Joseph Haydn
Le messager des temps nouveaux
Le bicentenaire de la mort de Haydn est l'occasion de réévaluer ce musicien peut-être mal connu. Avant Mozart et Beethoven, c'est lui qui a perçu l'aube d'une sensibilité à venir, le romantisme. Notre nouveau rendez-vous avec les grands compositeurs.
La famille Haydn était d'extraction modeste puisque le père de Joseph était charron, ce qui permet de mesurer la hauteur de l'« ascenseur social » emprunté par le futur créateur... de La Création. Dans la famille du charron de Rohrau, tout petit village de la grande plaine danubienne, entre Vienne et Bratislava, on devait pratiquer la musique. Le petit Joseph Haydn, à huit ans, chantait bien. Un jeu de recommandations classiques (le curé qui en parle à un personnage bien placé, etc.) le fit entrer à la chapelle du Stephansdom de Vienne, distante de Rohrau d'une cinquantaine de kilomètres. Après sa mue, il mena un temps une vie de bohème et un nouveau jeu de recommandations (quelle chance ! il était le voisin de Pietro Metastasio, librettiste de la cour) le mena chez le célèbre Nicolà Porpora, auteur prolifique d'opéras mythologiques et baroques, le seul maître qu'il eut jamais. À cette époque (1759), il faisait de la musique chez un certain baron de Fürnberg, qui le recommanda (encore) au comte Morzin qui en fit son maître de chapelle, poste qu'il conserva deux ans. Il composa là ses premières symphonies, en ce temps qui voyait se développer ce genre nouveau, perfectionné par les musiciens de l'école de Mannheim.
Morzin congédia ses musiciens en 1761. Haydn ne resta pas longtemps inactif puisqu'il entra au service du fastueux propriétaire du domaine d'Eisenstadt, le prince Anton Esterházy, qui le soumit à un contrat sévère. Il devait « veiller à ce que lui-même et ses subordonnés apparaissent en uniforme, [à] composer toute musique que Son Altesse jugera bon de lui commander, [à] paraître deux fois par jour dans l'antichambre pour savoir si oui ou non Son Altesse ordonne une audition musicale », etc.
Anton disparut quelques mois plus tard mais son fils Nicolas, dit « le Magnifique », lui succéda. La collaboration de Haydn et Nicolas Esterházy dura vingt-huit ans, jusqu'à la mort du prince. Le terme de collaboration n'est pas exagéré. En effet, si les clauses du contrat n'avaient pas changé, si le musicien restait une sorte de valet de haut rang, l'amour que le prince portait à la musique tissa entre lui et le compositeur un lien privilégié. Lorsque Nicolas perdit sa femme, il se consola en musique et Haydn fut alors accablé de commandes. Il fallut attendre la mort du prince, en 1790, pour que la sujétion de Haydn à la maison Esterházy se relâchât un peu.
Les conditions d'exercice des artistes avaient alors changé en Europe. Des musiciens « indépendants » commençaient à traiter directement avec les impresarios (ce fut le cas de Haydn qui composa ses Symphonies « Londoniennes » pour l'impresario Johan Peter Salomon). De toute façon, un mouvement d'indépendance de l'artiste était lancé. Nicolas semble l'avoir compris puisque, vers 1785, alors qu'il se désintéressait de plus en plus de la musique instrumentale et symphonique au profit de l'opéra, il autorisa Haydn à répondre à diverses commandes, notamment celle de la Loge olympique de Paris pour laquelle il écrit une des six Symphonies « Parisiennes ».
Il faudrait éviter l'anachronisme romantique consistant à déplorer que le malheureux Haydn ait été soumis aux caprices d'un despote (fût-il éclairé !), car c'est aussi grâce aux conditions exceptionnelles que lui offrait le prince que Haydn a pu devenir ce qu'il était. Quel compositeur, aujourd'hui encore, ne rêverait pas d'avoir à demeure et sans limitation de durée un orchestre, une troupe d'opéra, et carte blanche pour composer tout ce qu'il voudrait ?
Un soutien éclairé
C'est pour cela que Haydn s'est longtemps montré aussi créatif et fécond. Il pouvait, avec ses collaborateurs, tenter toutes les expériences. L'asservissement était paradoxalement la condition de la liberté. Avec le système Esterházy, Haydn avait la possibilité d'expérimenter comme il le voulait, en ayant à portée de main un véritable orchestre de qualité avec le soutien éclairé d'un prince passionné d'art.
