Philippe Jaroussky, rédacteur en chef de Classica Ses choix, ses passions, ses projets
Après Jean-François Zygel, Natalie Dessay, Roberto Alagna, Hélène Grimaud, Jordi Savall et Rolando Villazon, Classica poursuit une tradition qui lui est chère : inviter un musicien et le laisser choisir les sujets du magazine. Ce mois-ci, c'est le contre-ténor Philippe Jaroussky, la star du chant baroque, qui s'est prêté au jeu, livrant ses passions, ses émotions avec beaucoup de franchise et de générosité.
« Je ne me cache plus derrière la musique »
PHILIPPE JAROUSSKY
en six dates
en six dates
1978
Naissance à Maisons-Laffitte.
1999
Stage de chant à Royaumont avec Gérard Lesne. Début de sa carrière. Premier récital au Théâtre Grévin.
2001
Diplôme de chant au département de musique ancienne du CNR de Paris.
2002
Créé l'ensemble Artaserse.
2007
"Artiste lyrique de l'année" aux Victoires de la musique.
2010
Sesto dans Jules César de Haendel à Pleyel aux côtés de Cecilia Bartoli, Andreas Scholl sous la direction de William Christie.
« Je suis obsédé par ma propre mort. La musique classique m’aide à l’envisager, à trouver des réponses à cette angoisse. Chanter, ce n’est pas seulement mon métier, c’est aussi mon refuge »
◆
ACTUALITÉS
En concert
> 10 novembre à Lyon (Ensemble La Fenice)
> 1er, 11 et 17 décembre à Paris ("Carte blanche" au Théâtre des Champs-Elysées)
> Tournée ave Max Emanuel Cencic et Les Arts florissants : le 11/01/11 à Caen, le 15/01/11 à Grenoble, le 17/01/11 à Blagnac
> Orlando Furioso de Vivaldi (Spinosi/Audi) les 12, 14, 16, 18, 20 et 22/03/2011 et les 01 et 03/04 à l'Opéra de Nice
> Concert avec l'Arpeggiata à Rueil-Malmaison le 27/04
Côté disque
> Le nouveau récital de Philippe Jaroussky, Caldara in Vienna (Concerto Köln/ Emmanuelle Haïm - Virgin), est l'un de nos "Chocs" du mois.
> Jaroussky fait également partie de la distribution de Ercole sul Termodonte de Vivaldi aux côtés de Rolando Villazon, Patrizia Ciofi, Joyce DiDonato sous la direction de Fabio Biondi. À paraître en novembre chez Virgin.
Radio-TV
> Radio Classique propose une "journée spéciale Philippe Jaroussky" le jeudi 4 novembre.
> La chaîne Mezzo lui consacre en décembre un mois spécial. Le 15/12, diffusion de Faramondo de Haendel. Le 17/12, retransmission, en direct du Théâtre des Champs-Élysées, du récital "Philippe Jaroussky and Friends". Le 20/12, concert enregistré en juillet 2009 au Festival de Verbier. Le 27/12, Teatro d'amore.
L'ESSENTIEL DE
MES DISQUES
Qobuz découverte : -20%
jusqu'au 7 novembre 2010
■ Caldara in Vienna
Concerto Köln
Virgin
Disponible en qualité CD (LossLess)
et en Studio Master
Un volume qui s'inscrit dans la même lignée, mais — c'est une première — constitué exclusivement d'inédits. Tout le monde connaît le nom de Caldara, mais sa musique reste inexplorée ; c'est lui qui a écrit la première Clemenza di Tito, la première Olimpiade. Comme Alessandro Scarlatti, il connaît son métier et du haut de ses quatre-vingts opéras, il possède une science formidable et écrit comme il respire. Il est même parfois plus égal qu'un Vivaldi, tant chaque air est pensé et riche au plan du dialogue avec les instruments. C'est Emmanuelle [Haïm] qui tient le clavecin. Un Choc de Classica. Lire la critique.
■ Benedetto Ferrari : Musiche Varie
Ensemble Artaserse
Ambroisie
Un premier disque emblématique, dont on me parle encore aujourd'hui. Imparfait, très vert, d'une musicalité instinctive. L'aspect pointu du programme a été "payant", comme on dit. Je crois que j'aimerais le réenregistrer.
