Dietrich Fischer-Dieskau L'immortel rayon de lumière
En hommage à Dietrich Fischer-Dieskau disparu le 18 mai, nous publions ce portrait qu’André Tubeuf avait signé en 2010 à l’occasion du 85e anniversaire du baryton allemand.
Amfortas et Wolfram tout juste à Bayreuth, avec un irrésistible (mais marginal) Kothner ; le Comte des Noces, Macbeth et un tardif Alfonso à Salzbourg ; Falstaff et Onéguine à Vienne, avec quand même aussi son Comte et son Wolfram, et ses deux grands rôles straussiens, Jokanaan et Mandryka. Aux États-Unis, à Covent Garden ou à la Scala autant dire rien. Dietrich Fischer-Dieskau ne s'est pas voulu, et n'a pas eu, la carrière de tout le monde : il n'avait pas les ambitions de tout le monde non plus.
AU DISQUE
Pas de déchet dans l'héritage discographique le plus important d'aucun interprète classique. Des doublons, évidemment : par règle, s'en tenir à la première fois, et être comblé.
◆ Sommets d'intelligence théâtrale en opéra : Frau ohne Schatten (Keilberth), Meistersinger (Jochum), Wozzeck (Böhm), Lohengrin (Kempe), Mathis der Maler (Kubelik), Macbeth (Sawallisch), Falstaff (Bernstein) ; sommets de pure beauté lyrique : Don Carlo (Solti), Rigoletto (Kubelik), Arabella (Keilberth), Tannhäuser (Konwitschny, Keilberth), Zauberflöte (Fricsay).
◆ Hauteur spirituelle unique dans War Requiem (Britten), Saint Matthieu (Klemperer), Cantates 56 "Kreuzstab" et 82 "Ich habe genug" (Ristenpart). En lied tout de Schubert : vol. I & vol. II et Wolf avec Gerald Moore, de Schumann avec Eschenbach (le sommet peut-être : ineffable) ; tout Brahms avec Barenboim (mais aussi Herta Klust ou Sawallisch). Récitals de Salzbourg variés avec Richter ou Sawallisch.
◆ Trop peu de DVD, mais stupéfiantes Nozze di Figaro (Ponnelle/Böhm), saisissant Tabarro "live" (Varady / Sawallisch). Et en lied Winterreise (Brendel), Müllerin (Schiff ou Eschenbach), plus des Schubert épars. Débloquera-t-on enfin pour ses quatre-vingt-cinq ans le Lear géant de Munich (Ponnelle/Sawallisch) ? Implorons !
ACTUALITÉS
Pour célébrer l'anniversaire de l'artiste :
◆ La DG propose l'intégrale en 21 CD, avec Gerald Moore, des 3 cycles de Lieder de Schubert : La Belle Meunière, Le Chant du cygne et Le Voyage d'hiver.
◆ De son côté, EMI sort deux coffrets : Recordings from the Archives et The Great EMI recordings.
◆ À signaler également un coffret de deux DVD Schubert, regroupant La Belle Meunière (Schiff, 1991) et Voyage d'Hiver (Brendel, 1979) chez Arthaus / Intégral.
C'est à domicile, dans ses propres termes, avec des chefs et des équipes connus de lui qu'il faisait de l'opéra — et pas non plus celui de tout le monde, alors : Wozzeck, quand pas un chanteur star ne s'y serait mis, et même le Dr Schön de Lulu ; Cardillac et le Doktor Faust de Busoni ; Élégie pour de jeunes amants de Henze ; en sommet la création de Lear à Munich, Shakespeare acclimaté à l'opéra dans ses termes les plus neufs, les plus décidément modernes. Ajoutons, dans les deux maisons d'opéra où il se sentait à demeure, Berlin et Munich, Barak de La Femme sans ombre, Hans Sachs et jusqu'à Germont Père. Avec ou sans Metropolitan, l'empreinte sur trois décennies d'un monde d'opéra en pleine révolution est singulière, la trace qui en reste, immense.
Encore est-elle bien peu de chose comparée à un rayonnement dans le domaine du lied à la fois universel et unique. Rayonnement ne suffit pas, ni simple charme du chanteur : mais, nourrie par une pédagogie qui s'obligeait au meilleur et voulait qu'en réciproque on l'écoute de toutes ses oreilles (et même, si l'on peut dire, dans l'espace aveugle du disque, de tous ses yeux), une œuvre.
