Philippe Jaroussky & Éric-Emmanuel Schmitt Voyages en enfance
Leur rencontre était le souhait de Philippe Jaroussky. Éric-Emmanuel Schmitt n'a pas hésité une seconde. Tous deux découvrent de profondes similitudes entre leurs arts, et d'abord le désir d'être à l'écoute de ce qu'ils appellent leur "voix antérieure".
Eric-Emmanuel Schmitt — « Il n'y a rien de plus difficile que de parler de la musique ou de l'impression que la musique nous fait... Cela contribue aussi à conserver une distance entre l'interprète et les gens qui adorent l'interprète. Je pense que beaucoup ne cherchent même pas à formuler ces choses-là. Ils disent "j'aime"... mais c'est difficile de préciser au-delà...
« Ce qui fait peut-être la magie des voix de contre-ténors, c'est qu'on est entre le sublime et le ridicule »
« En tant qu'écrivain, j'en veux presque à la musique d'avoir un accès aussi facile à l'émotion »
Qobuz découverte : -20%
jusqu'au 7 novembre 2010
Caldara in Vienna
Concerto Köln
Virgin
Disponible en qualité CD (LossLess)
et en Studio Master
suivi de Kiki van Beethoven
chez Albin Michel
198 p. (+ CD) - 22,90 €
Kiki van Beethoven est à l'affiche du Théâtre La Bruyère à Paris jusqu'au 28 novembre 2010, avec Danièle Lebrun, dans une mise en scène de Christophe Lidon www.theatrelabruyere.com
Philippe Jaroussky — ... ou bien les fidèles remercient. Que dire d'autre d'ailleurs que "merci" ? Cependant, la différence est majeure entre nous, dans le sens où je suis un interprète, alors que vous, vous êtes un créateur.
E.-E. S. — Peut-être, mais vous êtes un interprète particulier et avez, à mes yeux, un statut différent des autres chanteurs. Déjà, vous recréez des œuvres totalement oubliées ou mises de côté. Enfin, votre voix est aussi une création de vous-même : c'est une voix que l'art et le travail ont créée, polie, car votre voix spontanée est baryton. Il y a une création de soi et une recréation du passé. Cela donne une image entièrement différente. Enfin, une caractéristique me fascine chez vous : ce que j'appelle la "star quality"...
P. J. — Ah oui ? [Sourire]
E.-E. S. — C'est un vrai paradoxe. Prenez Catherine Deneuve, par exemple : de quoi naît la fascination pour cette femme ? C'est qu'elle a une beauté lente, régulière, paisible, faite pour la photographie, mais que son débit est l'un des plus rapides du cinéma français, c'est la vivacité même ! Cette contradiction est fascinante. Chez une Cecilia Bartoli, le contraste naît entre, d'un côté, une espère de chaleur, une immédiateté, un charisme qui est comme une émanation de l'Italie à elle toute seule, et de l'autre le plus grand raffinement, la plus grande sophistication. Votre paradoxe à vous, c'est que vous avez un visage angélique, une forme de timidité très perceptible, et puis une extravagance totale dans le chant, dans les ornements, dans l'audace.
P. J. — Parfois, en concert, j'aime surprendre le public et jouer avec ce côté pudique en le mettant en pièces quelques minutes, durant un bis par exemple.
E.-E. S. — Une apparence pudique avec un répertoire impudique...
P. J. — Une fois, un critique anglais a écrit qu'il trouvait d'une indécence totale le fait de chanter en voix de poitrine, et que si j'avais baissé mon pantalon durant le concert, l'effet n'aurait pas été différent ! [Rires.] Ce qui fait peut-être la magie des voix de contre-ténors, c'est qu'on se situe tout le temps entre le ridicule et le sublime. Ce n'est pas une voix qui est perçue de la même façon chez tout le monde. Récemment, quelqu'un a encore littéralement explosé de rire au bout de trois notes en m'entendant, car il s'attendait à tout sauf ça... Ce décalage, ce paradoxe sont passionnants dans l'art : en une seconde, on peut basculer dans quelque chose de tout autre.
