• Être fidèle à la musique | 

L'invité du mois
Philippe Delerm

Pour l'écrivain Philippe Delerm, la musique est un art majuscule, mais elle peut devenir l'un de ces plaisirs minuscules qu'il affectionne tant.

PAR Olivier Bellamy | L'INVITÉ DU MOIS | 26 novembre 2009
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Classica


« La musique est un art majuscule mais peut devenir l'un de ces plaisirs minuscules que j'affectionne lorsqu'on l'écoute en voiture et que le paysage se mélange avec elle. Tout est possible : une cantate de Bach sur une autoroute la nuit peut devenir une véritable "madeleine musicale" plus tard. En tant qu'écrivain, j'écris plus volontiers sur le ronron d'un réfrigérateur que sur une cantate de Bach. Je trouve stimulant d'écrire sur des choses insignifiantes car rien n'est banal dans la vie.

« Avec Bach, le laïque
que je suis trouve
un accès au divin »


  



BACH
par Alexandre Tharaud

(Harmonia Mundi)


« J’ai connu Alexandre Tharaud grâce à mon fils [le chanteur] Vincent Delerm. Alors que Cali et Vincent venaient de chanter en duo à La Maroquinerie, il a joué une valse de Chopin qui nous a tous bouleversés par sa manière aérienne d’effleurer les touches. J’ai acheté son disque Bach. Le Concerto d’après Marcello est le morceau préféré du personnage principal de mon dernier livre. »

« Mais récemment, le pianiste Philippe Davenet, qui accompagne régulièrement Anne Sylvestre, m'a demandé d'écrire un spectacle autour de la musique et des morceaux qui avaient émaillé sa vie d'artiste. Cela s'appelle Jardins sous la pluie, comme l'œuvre de Debussy, et on l'a joué en Normandie avant de le présenter, j'espère, à Paris. Cela m'a intéressé, car j'ai plus souvent parlé de peinture que de musique dans mes livres. L'abstraction des sons met en rumeur des choses souterraines et demande un vrai travail à l'artisan que je suis.

« Mes parents étaient instituteurs et possédaient un piano, comme une sorte d'accession à la bourgeoisie. Cet instrument me fascinait et me terrorisait en même temps. Mon frère y jouait souvent des ragtimes, et lorsqu'il est parti de la maison, le piano est resté muet. Au début de ma carrière de professeur, je me suis intéressé à Alain-Fournier et je suis entré en contact avec Jean Loize, spécialiste de l'écrivain. Il nous a invités à Saint-Rémy-de-Provence, ma femme et moi. C'est quelqu'un qui m'a beaucoup influencé dans son rapport esthétique à la vie. Un matin, nous avons entendu une musique sublime. Il avait installé devant la porte de notre chambre une cassette avec le premier mouvement de la Symphonie "Cévenole" de Vincent d'Indy. Un souvenir inoubliable.

« Ma femme, Martine Delerm, est illustratrice de livres pour enfants et elle écoute de la musique en travaillant. Pas moi. Mais comme nos bureaux sont proches, j'entends un peu... J'ai ressenti un jour une émotion immédiate grâce au timbre magique d'Alfred Deller, qu'elle m'a fait découvrir. Je me suis intéressé à sa personnalité et j'ai découvert un personnage très sympathique.

« Bach est mon compositeur préféré. Certains de mes amis trouvent sa musique mécanique, mais moi elle me transporte. Le laïque que je suis y trouve un accès au divin, mais l'homme Bach est tout aussi riche et passionnant. Chez Schubert, j'entends le mélange de gaîté et de tristesse propre à ceux qui aiment la vie. Comme dit Camus, il n'y a rien de plus tragique que la vie d'un homme heureux parce qu'il a tout à perdre. En tant qu'écrivain, je suis jaloux de l'immatérialité de la musique et de sa présence physique, si difficile à obtenir avec des mots. Quand j'étais jeune, c'est la musique des phrases qui m'intéressait plus que le sens. Je passais un temps fou à régler des rythmes d'octosyllabes ou d'alexandrins. C'était ma période Flaubert. Aujourd'hui, j'essaie d'aller au plus juste de la sensation, quitte à sacrifier la musique. Et je me sens plus proche d'écrivains comme Jules Renard ou Paul Léautaud. »

Philippe Delerm est l’auteur de
La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (Gallimard, 1997).

Il vient de publier Quelque chose en lui de Bartleby
(Mercure de France).


Retrouvez Olivier Bellamy et son « Invité classique »
du lundi au vendredi de 18h30 à 20h sur Radio Classique

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