L'ère romantique nous a habitués à une certaine parcimonie. On s'effraie devant l'importance de la production de Haydn : 108 symphonies, une trentaine de concertos, 68 quatuors (et non 83, comme on l'a cru longtemps), 62 sonates pour piano, 45 trios avec piano, sans compter la musique religieuse, les opéras, les lieder ! Devant une telle masse — qui n'a rien d'extraordinaire pour le XVIIIe siècle (que l'on pense à Bach, Haendel, Vivaldi ou Telemann, et même à Mozart) —, on peut se demander si tout cela est bien de qualité égale.
Réponse : plutôt oui. Prenons les symphonies. Les premières datent de son séjour chez le comte Morzin, vers 1759, peut-être un peu avant, les dernières de 1795. De cette importante production, on connaît essentiellement les six Symphonies « Parisiennes » (82e à 87e) et surtout les douze « Londoniennes » (93e à 104e). À la rigueur quelques symphonies auxquelles d'astucieux éditeurs ont donné des titres pour les populariser : « Le Matin », « Le Midi », « Le Soir » (6e, 7e, 8e), « Le Maître d'école » (55e), « Le Feu » (59e), « La Chasse » (73e), etc. Or, à l'écoute attentive, même des moins connues, même des « sans-titres », on va de merveille en merveille. On ne peut que recommander à l'auditeur curieux quelques chefs-d'œuvre, comme la bouleversante 26e Symphonie « Lamentation », la brillante et dynamique 31e Symphonie avec ses quatre cors, d'autres encore où l'on rencontre de curieuses innovations formelles, la 60e avec son finale qui semble conclure avant que les musiciens ne réaccordent leurs instruments et ne recommencent, la 61e dont le second thème est présenté d'abord avec son seul accompagnement, sans mélodie ! Et surtout, bien sûr, les six symphonies que l'on a qualifiées de « Sturm und Drang » (44e à 49e), du début des années 1770, agitées d'un frémissement préromantique.
Bien évidemment, les douze « Londoniennes » composées en deux séries entre 1791 et 1795 ont toujours été considérées à part, moins pour leurs (éminents) mérites propres que parce qu'elles précèdent immédiatement les symphonies de Beethoven et, par leur ampleur, leur aspect volontiers grandiose — notamment la dernière de la série (104e) —, introduisent directement la symphonie du siècle suivant. Par-delà les symphonies de Beethoven, celles de Haydn influencèrent directement Schubert, Mendelssohn, les symphonies françaises (Onslow, Gounod, Saint-Saëns, Bizet), et jusqu'à des œuvres néoclassiques (Symphonie « Classique » de Prokofiev, Symphonie en ut de Stravinsky).
De façon significative, les messes de la fin de sa carrière, après 1796 (Paukenmesse, Heiligmesse, Nelsonmesse, Theresienmesse, Schöpfungmesse, Harmoniemesse), prolongent cette extension du domaine de la symphonie par un renouvellement de l'inspiration sacrée. Elles restent fidèles aux canons du service mais commencent à dépasser leur seul rôle cultuel pour devenir un « grand genre » symphonique et choral qu'illustreront Beethoven, Schubert et Bruckner.
Dans la musique pour piano, on peut distinguer plusieurs paliers. La musique pour clavier s'étend sur une quarantaine d'années et offre une variété bien supérieure à ce que proposent les sonates de Mozart, comme si, dans le quart de siècle qui sépare les deux compositeurs, on était passé de l'expérimentation bouillonnante à une sorte de classicisme abouti mais moins inventif. Haydn est contemporain de l'importante transformation qui affecte à partir du milieu du XVIIIe siècle les instruments à clavier. Incontestablement, ses premières sonates sont conçues pour le clavecin et leur écriture appelle cet instrument. C'est peu à peu qu'elles vont appeler l'instrument moderne, le Hammerklavier ou piano-forte que le compositeur adoptera ultérieurement.
On pourrait compter parmi les œuvres pour clavier les 45 trios. Le piano y joue un rôle primordial, le violon n'étant souvent qu'un premier associé et le violoncelle un assistant chargé de renforcer la basse. Mais si ces trios sont différents de ceux de Beethoven, par exemple, on n'en conclura pas à leur infériorité. Comme dans ses sonates pour piano, Haydn y a innové sans cesse et livré quelques-unes de ses confidences intimes les plus touchantes.
