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Alfred Deller chante Purcell

Classica

Par Jacques Bonnaure | CLASSICA | LES ENREGISTREMENTS MYTHIQUES | 9 décembre 2008
 

Treizième volet de notre série consacrée aux enregistrements légendaires.


« Monsieur, vous êtes eunuque ! » s’écria une auditrice française après avoir écouté Alfred Deller. « Vous voulez dire que je suis unique » lui répliqua du tac au tac le chanteur. Comme d’autres, le contre-ténor dut affronter certains préjugés. Non, il n’était pas efféminé. Oui, c’était un solide et grand gaillard, sportif, fumant et buvant bien. Oui, il était marié et père de famille — son fils Mark lui succédera et deviendra lui aussi un contre-ténor réputé.

Il n’est pas exagéré d’avancer que l’apparition d’Alfred Deller dans le paysage de la musique ancienne marqua le véritable début de la restauration authentique de la musique ancienne, autrement dit du mouvement « baroque ». Au moins dans le domaine vocal. Mais cette renaissance ne sortait pas du néant. Dans les chœurs liés à l’église anglicane, les parties supérieures de la polyphonie étaient chantées par des enfants utilisant leur voix de tête. On entendait (on entend encore) créer ainsi un son blanc, métaphore d’une pureté virginale, qui a ses partisans et ses détracteurs. Un style choral typiquement anglais, mais qui ne s’appliquait plus depuis longtemps au chant soliste. Alfred Deller fut choriste, apprit dès l’enfance à chanter ainsi mais, après sa mue, tout en évoluant naturellement vers un registre grave, il conserva cette technique, d’autant plus que son registre de tête conservait une souplesse et une longueur surprenantes. Rappelons que le countertenor anglais ne correspond pas à ce que l’on désignait en France aux XVIIe et XVIIIe siècles comme haute-contre : un ténor capable d’un aigu aisé, jouant sur l’émission mixte.

Alfred Deller

1912
Naît à Margate (Kent), le 31 mai

1940
Chante dans le chœur de la cathédrale de Canterbury

1943
Fait la connaissance de Michael Tippett

1948
Fonde le Deller Consort

1955
Fait sa première tournée avec le Deller Consort

1960
Crée Obéron dans Le Songe d’une nuit d’été de Britten

1963
Crée le Festival de Stour, dans le Kent

1968
Signe un contrat d’exclusivité avec Harmonia Mundi

1979
Meurt à Bologne, au cours d’une tournée, le 16 juillet


Evidemment, il se forma lui-même, aucun professeur de chant ne connaissant alors cette technique. Sa rencontre avec le compositeur Michael Tippett, pendant la Guerre, fut déterminante. Il appartenait alors au chœur de la cathédrale de Canterbury et chantait... du Purcell, le compositeur qu’il enregistrera le plus et contribuera à faire redécouvrir. Tippett fut subjugué par la beauté de cette voix, sa souplesse, ses inflexions de lait et de miel, et son sens de la mise en valeur des mots. En l’entendant dans Music for a While, il avoua avoir eu l’impression de remonter le cours du temps. Tippett lui fit faire ses débuts de soliste à Londres. Un peu plus tard, il intégra les chœurs de la cathédrale Saint-Paul, dont il fera partie jusqu’en 1961. Dès 1948, il fonda le Deller Consort, un ensemble qui allait bientôt connaître une immense renommée, par sa redécouverte du chant élisabéthain (Byrd, Morley, Tallis, Dowland). Mais il ne se limita pas au répertoire de la Renaissance et du Baroque, excellant aussi dans le chant grégorien ou la polyphonie médiévale (on pense notamment à son enregistrement de la Messe Nostre Dame de Machault), et la chanson populaire.

Il grave ses premiers 78 tours His Master’s Voice dès 1949 (Music for a While et une chanson de Dowland avec le claveciniste Walter Bergmann). Seul ou avec le Consort, a cappella ou avec orchestre, il enregistre beaucoup (plus de cent trente disques). On le trouve chez Decca (1953-1955, parfois sous le label L’Oiseau-lyre), Vanguard (1954-1967), Amadeo (1954), Archiv Produktion (1955), RCA (1965-1970), et surtout Harmonia Mundi (de 1961 à 1965, puis de 1968 à sa mort en 1979). Chez ce dernier label, il connut, notamment avec le récital Music for a While ou King Arthur de Purcell, un succès quasi populaire. Deller fit quelques incursions dans le domaine scénique comme chanteur d’opéra, et apparut en 1960 dans Le Songe d’une nuit d’été de Britten, qui lui avait destiné le rôle d’Obéron.