Vis-à-vis d'un tel artiste, notre reconnaissance est nécessairement d'une autre nature. Ce ne sont pas des instants (des heures, toute une vivante durée de bei momenti) que nous lui devons, durable merveille d'une voix qui d'emblée et comme sans retouche fut une des plus belles du monde, appuyée sur un souffle exemplaire (qui en soi était une technique). C'est toute une vivante région de notre culture. Toute une culture et une attention, une profondeur, de l'écoute. D'autres, pour moins que ça (une invention du progrès, demain par ce même progrès périmée), ont été nobélisés. Lui, comme couronne, n'aura que notre gratitude. "Keiner wie Du..."
Mais il n'a pas été seulement ce novateur conquérant que la main d'Eva couronne à Nuremberg. D'emblée, avant l'âge, il était Sachs aussi : la sagesse ; le sens de ce qui va être art, et valoir ; le sacrifice de soi à ces valeurs. À l'âge où d'autres, contents de leurs premiers triomphes, vont voyager, jouir, voir et se faire voir, lui élevait ses garçons et, tout en leur faisant tourner leur train électrique (et pour lui ses disques — profession de Papa : "Plattenspieler", disaient les garçons. "Il joue des disques"), lisait, analysait, s'imprégnait dans l'immobilité et l'étude. Résultat : ces dizaines de disques, intégrales non pas ambitieuses mais insensées, impossibles, où le plus modeste lied s'inscrit, aussi beau, élaboré et achevé que s'il avait été donné dix fois en public, avec ce même sens de la perfection qui à Lipatti déjà faisait préférer le studio.
Des petits malins vont trouver cela étudié, souligné, pourquoi pas : téléphoné. Nous qui avons appris dans Fischer-Dieskau (et dans Schwarzkopf, boudée au même motif) notre Schubert et notre Wolf, et du même coup notre allemand (et combien aujourd'hui, actualité intemporelle du disque, peuvent continuer à le faire), comme nous les remercions au contraire d'avoir si pleinement communiqué !
Nous nous rappelons ces premières années 50 : deux fois par an, un microsillon venait, et nous entrions un peu plus dans les paysages de nature de l'un, les humeurs d'âme de l'autre, explorateurs fascinés, la main dans la main du meilleur des guides. C'était chez EMI alors, et bien vite sans Legge : l'oreille de Fischer-Dieskau, son instinct artiste, éduqué, lui étaient juges suffisants. En 1960, un centenaire, si peu public, fut honoré : six heures de Wolf, d'un coup ! Et on voudrait que notre gratitude, un demi-siècle plus tard, soit moins vivante et neuve ? Jamais ! Ensuite DG a pris le relais, avec souvent le même Gerald Moore ; davantage de systématiques intégrales ; une beauté de voix à peine mûrie, une interprétation qui n'avait pas à l'être.
Depuis, le "live" a diversifié l'image, notamment avec les récitals de Salzbourg, différemment centrés, avec quelque géant (Richter !) parfois au piano, lui aussi là pour servir. Quelques monuments plus subtils ont été dressés, notamment les "Introuvables" d'EMI pour ses 75 ans, où se regroupait en effet l'introuvable, et même inimaginable, cantates du XVIIIe français, Clérambault et jusqu'aux Ténèbres de Couperin.
Où se serait arrêtée une curiosité musicale aussi boulimique ? Ives et Barber (On the beach) comme s'il avait été américain ; Loewe comme s'il avait été peuple ; Lear comme s'il avait été Laurence Olivier : la seule passion de l'œuvre poussait un artiste qu'on a cru distant, étudié. Il n'est que réservé. Mais quand cette passion le saisit, comme il se donne, et donne ! Ainsi le coup de cœur créateur entre Britten et lui, d'où le War Requiem, miracle bien plus que musical, humain ; et le lyrisme visionnaire des William Blake.
Mais pour nous-mêmes, comment oublier cette première fois ? Ces tout premiers Wolf italiens de 1951 où une voix de 26 ans n'était que ce rayon de lumière, impalpable et immortel, qui va nous danser à jamais dans l'oreille...
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