■ Alessandro Scarlatti : Sedecia
Il Seminario Musicale
Virgin
Disponible en qualité CD (LossLess)
Une œuvre importante pour moi. Celle de mes premiers concerts professionnels avec Gérard Lesne. C'est un rôle très difficile, très aigu, et on y entend une voix juvénile, assez fragile, qui convient bien au caractère du personnage. C'est aussi une oeuvre qui m'a ouvert pas mal de portes, notamment celles de Virgin Classics, auquel je suis resté fidèle.
■ Un concert pour Mazarin
La Fenice
Virgin
Disponible en qualité CD (LossLess)
Ce disque a immortalisé ma collaboration avec Jean Tubéry, l'un de mes professeurs au CNR de Paris et aussi l'un des premiers chefs à m'avoir fait confiance.
■ Antonio Vivaldi : Cantates virtuoses
Ensemble Artaserse
Virgin
Disponible en qualité CD (LossLess)
L'un des récitals dont je suis le plus content : abouti dans sa conception et très soigné dans sa réalisation. Quand j'en écoute certaines pages virtuoses aujourd'hui, je me demande si je pourrais toujours les chanter !
■ Vivaldi Heroes
Ensemble Matheus
Virgin
Disponible en qualité CD (LossLess)
Le tournant de ma carrière ! Cet album est actuellement celui que j'ai le plus vendu — environ 150 000 exemplaires... Il est l'accomplissement à la fois de ma rencontre avec Jean-Christophe Spinosi (initiée avec l'édition Vivaldi) et d'innombrables concerts donnés ensemble. Un disque un peu osé à l'époque, car on n'était pas si éloigné de la parution du Vivaldi de Cecilia Bartoli ; j'étais effrayé par cette confrontation, même si le programme, plus axé sur la douceur et la mélancolie des atmosphères, différait évidemment de celui de Cecilia.
■ Stabat Mater : Motets à la Vierge Marie
Ensemble Artaserse
Virgin
Disponible en qualité CD (LossLess)
Un disque de musique religieuse était important pour moi, car ce répertoire de motets du XVIIe siècle me tenait à cœur — je continue d'ailleurs à le chanter.
■ Carestini : L'histoire d'un castrat
Le Concert d'Astrée
Virgin
Disponible en qualité CD (LossLess)
Je pensais à ce projet depuis que j'étais étudiant. J'avais même "rencontré" Giovanni Carestini à l'occasion de ma thèse de Conservatoire, réunissant des dizaines et des dizaines de partitions découvertes en Italie, en Allemagne... Certes, on n'est jamais fier d'un enregistrement, mais lorsqu'on dit aujourd'hui : " Carestini ? Ah ! oui, le fameux rival de Farinelli ! ", je pense que ce disque y est un peu pour quelque chose... Oui, faire ce disque était presque un rêve de gosse.
■ Teatro d'amore & Via Crucis
L'Arpeggiata
Virgin
Disponible en qualité CD (LossLess)
Disponible en qualité CD (LossLess)
Christina Pluhar et l'Arpeggiata m'ont ouvert à une autre façon de concevoir la musique : à mes débuts, je composais quelques programmes musicologiques qui faisaient surtout plaisir à mon cerveau. Christina a ce génie de la composition des concerts, avec des spectacles endiablés ou quasi mystiques ! Un aspect de Teatro d'amore est l'humour, le jazz, l'improvisation, et je me suis vraiment étonné moi-même avec elle, me retrouvant parfois à danser sur scène. Ces disques ont peut-être aussi jeté un éclairage nouveau sur moi : comme si je montrais que je pouvais être aussi moins sérieux... Je continue à creuser dans cette direction-là, notamment pour la "carte blanche" que je prépare pour décembre (lire "Actualités" dans l'encadré).
■ Stefano Landi : Il Sant'Alessio
Les Arts florissants
Virgin (DVD)
Pour un baroqueux français, travailler avec William Christie équivaut à un adoubement. C'était ici ma première collaboration avec lui, mais elle a bien failli ne pas se faire, car j'étais malade durant l'audition. Mais il a été adorable et m'a stoppé au bout de deux minutes, convaincu tout de même par ma prestation. Depuis, c'est une belle histoire : Bill nous inspire et il nous laisse une totale liberté s'il est convaincu par une initiative personnelle. C'est tout ce que j'aime. Le travail avec Benjamin Lazar était intéressant et exactement adapté à l'œuvre, et ce fut aussi une très belle rencontre avec Max Emanuel Cencic.
