L'invité du mois
Marek Halter
Le grand écrivain français, d'origine juive polonaise, est l'un des artisans infatigables du dialogue au Proche-Orient. La musique est entrée dans sa vie de façon marquante.
« Je suis né à Varsovie avant la guerre. Une ville qui comptait un million d'habitants, dont 420 000 juifs. Pour sortir du ghetto, il n'y avait que deux solutions : devenir Rothschild ou un grand violoniste. Ma mère, qui était une poétesse yiddish, m'a donc mis un petit violon dans les mains à quatre ans. Quand des amis venaient à la maison, on me plaçait sur un tabouret et je jouais quelques airs.
« GREENSLEEVES »
par Alfred Deller (Vanguard)
Disponible en qualité CD (LossLess)
« C'est Alfred Deller qui m'a éveillé à l'opéra. Cette voix magique est comme un instrument, et c'est le plus profond de la musique, le plus humain, le plus naturel qui puisse exister. Le personnage d'Alfred Deller était en outre extrêmement sympathique. Quand j'ai entendu Greensleeves par lui, tout un monde s'est ouvert à moi qui ne m'a plus jamais quitté. »
« La guerre est arrivée et les bombes ont commencé à pleuvoir sur la ville. En courant me cacher, j'ai fait tomber mon petit violon et un voisin a marché dessus. J'entends encore le bruit atroce de l'instrument qui partait en miettes. La musique s'est arrêtée pour moi, mais je suis resté persuadé d'être un violoniste. Un jour, deux amis catholiques de mes parents, deux Justes, sont venus nous chercher pour fuir le ghetto. Mon père ne voulait pas partir : "Les Anglais et les Français vont venir nous sauver", disait-il. Mais ma mère avait déjà fait nos baluchons. C'est ce qui nous a sauvés de la mort.
« Après des mois, nous sommes arrivés en Ouzbékistan. Mes parents sont tombés malades et ma petite sœur est morte de faim. Un jour, David Oïstrakh est venu jouer le Concerto en mi mineur de Mendelssohn avec l'Orchestre d'Ouzbékistan. Des petites filles, à qui je me vantais d'être violoniste pour les séduire, sont allées voir Oïstrakh à la fin du concert pour lui parler de moi. Quand je me suis retrouvé devant ce grand violoniste mondialement connu, il m'a donné son Stradivarius. Mais j'ai été incapable d'émettre un son. J'étais humilié et je me suis sauvé. Cela m'a fâché avec la musique.
« Après la guerre, nous sommes allés en France où vivait un frère de mon père. J'ai travaillé la pantomime avec Marcel Marceau. J'ai donc appris le français avec un "muet" ! Beaucoup plus tard, quand mon livre La Mémoire d'Abraham est sorti en Amérique, mon éditeur, qui était ami avec le directeur de Carnegie Hall, m'a emmené au concert. David Oïstrakh jouait à nouveau le Concerto en mi mineur de Mendelssohn. Après le concert, je lui ai demandé s'il se souvenait de ce petit garçon qui n'avait pu jouer pour lui. Mais il ne se rappelait plus. Nouvelle humiliation. Mon air déconfit l'a fait rire et il m'a redemandé plusieurs fois de lui raconter mon histoire en riant aux larmes.
« Quand Rostropovitch a quitté l'URSS, nous sommes devenus amis. Un jour, à minuit, il m'a appelé : "Terrible... grande tragédie... venir tout de suite !" Je suis arrivé à une heure du matin chez lui, dans sa maison de l'avenue Georges Mandel pleine d'objets russes et d'icônes. J'ai appris que le physicien Andreï Sakharov, Prix Nobel de la paix, était envoyé en exil à Gorki par Brejnev. On a donc décidé d'organiser un concert le lendemain à la Salle Pleyel. Il a fallu enlever des sièges pour faire entrer les vingt-cinq caméras de chaînes de télévision du monde entier. J'ai parlé et "Slava" a dirigé le concert. Yehudi Menuhin, Artur Rubinstein ont joué. La salle était pleine et un écran géant avait été installé à l'extérieur où la foule était très dense. Quand Andreï Sakharov a été libéré en 1986, je suis allé à Moscou avec "Slava", qui revenait dans son pays pour la première fois. C'était très émouvant. »
du lundi au vendredi de 18h30 à 20h sur Radio Classique
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