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Hildegard Behrens
Adieu lumière

Elle était l'une des dernières grandes sopranos encore en activité. À 72 ans, cette éclatante et lumineuse interprète de Strauss et de Wagner s'est éteinte.

PAR André Tubeuf | LE PORTRAIT D'ANDRÉ TUBEUF | 12 octobre 2009
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Classica


Une inoubliable Brünnhilde

Ci-dessus : Hildegard Behrens/Brünnhilde (Crépuscule) dit à Matti Salminen/Hagen comment tuer Siegfried.


AU DISQUE

On l'a dit, il fallait sa présence, ne fût-ce que sur l'estrade. Que reste-t-il de visible d'elle ? Peu, hélas.

Le Ring au Met avec Levine chez DG, où sa Brünnhilde est glorieuse, mais vétustissime de mise en scène, décor, esthétique.
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Retrouvera-t-on celui de Sawallisch paru jadis en CDV, urgent, bizarre, mais autrement neuf et vif (plus Varady et Fassbänder, essentielles) ? Noter, marginale, mais hallucinante, Elettra (Ponnelle/Levine) au Met. On sera surpris de trouver une voix si importante, sitôt stabilisée, nous donner Frauenliebe et surtout des Strauss sublimes (Wiegenlied ! Die Nacht !!). Un ensemble vocal Wagner avec Sawallisch est estimable (l'inattendu Euch Lüften).

Et évidemment Salomé avec Karajan,

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puis Guercœur avec Plasson, son héritage EMI.

Importantes (Philips) son Isolde d'une tranquillité hypnotique avec Bernstein, déparée par un impossible Peter Hofmann,

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et Marie de Wozzeck (Abbado, DG).

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Essentiel le Fidelio avec Böhm (Orfeo). Fascinant patchwork chez DeccaNuits d'été, Schéhérazade voisinent avec les scènes de Leonore et Senta. On peut vivre sans sa Tosca pour Maazel, son Agathe pour Kubelik — pas sa faute : c'est le temps où, en studio, intégrale commence à vouloir dire indifférence.

Mais ne pas manquer le splendide ensemble de Frau ohne Schatten (Solti) chez Decca, même si on l'a préférée, elle, en Impératrice.


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Eblouissement sur Salzbourg, alors nombril du monde lyrique. Pour fêter (en avance) ses 70 ans, Karajan avait enfin trouvé l'interprète idéale, il pouvait enfin monter Salomé ! Hildegard Behrens y étonnait en musicienne, par la fluidité, la facilité, une impressionnabilité moirée du discours, avec la ligne et le frémissement du violon ; en scène onduleuse et troublante, comme née d'un Klimt, avec le scintillant.

Inconnue elle n'était pas tout à fait, sinon du smart set de Salzbourg et des maisons de disques. Covent Garden l'avait déjà vue en Leonore et même le Met dans, surprise, Giorgietta du Tabarro. Pour les mondains, autant dire, rien. Salzbourg répara vite. Böhm, sûrement jaloux de Karajan, la voulut pour Ariadne de Strauss dans l'étonnante mise en scène de Dorn : statuesque, mondaine, magique. Elle n'avait qu'à paraître pour se montrer star, en toute simplicité vestimentaire d'ailleurs. Mais au tape-à-l'œil que ce Salzbourg-là devenait, elle préférait les équipes : c'est à Munich, Zurich qu'elle ira de préférence essayer les rôles importants et lourds, et il ne fallait pas traîner. L'incroyable en effet est qu'en un temps médiatisé à mort, friand de jeunesse et la dévorant, cette toute neuve Salomé avait 40 ans. À cet âge, Flagstad croyait avoir fini mais pouvait repartir, prête à tout.

Mais l'époque le permettait, et c'était Flagstad. Behrens s'était préservée toute seule contre un monde et une mode qui ne le toléraient plus. On la prendrait dans ses termes à elle, elle choisirait ses rôles, son moment et parfois son metteur en scène. Elle avait déjà un métier, son aplomb propre. Ses années de droit à Fribourg ne l'avaient pas empêchée, musicienne née, d'apprendre son violon, son piano, la voix grandissant de son côté. Significativement on la verra, déjà star mondiale, préférer pour ses splendides Wesendonck-Lieder de Wagner la rare toute petite formation de chambre et le plus petit des festivals, Fénétrange, en Lorraine, et ce par deux fois. Comme en famille. La vérité musicale avant tout.

