbre que Louis Armstrong, Duke Ellington, Count Basie, Glenn Miller ou Miles Davis, et peut-être plus populaire. Baptisé "The King of Swing" à la fin des années trente, il a profondément marqué la vie musicale de deux générations.

La popularité n'étant pas, à juste titre, nécessairement considérée comme un signe de talent, en France on n'en a parfois accordé aucun à Benny Goodman. Il faut dire qu'il accumule les motifs de préjugés douteux : blanc, interprète classique, Juif et riche, cela fait beaucoup pour ceux qui auraient tendance à apprécier la musique en fonction de la couleur de peau du musicien ou de son statut social. Miles Davis, qui, contre des préjugés semblables, dut imposer Bill Evans au sein de son sextet, est pourtant clair à ce sujet : "Nous ne jouons pas noir, nous ne jouons pas blanc. Nous jouons juste ce que nous connaissons et ce que nous ressentons."

Au moment du bilan, il faut se rendre à l'évidence. Ses collègues clarinettistes, pour ne parler que de ceux-là, l'ont considéré comme le meilleur jazzman sur son instrument : Edmund Hall, Jimmy Hamilton, Artie Shaw, Woody Herman, Buddy de Franco, Hubert Rostaing, Ken Peplowski et bien d'autres, tous ont exprimé leur admiration et reconnu leur dette à son égard. Y compris Woody Allen. De nombreux disques, de tous styles et de tous horizons, ont été et sont enregistrés en hommage à Benny Goodman. Il est probable que d'autres le seront dans les années futures.

Il fut le premier à présenter au grand public des formations mixtes Blancs et Noirs à une époque où le Ku-Klux-Klan, les "Fils de la Vraie Amérique" et la très quotidienne ségrégation régnaient sans partage sur une grande partie du territoire américain. Lionel Hampton déclare le lendemain de la mort de Benny : "La chose la plus importante que fit Benny, c'est d'engager Teddy Wilson et moi dans son quartet. C'était de l'intégration instantanée. Les Noirs et les Blancs ne se mélangeaient pas dans ce temps-là. Et Benny nous présentait comme Mr. Lionel Hampton et Mr. Teddy Wilson. Il a ouvert la porte à Jackie Robinson (1). Il a donné à la musique du caractère et du style (2)."

C'est lui qui, le premier, fait entrer le jazz dans les temples de la musique classique, lui qui invite Billie Holiday et la fait débuter au disque, lui qui met en valeur le vibraphone du formidable Lionel Hampton, dont l'instrument était auparavant plutôt considéré comme pittoresque, adventice. C'est lui qui met en avant la batterie du bouillant Gene Krupa grâce auquel, en même temps que le fabuleux Chick Webb, elle se libère de son simple rôle d'accompagnement en de longs solos spectaculaires. C'est lui encore qui met en lumière et donne toute sa place à Charlie Christian, guitariste génial.

Bartók, Stravinsky, Copland, Morton Gould, Nielsen ont composé pour lui. Les Quatuors Amadeus et Budapest l'ont admis à leurs côtés. Charles Munch, John Barbirolli l'ont dirigé.

Cet homme issu, comme les Noirs, de la marginalité américaine fut un grand clarinettiste de jazz. Seuls Sidney Bechet et Lester Young — il est vrai, au sein d'une autre esthétique — atteignirent à la beauté de sa perfection musicale.

Benny Goodman a donné à sa musique — la musique de jazz, la musique swing —, avec sincérité et précision, une popularité incomparable et une qualité qui lui est propre : avec plus de ténacité que d'autres — il venait des faubourgs pauvres de Chicago —, soutenu par la musique et le bonheur d'en faire, il a donné avec concentration et enthousiasme, soir après soir, répétition après répétition, concert après concert, un visage musical à l'optimisme.

Pour nous qui venons trop tard, grâce à lui, cette juvénilité vivifiante, ce bonheur d'être et de jouer offrent aux jours qui nous restent les couleurs de l'éternité.

Extrait de Benny Goodman par Jean-Pierre Jackson


(1) Jack Roosevelt Robinson, dit Jackie Robinson, né le 31 janvier 1919 et décédé le 24 octobre 1972, était un joueur de baseball américain. Jackie Robinson est considéré comme l’un des Afro-Américains les plus importants de l’histoire des États-Unis. Il fut en effet le premier joueur noir à évoluer en Ligue majeure [Major League Baseball – MLB –, une organisation sportive qui regroupe le plus haut niveau du baseball américain et canadien – Ndlr], avec les Dodgers de Brooklyn, le 15 avril 1947 à l’occasion du match d’ouverture de la saison, malgré l’interdiction édictée depuis soixante ans par les propriétaires de clubs, qui s’appuyaient d’ailleurs sur les décisions de la Cour suprême des États-Unis.
(2) New York Times, 14 juin 1986

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