E.-E. S. — C'est une voix qui remue quelque chose de très profond. Personnellement, c'est la voix de mon enfance que j'écoute quand je vous entends. Ce n'est pas une voix de fille, mais ma voix de garçon originelle. Et cela, en plus du voyage dans le répertoire du passé, m'emmène très loin. C'est ma voix antérieure et ma voix intérieure. La voix d'avant l'adolescence, d'avant le trouble des hormones. J'y suis extrêmement sensible car tout d'un coup j'ai l'impression d'être dans un en deçà de la sexualité.
P. J. — Je garde quant à moi une attitude très juvénile. Comme un désir de ne pas grandir.
E.-E. S. — Ah oui ? Vous savez, quand j'écris et prends le point de vue d'un enfant, comme dans Oscar et la dame rose ou des récits comme ça, j'écris comme un contre-ténor !
P. J. — Dans L'Enfant de Noé, vous jouez sur une vision totalement décalée, parce qu'un enfant ne comprend pas tout. Ou bien il comprend différemment... Tout à coup, il est gagné par des éclairs de lucidité qu'un adulte n'aurait pas... Mais c'est la problématique de beaucoup d'artistes, non ?
E.-E. S. — Absolument. Je crois qu'un grand acteur doit avoir l'enfance disponible en lui. On rajoute des couches, mais on doit garder l'enfance. Vous, dans votre cas, c'est l'enfance, et en même temps ça n'est pas l'enfance... Expliquez-moi votre amour de la virtuosité...
P. J. — Vaste sujet !... Comme je suis d'abord violoniste, elle m'a toujours fasciné, représentant une sorte d'Himalaya impossible à atteindre... Toutefois, je me suis rendu compte que la virtuosité dans la voix était une dimension naturelle au final.
E.-E. S. — N'est-ce pas aussi une façon de s'échapper du texte, du sens ? Et de redevenir purement instrumental ? Mon vertige, quand je vous écoute dans la pure pyrotechnie, c'est que la voix continue à être expressive en s'étant libérée du mot. Pour un écrivain, c'est fascinant, voire frustrant : je pourrais très bien ne pas accepter qu'on largue les amarres à ce point-là !
P. J. — La virtuosité peut être extrêmement futile, gratuite même.
E.-E. S. — Mais elle est essentielle. Pour moi, elle dit le bonheur d'être là. Comme la joie chez Beethoven. C'est un rapport à ce qui est par rapport à ce qui n'est pas. La tristesse, c'est le rapport à ce qui n'est pas, ce qui manque, ce qui a disparu, ce qui ne viendra pas. Et la virtuosité, c'est jubiler d'être là, profiter du moment présent, exister intensément, avec brillance, flamme, panache. Il y a une philosophie, un art de vivre derrière la virtuosité, un message consistant à dire : "Jouissons, profitons-en ! Nous sommes là, nous sommes vivants !" C'est se mettre à la pointe de l'existence, en ressentir la préciosité et l'aspect éphémère. Je trouve parfois que certains chanteurs d'opéra, avec une langue qu'ils ne comprennent pas, lui rendent une sorte d'hommage. Ils sont dans une espèce de paradigme de cette langue.
P. J. — Il faut prendre garde aux mots que l'on interprète, car un chanteur peut vite figer l'interprétation d'un mot, et "amour", "mort" sonneront toujours de la même manière. Or, en fonction du contexte, ce n'est jamais le même mot ! Fréquenter la chanson française — Brel, Piaf — est passionnant de ce point de vue pour moi. La saveur du mot, selon le contexte, varie en fonction de la phrase. À l'opéra, comme on est dans la technicité vocale, on va penser parfois syllabe par syllabe, au risque d'oublier la phrase.
