Marc Dugain, l'invité du mois de Classica
Marc Dugain, l’auteur de La chambre des officiers a besoin de la musique pour écrire ses livres. Il est particulièrement sensible aux messes des morts, qui le renvoient à son enfance.
« Comme disait Montaigne : " Vivre, c'est apprendre à mourir. " Il me semble que les compositeurs ont livré la part la plus profonde d'eux-mêmes dans leurs requiem ou leurs musiques funèbres. Ceux qui sont morts jeunes et qui ont senti leur fin prochaine, comme Mozart, Purcell ou Schubert, ont écrit des musiques essentielles. Je pense aussi à Tchekhov (mort à quarante-quatre ans) qui, étant médecin, s'est su condamné très tôt.
« Quand j'étais enfant, j'avais des angoisses métaphysiques qui n'étaient pas de mon âge, à cause sans doute de mon grand-père, défiguré par un éclat d'obus à la guerre. C'est à la suite de sa disparition et pour ma grand-mère, dont j'étais très proche, que j'ai écrit La Chambre des officiers à trente-cinq ans et que je suis devenu écrivain, après avoir travaillé dans la finance et l'aéronautique.
la musique que j'ai parfois peur
d'en écouter. »
« J’aurais rêvé de devenir chef
d'orchestre. Je donnerais
toute mon œuvre pour la joie
de diriger des musiciens. »
GABRIEL FAURÉ
Requiem
par
MICHEL CORBOZ (Erato)
« J'ai écrit La Chambre des officiers en écoutant le Requiem de Fauré en boucle. Hemingway disait qu'il s'arrêtait d'écrire au milieu d'une phrase pour retrouver, intacte, la force d'écrire le lendemain. Moi, c'est la musique qui me permet de retrouver le climat exact dans lequel j'étais la veille. Quand François Dupeyron a fait son film d'après mon livre, il a utilisé la musique d'Arvo Pärt. J'ai toujours regretté ce choix, car le Requiem de Fauré me paraît traduire parfaitement l'esprit de cette époque. »
Avec Olivier Bellamy
« Le goût de la musique m'a été transmis par mon père, qui était physicien nucléaire mais qui venait d'un milieu ouvrier et qui s'est donc formé tout seul à la musique classique. Il rentrait vers 17 h du travail et se mettait à cuisiner, sa grande passion, en écoutant Mozart et Bach.
« J'ai étudié le cor d'harmonie et les percussions au conservatoire, mais j'ai vite compris que je n'avais pas ce talent. Cela m'a quand même permis d'y rencontrer ma femme, qui m'a donné trois enfants. Je suis tellement sensible à la musique que j'ai parfois peur d'en écouter. Je sais que si je commence à me plonger dans la Messe en si, je peux la passer mille fois de suite sans réussir à faire autre chose. J'aurais rêvé de devenir chef d'orchestre. Je donnerais toute mon œuvre pour la joie de diriger des musiciens.
« Le métier d'écrivain est très solitaire. La solitude, la peur panique de l'ennui, l'ivresse des promenades dans la nature et l'amour de la musique sont liés inextricablement en moi depuis l'enfance et ont produit ce que je suis : une personne plus à l'aise dans l'imaginaire que dans la réalité.
« J'adore la musique de Fauré. Dans Pelléas et Mélisande, il a traduit avec subtilité le pire des sentiments qu'on puisse éprouver : la perte d'un être cher, l'abandon total et irréversible. La musique me semble être, de tous les arts, celui qui parvient le mieux à exprimer cet état de déchirement. J'ai plus de mal avec Wagner, comme avec Céline en littérature, car l'homme est trop loin de son œuvre.
« Dans mes livres, je tourne autour d'un mélange de fascination et de répulsion que m'inspirent la folie du pouvoir et les grands pervers de l'Histoire : le nazisme, Staline, John Edgar Hoover... Staline a exécuté des millions de gens et il a fait réveiller Maria Yudina en pleine nuit pour lui faire enregistrer le Concerto n° 23 de Mozart, qu'il écoutait pour calmer ses angoisses. Avant de massacrer les juifs, les nazis ont commencé par éliminer les malades mentaux parce qu'ils leur renvoyaient l'image de ce qu'ils étaient en réalité. Hoover était homosexuel et homophobe. La négation de soi-même, le dédoublement de personnalité transforment un être humain en pile atomique. Les accommodements avec le Mal permettent aux hommes politiques de gravir les échelons beaucoup plus vite.
« Mais heureusement, nous avons Bach, Mozart et Fauré pour nous extraire de cette barbarie ordinaire. »
Retrouvez Olivier Bellamy et son Invité dans « Passion classique » chaque jour, de 18 heures à 19 h 30 sur Radio Classique.
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