■ Opium
Mélodies françaises
Jérôme Ducros, Renaud Capuçon
Virgin
Disponible en qualité CD (LossLess)
Un disque qui a fait couler beaucoup d'encre — de la bonne (en Allemagne et en Angleterre) et de la mauvaise (en France) ! Cela a choqué une partie du public de m'entendre pour la première fois en français, et je ne m'attendais pas à autant de réactions. Toutefois je comprends, avec le recul, qu'une voix de contre-ténor dans cette langue ait pu surprendre. Pour moi, c'était une évidence... On a pu dire que j'étais un artiste lisse, sage, consensuel, une image que ce disque a quelque peu cassée. Pourtant, je n'avais aucune envie de me démarquer ! J'ai chanté ce répertoire simplement comme je l'entendais naturellement ; j'estimais que ces mélodies correspondaient bien aux climats de ma voix. Il y a aura sûrement une suite...
■ Johann Christian Bach : La dolce fiamma
Le Cercle de l'harmonie
Virgin
Disponible en qualité CD (LossLess)
Après Vivaldi et Carestini, ce volume poursuit une sorte de série dédiée au répertoire pour castrat. Avec Jérémie [Rhorer, chef du Cercle de l'harmonie], nous avions d'abord pensé à Mozart, mais en lisant les opéras de Johann Christian Bach, il nous a semblé intéressant de lui rendre justice. Cette période fin baroque-début classique ne me passionnait a priori pas trop, mais j'ai révisé mon jugement et je m'y intéresse de plus en plus.
■ Haendel : Faramondo
I Barocchisti
Virgin (3 CD)
Disponible en qualité CD (LossLess)
La découverte de Diego Fasolis, un chef extraordinaire. Et une manière de sceller une amitié entre contre-ténors : Max Emanuel Cencic et moi avons une mutuelle admiration — mais je serais incapable de chanter ce qu'il a choisi, en raison des couleurs de voix. Dans Sant' Alessio par exemple, si nous avions interverti les rôles, cela aurait été beaucoup moins intéressant : Max a une voix plus grave, plus puissante et charnue que moi dans le grave mais paradoxalement plus androgyne.
Un disque de musique de chambre baroque avec Max Emanuel Cencic et William Christie, un projet italien avec Andrea Marcon et son orchestre vénitien. Peut-être aussi un "Opium 2" (autour de Verlaine, de Fauré à Ferré), des disques avec l'Arpeggiata. Et à la scène, un opéra en création mondiale sur le Caravage, sur un livret de Dominique Fernandez et une musique de Suzanne Giraud, au Théâtre des Champs-Elysées la saison prochaine.
« Rien ne me prédisposait à une carrière d'artiste. J'ai grandi dans une famille de la classe moyenne à Sartrouville, en banlieue parisienne, où j'ai fait toutes mes études. J'ai commencé la musique tard, à onze ans. Mes parents n'étaient pas musiciens. C'est au collège, grâce à un professeur de musique charismatique, que je me suis découvert cette passion. Il faisait écrire des chansons aux élèves et j'aimais les chanter. Apparemment avec succès, car il est allé voir mes parents pour leur dire que je devais continuer. Je pense que c'est là qu'est née ma vocation. Enfant, je dessinais et je peignais beaucoup. Mais quand j'ai débuté le violon, jouer est vite devenu une obsession.
Comment votre entourage a-t-il réagi ?
— Mes parents possédaient des disques classiques — ma mère aimait beaucoup la Callas, par exemple. Ils ont vite compris ma passion pour la musique. Et m'ont dit simplement : "Passe ton bac d'abord." C'est ce que j'ai fait. J'ai obtenu un bac scientifique et j'ai pu ensuite me lancer. À ce moment-là s'est produit un autre déclic.
Lequel ?
— À dix-huit ans, j'ai assisté, un peu par hasard, à un concert de musique baroque dans une église où chantait le contre-ténor Fabrice di Falco. J'ai immédiatement été sous le charme et troublé par le décalage entre le physique du chanteur et sa voix cristalline. Je me suis dit : "Pourquoi pas moi ?" Je m'amusais déjà à chanter, pour rigoler, en utilisant une voix de tête. Évidemment, je ne pensais pas à l'époque en faire un métier.
Pourquoi chanter en voix de tête ?
