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Jordi Savall, le missionnaire Hommage

Voici plus de trente-cinq ans que Jordi Savall promène son personnage d'icône byzantine dans des mondes sonores enchanteurs : le baroque, mais aussi tant de musiques oubliées qu'il découvre inlassablement.

PAR André Tubeuf | LE PORTRAIT D'ANDRÉ TUBEUF | 12 octobre 2010
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N'attendons pas ses soixante-dix ans (août 2011), les célébrations, les compilations. Ce devrait être tout le temps le temps de dire merci à Jordi Savall. Combien à mon âge en ai-je connu, de ces autres voix, qui ouvrent vers ailleurs et vous changent l'écoute ? D'humaines il y a eu, en même temps, à la fin des années 40, Kathleen Ferrier et Alfred Deller. Une trentaine d'années plus tard, quand je pouvais me croire assez fait, en avoir assez entendu pour être à l'abri, Jordi Savall est venu.

 

JORDI SAVALL




« Davantage de sel dans le poivre du cheveu et de la barbe, mais une ferveur, une curiosité intactes. »



« La même essentielle bonté dans leur regard, dans leur musique. Ces deux-là ont bien mérité d'être faits ambassadeurs de paix. Ils ne se répandent pas en paroles, ils donnent »




ACTUALITÉS


En France, Jordi Savall donnera des concerts le 14 octobre 2010 à Marcq-en-Baroeul (59), les 27 et 28 novembre à Lyon. Rens. : www.jordisavall.es


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AU DISQUE


Sainte-Colombe, Marin Marais, Demachy, Forqueray, les violes de Purcell, seul ou à deux : l'essentiel de Savall est là (Astrée). Avec Hespèrion XX, les Trésors de la Musique espagnole : Livre Vermeil, Tonos humanos, Romances de cour ou séfardim (Montserrat plus que magique dans Si d'amor pena sentis, plage 22).

Pour Alia Vox, souverains albums Bach (L'Offrande musicale, L'Art de la fugue, Concertos brandebourgeois délirants de verve instrumentale, à la Casals). Vêpres de Monteverdi jubilantes. En livres-CD, citons Christophe Colomb ("Paradis perdus") ; Jérusalem ("La Ville des deux Paix") ; Le Royaume oublié : monuments de documentation illustrée. De toute façon, la bande-son du film Tous les matins du monde offre en CD une vue unique où figurent Pleurs, et d'incomparables Troisièmes Leçons de ténèbres de Couperin.

Voir ci-dessous les enregistrements cités.

Lui aussi, une voix : et dans quelle aridité prêchant ; et quel envol aussitôt de tourterelles ! Marin Marais alors n'était qu'un nom, Sainte-Colombe pas même un bruit. Viole, gambe, qu'est-ce que c'était ? De l'empois dans de l'ennui, une perruque sonore. Avec Jordi, c'était la déchirure ; le cœur à vif, une vibration amère et pure, une voix amie, prochaine comme aucune autre, complice, compatissante ; elle veut notre silence, l'obtient et, miracle, le comble. Nos seuls moralistes du XVIIe ont eu la voix ainsi nue, châtiée, amicale ; cet esprit de pauvreté, qui est aussi sollicitude, tendresse ; à la fois Pascal et saint François. Cela chantait, en Pleurs, en Tombeaux. Cet ascétisme royal et ardent nous a démonétisés d'avance la grand-messe baroque en préparation, Atys et ses ors, le Roi-Soleil revenu. Port-Royal va mieux à une faim qui est vraiment faim.

 

Sur les talons de Lully, le film Tous les matins du monde a grandement fait ombre à ces fastes-là. Monsieur de Sainte-Colombe y prenait corps et traits. Jordi avec la grande mi-voix de sa seule viole, maître d'intériorité pourtant, devenait le musicien classique le plus entendu au monde. Il rappelait cette vérité humble et fraternelle : la musique ne se nourrit pas seulement d'ors, ni l'homme de pain.

 

La recherche baroquisante a eu son foyer à Bâle la sévère, la prude. Tropisme au nord, Flandres et Angleterre, ton volontiers docte. Eux aussi ont tout appris là, Jordi, et Montserrat Figueras, d'emblée une avec lui. Ils ont la fibre missionnaire, avec eux toute musique (même de solitude, surtout de solitude) est d'abord partage. Quelque chose de latin, catholique et expansif allait en venir au baroque ou plutôt lui était rendu, comme une contagion du recueillement.

 

Quand Jordi prendra sa viole avec tel complice d'âme, Christophe Coin ou Ton Koopman, l'aventure sera approfondissement ; mais elle deviendra authentique exploration quand, avec Hespèrion XX (devenu XXI quand le siècle changera), il se fera le Christophe Colomb d'une nouvelle Conquête.

 

À lui seul le sol espagnol était un tel croisement d'influences, d'imprégnations ! De là vers Salonique et plus loin s'est déracinée, expatriée la plainte juive pourchassée. Et comme notre cœur se serre quand Montserrat étrangement la fait consoner et cousiner aux Pleurs, si distants d'apparence, que fait entendre la viole de Sainte-Colombe : tant toutes larmes sont frères ! À bord des caravelles on passera plus loin, Jésuites au Mexique, François Xavier au Japon. Hespèrion XX a rendu voix à ces musiques d'autre part, les converties comme les restées rebelles. Tout pour Jordi et ses équipages — Hespèrion, Capella de Catalogne, Le Concert des Nations — a fait recueil : et de cette cueillette se nourrit notre recueillement.

 

Une fois devenu (sous le nom d'Alia Vox, autre voix vraiment) son propre éditeur, des livres ont suivi, qui nous ont meublés d'images sonores inouïes l'Asie et l'Amérique. De grandes figures symboliques, rassembleuses, comme Don Quichotte, y ont déployé leur puzzle musical. Ou encore : comment chanteraient Jérusalem, Constantinople, si elles étaient une voix ? Et plus récemment : ce qui nous reste des Cathares, et où au monde (ou ailleurs) se cache l'Autre Royaume ?



LE CHANT DES EXCLUS


Soixante-dix ans demain. Une ferveur, une curiosité intactes. Davantage de sel dans le poivre du cheveu et de la barbe (et d'argent dans les cheveux de Montserrat). La même essentielle bonté dans leur regard, dans leur musique. Ces deux-là ont bien mérité d'être faits ambassadeurs de paix. Ils ne se répandent pas en paroles, en promesses. Ils donnent. Avec sa seule viole, Jordi a ouvert notre oreille à ce qui est resté immémorialement chant jondo, le plus profond, presque silencieux. Sachons y sous-entendre aussi celui qu'il est allé explorer à l'autre bout des matins du monde : celui des exclus, des oubliés, des bâillonnés. L'air inflexible, fermé sur un apparent mutisme, c'est alors qu'il touche du plus près. Une voix qui est aussi un silence. Qui d'autre nous fait cela ?



André Tubeuf

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