S’il était pratiquement autodidacte, il forma néanmoins de nombreux contre-ténors, à commencer par son fils. La voix de Deller pouvait paraître fragile. De fait, elle était d’un volume naturel réduit, qu’il ne cherchait pas à amplifier mais d’une solidité remarquable puisqu’il chantait encore à 67 ans sans avoir rien perdu de son charme ni de son style.


GUIDE D’ÉCOUTE

Avertissement : ces enregistrements historiques ont été restitués avec le plus grand soin, afin d’en préserver le naturel et la présence. Les bruits parasites résiduels sont inhérents aux supports et aux techniques de l’époque.

The Fairy Queen (Z. 629,1689)
The Fairy Queen (« La Reine des fées ») n’est pas vraiment un opéra (on le désigne comme semi-opéra) mais un étrange spectacle. L’intrigue passablement embrouillée, inspirée par Le Songe d’une nuit d’été de Shakespeare, est prétexte à une brillante succession de numéros musicaux extrêmement variés.
La partition, perdue, retrouvée, reperdue, ne fut définitivement redécouverte qu’en 1901. Elle compte cinquante-neuf numéros, on en entend ici quatre :
1. Secrecie’s Song and Mystery Song
Le Secret et le Mystère sont des personnages allégoriques qui bercent le sommeil du roi Demetrius, lui faisant voir des « songes aimables » après qu’Obéron l’a endormi grâce à un philtre (acte II).

2. Epithalamium
Ce chant nuptial est chanté par Junon, pour célébrer les amours de Titania et de l’âne Bottom.

3. The Plaint (« La plainte »)
lui succède, chantée par une nymphe qui déplore les tourments de l’amour.
4. Hark ! How All Things...
« Voyez comme tout se réjouit » est une chanson gaie tirée du divertissement final.

5. Music for a While (Z. 583,1692)
C’est peut-être le morceau le plus célèbre de Purcell, extrait de la musique de scène d’Œdipe de John Dryden « Que la musique, pour un instant, calme tes tourments ». C’est en entendant Deller le chanter que Tippett eut la révélation de son talent.


6. If Music Be the Food of Love (Z. 379, 1692
« Si la musique est l’aliment de l’amour, joue donc ». Ainsi s’exprime le duc Orsino d’Illyrie dans La Nuit des rois de Shakespeare, d’où Purcell a puisé cette chanson.


7. Here Let my Life (Z. 544, date inconnue)
« Que ma vie glisse dans le silence » est un extrait de la cantate « If ever I More Riches Did Desire », un andante aimable pour dire son mépris du monde.


8. Here the Deities Approve (Z. 339, 1683)
« Que les dieux approuvent le dieu de la musique et de l’amour » est une chanson épicurienne, tirée de la cantate Welcome to All Pleasures.


9. Since from my Dear Astrea’s Sight (Z. 627, 1690)
« Depuis que j’ai vu ma chère Astrée » chante le tourment d’un faune amoureux dans un style proche de la préciosité française (extrait du semi-opéra L’Histoire de Dioclétien).


10. Sweeter than Roses (Z. 585,1695)
« Plus doux que les roses, le premier tremblement de l’amour me fait frissonner ». Encore un chant d’amour précieux extrait de la musique de scène de Pausanius, traître à son pays, de Richard Norton.


11. Retired from any Mortal’s Sight (Z. 581,1681)
Un air mélancolique et désabusé extrait de la musique de scène pour L’Histoire de Richard II, une adaptation de la tragédie de Shakespeare.


12. Thus to a Ripe and Consenting Maid (Z. 607, 1693)
Cet air provient de la musique de scène pour The Old Bachelor de William Congreve (un vieux célibataire qui entend épouser « une fille mûre et consentante »).


13. An Evening Hymn (Z. 193, 1688)
« Maintenant que le soleil a voilé sa lumière » est une sobre méditation religieuse vespérale.


14. Come Ye, Sons of Art - Sound the Trumpet (Z. 323, 1694)
Jusqu’à sa mort, Purcell a célébré les anniversaires de la reine Mary II Stuart (épouse de Guillaume III de Nassau) par une ode. Come Ye, Sons of art(« Venez donc, enfants de l’art ») est la plus célèbre avec son air joyeux et virtuose Sound the trumpet, où la voix imite l’instrument.

 

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