— Cela m'est venu naturellement, sans réfléchir. Peut-être parce que j'apprenais le violon et que je cherchais à reproduire avec ma voix les sonorités aiguës de cet instrument. Je trouvais cela amusant, agréable à mon oreille. Je chantais tout ainsi, les tubes qui passaient à la radio aussi bien que "Casta diva". Ensuite, tout est allé très vite : j'ai suivi un stage à l'abbaye de Royaumont avec le contre-ténor Gérard Lesne, qui m'a tout de suite demandé de chanter avec lui. Lors de ce même stage, le chef Jean-Claude Malgoire m'a lui aussi engagé pour quatre mois. Pour un jeune chanteur encore étudiant, c'était comme un miracle : avant d'avoir achevé mon cursus, j'étais lancé dans le milieu professionnel ! Aujourd'hui, on dit souvent que je suis un "jeune chanteur" ; en un sens, c'est vrai, car je n'ai que trente ans, mais il faut savoir que je chante depuis déjà plus de dix ans...
On vous voit souvent à la télévision. N'avez-vous pas l'impression de verser dans le "people" ?
— Certainement pas ! Lorsque je passe à la télévision, même si ça ne m'arrive pas si souvent que ça, je chante toujours du classique. Je n'essaie pas de présenter une autre image de moi, qui serait plus en accord avec les goûts supposés du grand public. J'ai eu ainsi à me "vendre" à côté d'un footballeur. Un peu décalé, quand même, non ? Mais j'aime bien ce genre de confrontations car elles montrent que la musique classique n'est pas un ghetto. Je suis un enfant de la télé, j'aime les jeux vidéo et je me dis que, en allant ainsi défendre Monteverdi sur le petit écran, je vais amener un certain public à le découvrir.
Cela a-t-il affecté votre personnalité ?
— D'une manière générale, j'ai changé. Je suis maintenant moins timide, j'assume le fait d'être un artiste, de me produire sur scène. À mes débuts, j'avais tendance à me cacher un peu derrière la musique : je voulais penser que le public venait entendre un répertoire, mais pas moi. Aujourd'hui, je l'accepte. Ça ne me gêne plus qu'on apprécie mon timbre. Mais au fond, je veux faire passer la musique avant toute chose.
Il existe aujourd'hui une centaine de contre-ténors en activité sur la scène internationale, contre une dizaine il y a vingt ans. Pourquoi une telle recrudescence ?
— Il y a une demande croissante, qui vient de la multiplication des productions d'opéras baroques un peu partout dans le monde. Ces opéras ont été écrits pour les castrats, ces voix surhumaines qui n'existent plus. Aujourd'hui, il existe deux solutions pour remplacer les castrats : les mezzo-sopranos et les contre-ténors. Mais imiter un castrat n'est pas chose facile !
C'est pourtant ce que vous parvenez à faire. D'ailleurs, comment définiriez-vous un "contre-ténor" ?
— C'est un homme qui chante avec une voix de tête. Ce n'est ni un haute-contre, sorte de ténor aigu qui développe une voix de poitrine, ni un falsettiste — ou fausset, comme on dit parfois. Ces expressions horribles sous-entendent que cette voix est feinte, fausse, antinaturelle. Or la voix de contre-ténor n'est pas plus fausse qu'une voix de femme. Si vous entendez Natalie Dessay parler, sa voix n'a rien à voir avec celle qu'elle a en chantant. C'est la même chose pour moi.
Comment travaillez-vous votre voix ?
— J'ai le même professeur depuis douze ans, Nicole Fallien. Grâce à elle, j'ai appris à placer ma voix, à donner la bonne couleur aux voyelles. Rien de plus énervant que les chanteurs qui mettent des "a" à toutes les sauces ! Il m'a fallu beaucoup de temps, six ou sept ans, avant de trouver ma voix. Elle est naturellement légère, céleste, diaphane, à l'aise dans les musiques douces chantées piano. J'ai beaucoup travaillé la rondeur, la projection des sons. Un chanteur doit posséder toute une palette d'expressions, pas seulement un seul registre. J'aime beaucoup, désormais, les rôles d'opéra très dramatiques ou les démonstrations virtuoses, qui sont souvent grisantes. C'est pourquoi j'apprécie autant Cecilia Bartoli. C'est une vraie sorcière. Comment fait-elle pour exprimer autant par le chant ? J'aime avant tout les interprètes expressifs.
Sur scène également ?
