Arthur Rubinstein joue Chopin
Quatorzième volet de notre série consacrée aux enregistrements légendaires.
Certains artistes ont le privilège d'embrasser et de symboliser tout un siècle. C'est le cas d'Arthur Rubinstein. Son premier concert fut dirigé en 1898 par Joseph Joachim, l'ami de Brahms et le dédicataire de son Concerto pour violon qui avait parrainé ses débuts. Et soixante-dix ans plus tard, on vit le vieux Rubinstein parrainer le jeune François-René Duchâble.
Arthur Rubinstein
1887
Naît à Lodz (Pologne), le 28 janvier
1894
Donne son premier concert à Lodz.
1897
Étudie à Berlin.
1904
S'installe en France.
1906
Débute à New York.
1932
Épouse Aniela Mlynarska.
1946
Prend la nationalité américaine.
1974
Le concours Rubinstein de Tel-Aviv est créé.
1976
Donne son dernier concert à Londres.
1982
Meurt à Genève (20 décembre).
Né à Lodz, en Pologne, en 1887, dernier des sept enfants d'un tisserand, il se mit très tôt au clavier et ses dons furent d'emblée suffisamment éclatants pour qu'on le présente à Ignacy Paderewski, avec lequel il travaillera plus tard. Il débute à l'âge de 7 ans dans sa ville natale puis, sous la protection de Joseph Joachim, va mener des études plus avancées, d'abord à Varsovie puis à la Hochschule für Musik de Berlin auprès de Heinrich Barth (qui sera également le maître de Wilhelm Kempff) et de Max Bruch. Son adolescence est tout entière vouée à la musique. Il ne suit pas une scolarité normale mais un précepteur lui donne une formation essentiellement littéraire et cosmopolite. Il maîtrise déjà sans problème quatre ou cinq langues... La férule de ses maîtres doit cependant lui peser. L'indiscipline et un certain hédonisme seront toujours le « péché mignon » de Rubinstein, avec les avantages et les inconvénients que cela suppose.
Le voici donc à Paris. Il a 17 ans. Il rencontre tout ce que la musique française compte de personnalités importantes, Debussy, Ravel, Dukas et même le vieux Saint-Saëns auquel il joue son Concerto n° 2. Il mène une vie dissipée qui le ruine financièrement et moralement. Il décide d'en finir avec la vie. Il racontera dans ses mémoires comment il choisit alors de se pendre à un lustre. Le lustre s'écroule et le voilà par terre, pris d'une inextinguible crise de fou rire, guéri de toute tentation suicidaire. Il va dès lors mener une carrière internationale.
Par la suite, son nom sera fréquemment attaché à celui de Chopin qu'il jouera et enregistrera effectivement beaucoup. Pourtant, son répertoire est immense, avec un penchant notable pour les musiciens modernes espagnols et sud-américains : Albéniz, Falla, Granados ou Villa-Lobos, qui lui dédie son Rudepoema. Cependant, des défauts techniques, probablement dus à une formation écourtée et à trop de facilité, le fragilisent. Pris par sa carrière, devenu riche et célèbre, bon vivant et hédoniste, il ne prend pas assez le temps d'approfondir. Sa planche de salut lui est peut-être fournie par la concurrence d'un jeune Russe, Vladimir Horowitz, son cadet de seize ans qui s'impose dès la fin des années 1920 comme un météore du piano. En 1932, Rubinstein s'arrête quelques mois pour recadrer sa carrière, avant de repartir transformé. C'est à cette époque qu'il réalise, sous la direction artistique de Fred Gaisberg, directeur artistique de la Gramophone Company, de nombreux enregistrements de Chopin : il impose un style rayonnant, expressif mais pas sentimental, plus grave avec le temps. Il est vraisemblablement le premier à rendre à Chopin sa virilité, sans lui ôter son charme.
Il quittera évidemment l'Europe pour les États-Unis, en raison des événements, et prendra la nationalité américaine dès 1946. Il représentera toujours une bienveillante autorité morale pour le jeune État hébreu (qui plantera une forêt Rubinstein près de Jérusalem, là où il repose aujourd'hui). Sous contrat chez RCA Victor, il va construire une discographie très importante (la Rubinstein Collection de RCA comporte 94 CD !), qui accorde une place particulière à la musique de chambre : le pianiste collaborera ainsi avec le Quatuor Guarneri, Pierre Fournier, Henryk Szeryng. Sa carrière de concertiste se poursuit dans le monde entier (hormis en Allemagne), jusqu'à l'âge de 89 ans, après quoi une cécité progressive va le tenir éloigné de la scène.
