Hans Knappertsbusch : d'un autre monde
Fascinantes par leur hypnotisme et leur force dramatique, les lectures du maestro allemand restent à peu près inégalées dans Wagner. Retour sur un mythe.
Au début des années 50, deux choses ont changé la face du monde musical. Le microsillon démarrait, assurant à la musique un contact public et une diffusion d'un nouveau type. Et Bayreuth rouvrait, avec une action musicale à nu, expressive, en pleine lumière.
Hans Knappertsbusch à l’époque où il était directeur général de la musique à Munich, poste qu’il occupa de 1922 à 1936. Il dut quitter l’Allemagne pour l’Autriche en raison de son opposition au régime nazi – notamment de son constant refus de jouer le Horst Wessel Lied, l’hymne nazi, avant les concerts.
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Ils n'ont été que deux, deux K, à se trouver associés aux deux : Karajan, le jeune loup, très soutenu par Columbia, en direct de la Colline sacrée, enregistrait et publiait Les Maîtres chanteurs de Nuremberg ; et Knappertsbusch, un dinosaure déjà, comparé au prétendant tout neuf. Sous la bannière de Decca, c'est Parsifal qu'il enregistrait « live » (ses Maîtres chanteurs de studio étaient déjà sur le marché). Pour le plus jeune, 1951 marquait l'envol. Simple consécration pour l'aîné, dans son enracinement de toujours : la tradition, le sol germaniques.
Le trait le plus significatif chez Knappertsbusch, le plus admirable aussi, c'est qu'arrivé à ce top, il ne broncha pas. Pas de voyages, pas de tournées, pas d'orchestres à lui, pas de rappel pour lui après ses performances ; le même effacement personnel, toujours ; au sens strict, pas de carrière. La continuité seulement, et une espèce d'insolence dans cette continuité, affirmant une stabilité, une fidélité. Un terroir. Une façon de vivre et de musizieren. Peut-être se disait-il qu'elle ne l'avait porté au top que par erreur.
Un résistant tranquille. Un méditatif, un silencieux. Étudiant, il s'était voulu philosophe. Sa thèse sur Kundry, personnage alors très neuf, l'a mené naturellement à Bayreuth, assistant Hans Richter et Siegfried Wagner. Ses débuts comme chef à part entière furent en 1913 chez lui, à Elberfeld. Il avait vingt-cinq ans. Via Leipzig et Dessau, on le retrouve Generalmusikdirektor (GMD) en 1922, à trente-quatre ans, à Munich, pas moins, succédant à Bruno Walter, pas moins. Il y resta quatorze ans. Le Prinzregententheater de Munich, bâti sur le modèle de Bayreuth, abritait un festival d'été : le GMD y dirigeait tout Wagner et le Mozart sérieux, La Flûte enchantée.
La marée brune cependant montait. Solide et même solennel, monolithique dans ce qu'il était et ce qu'il croyait, jamais Knappertsbusch n'a cherché à plaire. Mais là, carrément, il déplut. En 1936 — rarissime excursion —, Beecham l'invitait à Londres diriger Parsifal et Le Chevalier à la rose. Le visa lui fut refusé. Trop de gestes, sûrement, et trop explicites : tel ce cendrier jeté au haut-parleur qui, dans la salle où il répétait, allait beugler un discours du Führer. On le dégomma de Munich. Replié à Vienne, il y restera, malgré Anschluss et guerre.
Il avait été des premiers invités à Salzbourg, dès 1929, dirigeant Magda Tagliaferro dans Falla. Ce fut son seul exotisme. Ensuite il ne mettra plus que Beethoven, Brahms, Strauss, Wagner à ses programmes ; plus, en 1937, Le Chevalier à la rose (avec Lotte Lehmann) et Elektra (avec Rose Pauly), en 1938 Tannhäuser, Fidelio et Les Noces de Figaro (remplaçant Bruno Walter et Arturo Toscanini partis) ; en 1939 Le Freischütz ; en 1941 Le Chevalier à la rose encore.
Après la guerre, il s'en tiendra à l'estrade, insistant sur Bruckner : Quatrième Symphonie puis Troisième, enfin Huitième. Désormais son service, c'était Bayreuth. Dès 1951, il y partageait avec Karajan le Ring, assurant le premier ; et Parsifal, qu'il cédera à Clemens Krauss en 1953 et partagera avec André Cluytens en 1957. À cela près, toute la décennie, Parsifal et Knappertsbusch seront synonymes absolus. Il n'était pas contre la modernité de Wieland Wagner ; mais certes pas pour : immergé dans l'abîme mystique (et la musique), sans doute il ne voyait (ou ne regardait) pas. Mais il n'en crut pas ses yeux, rencontrant en ville sa Kundry, sa wilde Reiterin, Régine Crespin, à dos de Vespa !
La légende veut qu'il n'aimait pas répéter. Il allait voir ses chanteurs, leur disait : « Vous savez vos rôles ? Bien. Moi aussi je les sais. » Et on s'en tenait là. Mais la réalité montre une attention au détail de l'exécution, à la structure aussi, qui dément la légende. La légende encore veut qu'il ait été lent : tant le sérieux moral, le soin technique aussi sont sensibles dans sa musique. Mais qu'on suive ses longues progressions soutenues : une tension saisissante s'y construit, nous donnant en direct de Bayreuth les Ring les plus dramatiques qui soient (sans omettre la dimension symbolique, gommée chez le plus théâtral Keilberth, qui en partagea tant avec lui). Parsifal est moins action dramatique, davantage vision et symboles. C'est en prenant le temps de bien énoncer les phrases chantées que Knappertsbusch y infuse l'intensité poignante qui les exhausse, leur ouvre une autre dimension. Qui d'autre ose cela, ce suspens, cette hauteur de vue ?
Missionnaire, il promenait son Wagner en équipe, mais seulement où il était attendu et entendu. Paris a vu assez souvent ce voyageur réticent. Ses Ring de mai 1955 et 1957 révélaient Wagner à beaucoup, avec Martha Mödl puis Astrid Varnay et Leonie Rysanek, et Sigurd Björling puis Paul Schöffler ; il revenait pour Lohengrin, Tristan, Le Vaisseau fantôme, Fidelio aussi. Il transportait avec lui son culte et sa culture, infatigable et tranquille. Pas d'accidents dans cette vie : seulement ceux de l'Histoire. Pas d'anecdotes, sauf celles du travail. Aucune montre personnelle, dans une époque où la montre devenait tout. Dans ses Brahms, ses Bruckner, ses Wagner, on n'entend que le compositeur. Comme si lui-même n'y était pour rien. Objectivité surnaturelle qui a quelque chose de mystique. Là est le nimbe particulier du chef qui s'est voulu sans auréole. Il est mort emportant intacte la plus rare de toutes : l'estime.
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