— Oui, bien sûr ! D'ailleurs, savez-vous quelle était la plus grande difficulté à mes débuts ? Apprendre à vraiment dire un texte. Je savais chanter les notes mais pas exprimer les mots. J'allais toujours plus vite pour la musique que pour le texte. Du coup, j'avais tendance à en faire trop, de peur de passer à côté du caractère d'un personnage. Je suis davantage dans l'épure, désormais, moins "premier degré". Je souhaite laisser plus de champ à l'auditeur pour qu'il puisse être libre de découvrir différents aspects de mon interprétation.
Avez-vous le sentiment d'avoir changé ces dernières années ?
— Une chose importante a changé : ma carrière s'est développée en dehors de la France depuis deux ou trois ans. Je fais de plus en plus de concerts en Allemagne, aux États-Unis ou au Japon. Sinon, je sens que ma voix a gagné en rondeur et en projection.
Comment cela ?
— C'est que mon travail avec mes professeurs porte ses fruits ! Outre Nicole Fallien, je vois un coach, Frédéric Faye, pour une approche "en profondeur" des questions vocales. J'effectue avec lui un travail sur la "résonance" : en soi, pour bien projeter ma voix, et intérieurement, pour vivre mieux avec la musique. Frédéric Faye a inventé une technique passionnante. Pour lui, il existe deux états vibratoires : le "on" et le "off". Dans le "on", chaque note est anticipée et trouve naturellement sa place dans le corps et sort parfaitement de la bouche. Chaque accent, chaque voyelle, chaque mot est ainsi retranscrit de manière idéale. Grâce à cette méthode, je suis parvenu à mieux projeter mon chant.
Pourquoi le répertoire baroque est-il toujours actuel ?
— Parce qu'il est là, présent parmi nous. Ce qui change, ce n'est pas Monteverdi, c'est nous. Le public d'aujourd'hui n'a pas du tout en tête les mêmes sons que celui du XVIIe siècle. On s'adapte, on interprète, c'est ainsi que le patrimoine vit.
Comment ne pas trahir ce patrimoine ?
— Sait-on vraiment ce que souhaitait Monteverdi ? On a beau faire des progrès dans la connaissance des règles musicales de son époque, on ne le saura jamais. Alors on cherche, on tâtonne. J'ai enregistré une version "jazz" de Monteverdi [Teatro d'amore, chez Virgin Classics — Ndlr] avec Christina Pluhar et l'ensemble Arpeggiata, et ce fut une expérience fascinante. Est-ce la vérité de cette musique ? Personne ne peut répondre. Monteverdi se plaignait beaucoup de l'amateurisme des musiciens qu'il avait à sa disposition. Alors... Il ne faut pas être intégriste, il faut chercher à convaincre l'auditeur et coller à la rhétorique de la musique. Car dans l'art baroque, l'important est d'exprimer des sentiments forts, des personnages de chair et de sang.
Comment mettre en scène pour le public de 2010 des œuvres du XVIIe siècle ?
— Il est vrai que certaines préoccupations des livrets de l'époque peuvent nous paraître un peu lointaines. Le réflexe des metteurs en scène est donc de se dire : "Trouvons une résonance actuelle à cette œuvre." Peter Sellars, en appliquant ce principe, a transposé les opéras de Mozart dans le New York d'aujourd'hui — Les Noces de Figaro dans la Trump Tower et Don Giovanni à Harlem —, et c'était formidable. Mais cela ne peut pas fonctionner systématiquement. C'est même devenu une facilité. Alors pourquoi ne pas chercher, au contraire, à retrouver la magie originelle des œuvres baroques ? Elles sont loin de nous ? Une pastorale est un peu ridicule à l'heure actuelle ? Tant mieux ! Ce décalage peut produire du sens. Monter l'œuvre telle quelle, avec des moyens d'aujourd'hui, est peut-être la meilleure façon de la laisser parler à notre sensibilité.
Pourquoi les opéras baroques sont-ils à ce point populaires, depuis quelque temps ?
— Une partie non négligeable du public d'opéra a certainement peur de la musique contemporaine, qui lui semble opaque. On cherche donc la nouveauté ailleurs, dans le passé. Autre raison, à mon sens : cette musique baroque, qui était rapidement écrite et vite consommée, sans idée de postérité, correspond au style d'aujourd'hui. Vivaldi aimait plaire, c'est certain ; chaque note de lui l'atteste. On cherche une émotion immédiate ? Vivaldi et Haendel procurent ce plaisir dans toutes leurs œuvres. Leur charme opère immédiatement.