E.-E. S. — Vous savez, en tant qu'écrivain, j'en veux presque à la musique d'avoir un accès aussi facile à l'émotion ! Personnellement, je dois engager une stratégie narrative pour, au bout de quelques pages, créer une identification du lecteur au personnage, et enfin permettre l'accès aux émotions.
P. J. — Une question m'intrigue. Quand vous écrivez une pièce de théâtre, visualisez-vous, physiquement, vos personnages ?
E.-E. S. — Non, absolument pas. Un personnage, c'est une voix que j'entends. Je perçois des émotions, son dynamisme, sa façon de projeter les sentiments, sa discontinuité ; c'est une nébuleuse sans image.
P.J. — Quand je vous lis, je vois les images...
E.-E. S. — Ah ! mais c'est pour que vous ayez les images ! Je me retire de l'image, je ne décris jamais, je suggère. Toute ma technique est la suggestion. C'est vous qui créez les images. Parfois mes lecteurs me disent : "C'est amusant, vos livres je ne les oublie pas." Je leur réponds : "C'est normal, vous les avez écrits en les lisant à moitié, puisque moi je ne fais que suggérer." Dans cette technique minimaliste, les gens vont êtres stimulés. Certains écrivains annihilent votre imagination parce qu'ils veulent être exhaustifs.
P. J. — D'après vous, ressemble-t-on à ce qu'on fait ou crée ? Certaines personnes présupposent parfois que s'ils vous aiment bien en tant qu'artiste, ils vont vous aimer en tant qu'être humain. Mais c'est quand même très différent...
E.-E. S. — Je ne sais pas... Souvent, les gens ressemblent tout de même à leur œuvre. D'autres, c'est vrai, ont mis le meilleur d'eux-mêmes dans leur création et ne sont pas à la hauteur de celle-ci. J'en connais. C'est presque une force pour un écrivain de n'être capable que d'écrire. D'avoir uniquement, de façon compacte, ce moyen. Parfois, quand je vois un artiste incapable de pratiquer autre chose que son art, je suis presque rassuré pour lui, car je sais qu'il constitue le socle essentiel par lequel il peut être en communication avec les autres, exprimer, parler.
P. J. — On me demande de plus en plus mon avis sur tout. Je veux bien qu'on m'écoute quand je chante, c'est une donnée de base, mais quand je parle, c'est étonnant qu'on écoute mon avis sur des choses. C'est le danger de la médiatisation.
E.-E. S. — Moi aussi, on me demande mon avis sur tout. C'est le problème de la médiatisation, vous êtes VIP, tous les sujets sont bons... Nous, ce qui nous intéresse, c'est l'intempestif, l'anachronique, ce qui est aussi hors du temps et "universellement partageable". Quand vous chantez, vous ne le faites pas pour un spectateur parisien du 6e arrondissement : il peut y en avoir dans la salle, mais votre discours ne se limite pas à lui. Vous chantez pour un Allemand, pour un Japonais, et vous exprimez des choses universelles. Quand j'écris, je n'écris pas pour un public particulier — pas même celui de ma langue.
P. J. — J'ai peur que plus on soit médiatisé, plus certaines choses nous échappent. Quand on commence à chanter, c'est déjà pour se faire plaisir à nous. Puis viennent les concerts. Et le partage avec un public qui ne fait que croître... La médiatisation peut devenir un monstre incontrôlable, non ?
E.-E. S. — Mais cela serait une erreur de refuser la médiatisation, et particulièrement pour vous, car vous pouvez porter la musique encore plus loin. C'est merveilleux de faire redécouvrir des territoires inconnus de la musique et de la culture avec naturel, aisance, dans la jeunesse et avec un sens du partage. Les chanteurs qui ne font que s'illustrer dans un domaine sont comme des fonctionnaires du répertoire — c'est le cas de bien des carrières. Mais quand il y a une rareté de la personne et une rareté de la démarche, c'est extraordinaire. »
Lire l'article Philippe Jaroussky rédacteur en chef de Classica
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