Dans le quatuor, son apport fut aussi capital que dans la symphonie. Ainsi les Quatuors opp. 1, 2 et 3 sont-ils de simples pièces de délectation mondaine où un premier violon dialogue avec un autre violon et un alto sur la solide fondation fournie par le violoncelle. Parti de ce quatuor de divertissement, Haydn va peu à peu instituer le quatuor comme genre majeur de la musique savante par la rigueur formelle et l'importance accrue accordée au second violon, à l'alto et au violoncelle. Alors que jusque vers 1780, le quatuor était plutôt pratiqué à Paris, l'incomparable qualité des quatuors de Haydn en fit un genre viennois, immédiatement repris avec succès par Mozart qui comprit, à partir de ses 6 Quatuors dédiés à Haydn, tout le parti que l'on pouvait tirer de ce style nouveau.
Les opéras de Haydn ont une réputation médiocre. Encore tributaires de l'esthétique baroque et de l'Aufklärung, ils n'ont pas la puissance théâtrale de ceux de Mozart et les caractères dramatiques y sont moins fermement dessinés. Pourtant chaque air, chaque ensemble est une merveilleuse page de musique pure. Il faut écouter La Fedeltà premiata, L'Infedeltà delusa, Il Mondo della luna, Orfeo ed Euridice ou, plus tragiques, Armida et Orlando paladino pour se rendre compte que Haydn, s'il a mis peu de lui-même dans ces ouvrages, a atteint une sorte d'apogée de l'opéra rococo.
L'esprit des Lumières
La carrière de Haydn, alors considéré comme le plus grand compositeur vivant, fut couronnée par deux oratorios, La Création (1799) et Les Saisons (1801). Le premier s'inspire de la Genèse, à travers le poème de Milton Paradise lost, et donne des débuts du monde et de l'humanité une vision grandiose et optimiste. Le second, d'esprit très « philosophique », vante les charmes de la vie aux champs et d'une existence conforme aux lois de la nature sous l'œil d'un Dieu bienveillant : tout l'esprit des Lumières. Pourtant, dans certains passages orchestraux, Haydn s'aventure dans des zones inouïes, dans des harmonies plus audacieuses que celles de Beethoven. Du Prélude des Saisons à l'orage qui ouvrira La Walkyrie un demi-siècle plus tard, le chemin n'est pas si long. Cela permet de mesurer l'itinéraire de celui que l'on a parfois traité bien à la légère du titre sympathique et plutôt condescendant de « Papa Haydn ».
1732
Naissance (le 31 mars) à Rohrau (Basse-Autriche)
1761
Signe un contrat avec la famille princière Esterházy, qu'il servira durant une trentaine d'années.
1770-1772
Compose trois séries de six Quatuors à cordes opp. 9, 17, 20.
1791-1795
Compose les Symphonies « Londoniennes ».
1799
La Création
1801
Les Saisons
1809
Meurt (le 31 mars) à Vienne.
HAYDN EN 5 DISQUES
Quatuor Prazak
2 CD Harmonia Mundi
Grâce aux Prazak, c'est la redécouverte d'une intensité que l'on croyait perdue : avec humour ou recueillement, les Tchèques jouent dans un style très respectueux du classicisme, ni trop léger ni trop appuyé, restituant magnifiquement le mystère du préromantisme.
Nikolaus Harnoncourt
5 CD Warner
Haydn/Harnoncourt : une rencontre d'autant plus concluante qu'elle se situe à mi-chemin entre les grands témoignages du passé et la génération des Hogwood et Pinnock. Une démonstration instrumentale éblouissante.
Herbert von Karajan
2 CD DG
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Cet oratorio, Karajan l'imagine comme un drame, conciliant la profonde religiosité de l'œuvre et sa vraie modernité. Quelle noblesse dans sa direction ! À la magie sonore de l'orchestre répond une brochette de solistes (Ludwig, Janowitz, Wunderlich) exceptionnels.
Alfred Brendel
4 CD Philips
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« Personne ne sait à la fois badiner et bouleverser, provoquer le rire et l'émotion — personne, sinon Haydn », disait Mozart. Eh bien personne, sinon Brendel, n'a joué et saisi l'essentiel de Haydn. Poésie, tendresse, sens du détail et de l'infini... tout y est.
Jordi Savall
1 CD Naïve
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À la tête d'un Concert des Nations investi de bout en bout, Savall livre une version implacable et brûlante de la version originale pour orchestre... écrite à l'origine pour la Semaine sainte de 1786. Chacun des sept mouvements porte ainsi en exergue l'une des paroles du Christ en latin.
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