Quel est le secret de votre technique ?
— Pour un contre-ténor, toute la difficulté consiste à passer de l'aigu aux graves et des graves aux aigus. C'est tout un art, parfaitement maîtrisé par Gérard Lesne, par exemple. Je procède autrement : j'étends au maximum vers le grave ma voix de tête et au maximum vers l'aigu ma voix de poitrine. Je cherche aussi à ce que ma voix s'épanouisse dans tout mon corps. À mes débuts, je chantais avec ma tête ; dorénavant, tout mon corps participe, comme je vous l'ai expliqué. C'est la seule méthode valable, je crois, si l'on veut durer.
Avez-vous peur de perdre votre voix ?
— Il faut effectivement faire attention. Je suis beaucoup plus sensible, désormais, à ne pas changer de programme tous les trois jours. Je privilégie les séries ; on évite ainsi la fatigue, ce qui est essentiel.
Comment vous voyez-vous dans dix ans ?
— Ce que je peux prévoir, ce sont des changements substantiels. Vais-je garder mes aigus ? Ma voix va-t-elle plus tirer vers le grave ? Comment savoir ce que l'on pourra faire, ce que l'on aimera chanter dans quatre ans ? Je suis encore jeune et ma voix change tous les mois, je m'en rends compte. Je suis encore dans une phase active d'apprentissage ; je prends toujours des cours, chaque semaine, et la fréquentation d'autres artistes modifie souvent ma façon d'appréhender un rôle. C'est le changement perpétuel ! Dans dix ans ? Je crois que je monterai plus de projets personnels. J'ai déjà mon ensemble instrumental, j'adore rechercher des manuscrits oubliés en bibliothèque et les faire jouer. Il est évident qu'à l'avenir, ces activités vont prendre de l'importance.
Que peut nous apporter la musique classique ?
— La musique classique, c'est d'abord de la musique. Dans le rock ou la variété, il y a aussi l'image, l'apparence, le look, bref, il y a un côté "physique" qui est absent de la musique classique. Le classique est certainement aussi plus complexe, ce qui ne veut pas dire forcément qu'il est plus difficile à écouter, mais cela demande un effort. Or on vit dans une société qui valorise la vitesse, la performance, mais non pas l'effort, justement. La récompense qu'apporte la musique classique est immense. Elle offre une véritable nourriture spirituelle, des moments qui peuvent changer la vie, qui nous amènent à grandir, à devenir meilleur.
Pouvez-vous préciser ?
— Grâce à la musique classique, j'ai découvert des sentiments qui m'étaient jusqu'alors inconnus. Une certaine profondeur, comme dans l'ineffable Quintette de Schubert, qui sonne tel un adieu au monde, nostalgique et pudique, à la fois désespéré et rempli d'espoir. Ce genre de vision aide à mieux comprendre la condition humaine. Comme beaucoup d'artistes, je suis obsédé par ma propre mort. Je n'arrive pas à l'admettre. La musique classique m'aide à l'envisager, à y réfléchir, à trouver des réponses à cette angoisse. Chanter, ce n'est pas seulement mon métier, c'est aussi mon refuge. »
Questionnaire de Proust
> Le bonheur parfait selon vous ?
— Certainement très ennuyeux.
> Le trait de caractère dont vous êtes le moins fier ?
— Un certain égocentrisme, inévitable chez un artiste...
> La qualité que vous préférez chez un homme ?
— Être capable de reconnaître ses erreurs.
> Chez une femme ?
— L'humour.
> Le personnage historique auquel vous auriez aimé ressembler ?
— Ramsès II (je suis fasciné par l'Égypte antique).
> Vos héros dans la vie ?
— Les chirurgiens.
> Vos auteurs favoris ?
— Kundera, Camus.
> Votre poète préféré ?
— Verlaine.
> L'air que vous sifflez sous votre douche ?
— Je ne siffle pas... je chante !
> Vos peintres préférés ?
— Caravage, Van Gogh et Picasso.
> La fleur que vous aimez ?
— L'orchidée.
> Votre couleur préférée ?
— Le vert.
> Vos films cultes ?
— Elephant Man de David Lynch, Edward aux mains d'argent de Tim Burton, Les Diaboliques de Clouzot.
> Votre occupation préférée ?
— Être avec mes amis.
> Le talent que vous auriez aimé avoir ?