Classica-Répertoire propose en kiosque un coffret de 4 CD « Rubinstein joue Chopin ».
GUIDE D'ÉCOUTE
Avertissement : ces enregistrements historiques ont été restitués avec le plus grand soin, afin d'en préserver le naturel et la présence. Les bruits parasites résiduels sont inhérents aux supports et aux techniques de l'époque.
Concerto pour piano et orchestre n° 1 en mi mineur, op. 11
Ce concerto est en fait le second (mais il fut publié le premier). C'est l'œuvre d'un jeune homme de 20 ans, qui n'a pas encore quitté la Pologne et reste marqué par ses modèles classiques et préromantiques, dont Friedrich Kalkbrenner, le célèbre pianiste auquel le concerto est dédié.
1. Allegro maestoso
Il débute par une longue introduction orchestrale, qui expose de manière très classique un premier groupe thématique, divisé en deux éléments, l'un dynamique et marqué, l'autre plus tendre. Après une transition vient un second, très cantabile, puis un développement du premier. Rien n'est très original, ni le plan ni l'orchestration mais l'on ne peut qu'être sensible à la beauté plastique des idées et à l'élégance du style. Le piano entre sur le premier thème, qu'il développe avant d'exposer le second, avec la sérénité d'un Nocturne. Tout le mouvement se déroule avec une grande fluidité. Le jeune Chopin possède déjà l'art des transitions.
2. Romance (Larghetto)
Chopin a souhaité un « mouvement romantique, tranquille, en partie mélancolique ». Les cordes préludent, de manière non thématique, mais c'est le piano qui énoncera le thème, dans l'esprit des Nocturnes, op. 9. On notera combien les ornements ne paraissent jamais superfétatoires et s'intègrent bien à la ligne mélodique, vraisemblable influence du bel canto bellinien. Suit un bref épisode dans en ut dièse mineur, qui ne rompt pas l'atmosphère générale et l'on revient à l'élément initial, en variations, et à la coda d'une grande douceur.
3. Rondo (Vivace)
Après ce moment de douce effusion, l'auditeur est réveillé par une page plus superficielle et brillante, à deux temps. Les cordes attaquent par un vigoureux thème de trois accords, auquel les bois répondent par trois notes plaintives. C'est le prélude d'une sorte de danse populaire, la « Krakowiak », au ton vigoureux et bon enfant. Le second thème scandé par un rythme nerveux des cordes conserve cet aspect brillant et enjoué, à peine teinté de mélancolie. La conclusion se fait en mi majeur et dénoue les tensions antérieures.
Concerto pour piano et orchestre n° 2 en fa mineur, op. 21
Composé avant le Concerto en mi mineur, au cours de l'hiver 1829, ce (premier) concerto, dédié à la comtesse Potocka, sera créé par Chopin en mars 1830. Stylistiquement, il ne diffère guère de l'autre, bien que chacun possède une personnalité particulière.
4. Maestoso
L'introduction orchestrale est moins longue que dans l'op. 11(elle a pourtant été aussi souvent abrégée, mais pas ici). Elle présente très classiquement les thèmes : le premier, au rythme syncopé, mais déjà très cantabile, le second évidemment très finement dessiné et plus « féminin ». Le piano entre sur une brillante cadence, où le clavier est balayé de l'aigu au grave avant l'exposition du premier thème. Par rapport au Concerto en mi mineur, le développement sera plus serré, moins disert. Là où Chopin se complaisait dans la joie mélodique, il impose ici un discours plus dramatique.
5. Larghetto
Comme on pouvait s'y attendre, le mouvement lent sera particulièrement élégiaque. Le thème est aussi italianisant, mais l'épisode central, soutenu par les cordes en trémolo, en revanche n'a pas d'équivalent. Le ton de ce récitatif dramatique est tendu à l'extrême, tragique même. Ce passage a évidemment beaucoup impressionné les auditeurs romantiques. La conclusion revient à la sérénité.
6. Allegro vivace
Le Rondo final, à trois temps, revient à la tonalité de fa mineur à laquelle ne s'attache ici aucune connotation tragique. Le thème ternaire, quasi valsé, est tout au plus sérieux. Un deuxième élément toujours en fa mineur évoque une pétillante mazurka. Après une pause, les cors en arpèges annoncent une brillante conclusion.
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