Et la tenue. Avec ce physique, cette stature nobles, c'était vocalement obligé. Elle avait débuté Comtesse des Noces de Figaro à Fribourg en 1971 ; chanté Mozart, Berg, de premiers Janácek à Düsseldorf, Francfort. Elle allait au bout de sa toute première Isolde (Zurich, 1980) héroïquement, surmontant un drame intime crucifiant. On y était, on l'a vue faire front (et comme elle rayonnera, plus tard à Munich au moment de Rusalka, dans l'ascenseur de l'hôtel, l'enfant passionnément voulu serré contre son sein). Inoubliable Leonore (avec Böhm à Munich, son dernier Fidelio). Trois premières Brünnhilde d'un coup, dans l'unique Ring de Solti à Bayreuth 1983 ; plus, partout, la tuante Elektra de Strauss, mais dans ses termes scéniques (son mari, prudence, sera à la régie).

Dépense forcenée, immense : mais la chanteuse était prête, adulte, attaquant juste, sûre d'aigus comme inépuisables. Pourtant la voix, de texture, restait plastique, transparente parfois, comme mal assurée de sa stabilité sonore. Mais une sensibilité intellectuelle rarissime, une culture, un jusqu'auboutisme intuitif lui assuraient la projection, le punch qu'en termes simplement physiques elle n'avait pas. Et quand il devait se placer plus haut, le son, dans son endurance même, s'intensifiait, se posait d'autant mieux. Étonnantes apothéoses de Brünnhilde et Isolde, exaspération visionnaire de Senta ! Qui n'a pas vu Behrens en scène cette grande dizaine d'années-là, qui ne sait d'elle que sa voix telle que le disque la réduit n'imagine pas le rayonnement qui la décuplait "live".

La compassion inondait cette Brünnhilde comme aucune, héroïquement chantée pourtant comme aucune : comme si, pour une fois, Brünnhilde se souvenait d'avoir d'abord été Sieglinde, souffert comme Sieglinde. Les yeux, le visage levé de cette Leonore ont suffi, tout ce temps, à renvoyer au rayon gamines d'autres, grands talents certes mais qui s'efforçaient, sans la vision. Elle rêvait de la tunique sublime des grands Gluck tant en scène elle incarnait la vertu : mais personne ne lui a offert l'Alceste qu'elle sentait et portait en elle ; ni, dans son français superbe, le doublé Cassandre/Didon. Par jeu (le théâtre est tout ce jeu-là), elle a été inouïe dans L'Affaire Makropoulos de Janácek, haussant ce qui peut être vaudeville au tragique. Dans Donna Anna (Don Giovanni), dont elle a préservé la souplesse vocale jusque très tard, dans Elettra (Idomeneo) où Ponnelle a fait d'elle la plus extraordinaire Méduse d'opéra qui soit, le tragique rayonnait. Elle était Elektra à Salzbourg aussi tard que 1996, pour les adieux de Rysanek devenue Klytämnästra.

Elle se sera épargné la reconversion pathétique mais si souvent dérisoire de tant de glorieuses qui, incapables désormais du rôle où leur aigu a fulminé, visent vocalement un grand cran au-dessous – compensant par la mimique. Son seul rôle de vieille, l'âge venu, la Sacristine de Jenufa, à Salzbourg en 2001, elle l'a repris à Toulouse en 2004, intacte de rayonnement, d'intériorité, d'humanité (sinon tout à fait de voix).

La France et même pour une fois Paris lui auront fait la part belle, d'inoubliables Wagner d'estrade avec Barenboim et l'Orchestre de Paris ; et en scène la royale séquence aux années 1980 de Senta (avec Van Dam, hantée), Leonore, Tosca (avec Pavarotti) et Elektra les couronnant. Ses débuts inauguraient l'après-Liebermann, un chant d'une franchise moderne, neuve : restée unique, son Impératrice de La Femme sans ombre, c'était aussi l'après-Rysanek, non moins mémorable ; créature faite d'air et de lumière, chant fait de moirures – sa vraie identité en Strauss, mieux que la Teinturière aux couleurs et contours autrement marqués qu'elle offrira ensuite, au disque seulement, à Solti.

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