— Être un grand séducteur.
> Votre boisson préférée ?
— Le vin.
> Qu'avez-vous réussi de mieux dans votre vie ?
— Vivre de ma passion.
> Si vous deviez changer une chose dans votre apparence physique, quelle serait-elle ?
— Être plus costaud !
> La faute qui vous inspire le plus d'indulgence ?
— La paresse.
> Votre plus grand regret ?
— Ne pas être devenu un bon violoniste !
> Votre plus grande peur ?
— Perdre un des sens.
> Que détestez-vous par-dessus tout ?
— L'hypocrisie.
> Votre devise ?
— Toujours remettre à demain ce qu'on peut faire aujourd'hui ! (Une fâcheuse tendance dont je n'arrive pas à me débarrasser...)
> État présent de votre esprit ?
— En ébullition !
Comment aimeriez-vous mourir ?
— Sans m'en rendre compte.
> Si vous êtes croyant, qu'aimeriez-vous que Dieu vous dise en arrivant au ciel ?
— Je ne crois pas, du moins pas en Dieu.
Mon univers
Gastronomie
Difficile pour moi d'imaginer être chanteur et ne pas être gourmand... J'ai été élevé dans la tradition des grands classiques de la cuisine française (on se souvient à vie du bourguignon ou de la blanquette maternelle) et j'affectionne donc tout particulièrement les plats simples et généreux. J'apprécie aussi énormément le vin, même si je sens parfois qu'il me manque encore certaines connaissances pour apprécier à sa juste valeur un grand cru !
Voici le "mini-guide du routard" de mes adresses parisiennes :
> Très chic : Le Meurice (photo ci-dessus), qui restera mon plus grand choc culinaire.
> Prix moyens : Le Devèze, mon lieu de prédilection après un concert au Théâtre des Champs-Élysées. Le chalet des îles Daumesnil dans le bois de Vincennes, pour déjeuner en extérieur lors d'un week-end ensoleillé.
> Bon marché : Le Sancerre dans le 3e arrondissement, petite brasserie au charme discret mais avec une cuisine et un accueil de qualité. Chez Prune : pour profiter de sa cuisine très inventive le midi et de l'atmosphère apaisante du canal Saint-Martin.
Paris
J'ai été élevé en proche banlieue, et Paris m'a toujours fasciné ! Depuis mon plus jeune âge, c'était mon rêve d'y habiter. Aujourd'hui, je voyage beaucoup pour les concerts, mais je reste émerveillé par la plus belle ville du monde et je me sens très privilégié de pouvoir y vivre. Parmi mes endroits préférés, le Musée Rodin (photo) pour son magnifique jardin, le Musée Picasso, où je me rends régulièrement, et la place des Vosges où je rêverais tant d'habiter un jour...
Le violon
Même si j'ai arrêté d'en jouer depuis bientôt dix ans, je crois que je resterai toute ma vie "un violoniste dans l'âme", car j'ai appris la musique avec cet instrument (beaucoup me disent que cela s'entend encore quand je chante). Je resterai aussi avec regret toute ma vie "un violoniste raté", et j'ai beaucoup d'admiration pour ceux qui ont réussi à être, eux, de bons violonistes ! J'écoute encore souvent mes interprètes favoris — parmi eux, David Oïstrakh, Ginette Neveu, Itzhak Perlman...
Les voyages
Le plus beau cadeau de ma vie d'artiste ! Plus ma vie de concertiste me fait découvrir de pays, plus j'ai envie d'en découvrir d'autres. À cause du rythme des concerts, je ne peux malheureusement rester longtemps dans un même endroit, aussi j'ai décidé d'arrêter mon activité durant quelques mois en 2013 afin de prendre le temps de découvrir certaines parties du globe que je ne connais pas encore... Parmi mes destinations favorites : l'Italie, bien sûr, l'Espagne, l'Australie (ci-contre, la Grande Barrière de corail) et l'Amérique du Sud.
La peinture
Ma première passion lorsque j'étais enfant, bien avant la musique ! Je dessinais tout le temps et m'amusais à copier (très maladroitement) des œuvres de grands maîtres comme Van Gogh, Franz Hals (illustration : Deux garçons jouant et chantant), Picasso... J'ai malheureusement arrêté par manque de temps et je le regrette souvent.
Lire l'article Philippe Jaroussky & Eric-Emmanuel Schmitt, voyages en enfance
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