Emir Kusturica, l'invité du mois de Classica
Deux fois palme d'or à Cannes, Emir Kusturica est également musicien au sein du groupe de rock The No Smoking Orchestra qui a composé la musique de certains de ses films.
« Pour moi, la musique est l'art le plus proche du cinéma. Plus proche que la littérature. Je me souviens de Kurosawa lorsque j'étais à l'Académie de Prague, qui écoutait de la musique chorale, entre deux séances de montage, pour s'imprégner de l'architecture. La différence, c'est que le compositeur travaille seul alors que le réalisateur doit aussi diriger une équipe. Il faut être à la fois Beethoven et Karajan ! Hollywood utilise la musique pour créer une ambiance, un dynamisme, pour saupoudrer l'image de sucre. Mais lorsque Kubrick utilise Le Beau Danuble bleu dans 2001, l'Odyssée de l'espace, il crée une contradiction, une profondeur de champ.
LES QUATRE SAISONS de
ANTONIO VIVALDI
par
NIGEL KENNEDY (EMI)
Disponible en qualité CD (LossLess)
« Nigel Kennedy est l'un des plus grands musiciens du monde. Il est capable de jouer avec une pureté d'émotion absolue, tout en parlant avec ses musiciens ou avec le public. Il ne sépare pas la vie de son art. Et après le concert, il retrouve des amis pour jouer du jazz ou de la musique tsigane dans un bar. »
Emir Kusturica avec Olivier Bellamy
☛ À LIRE :
Où suis-je dans cette histoire ?
par
Emir Kusturica
Ed. J-Cl. Lattès
« En musique, comme au cinéma, il est plus difficile de faire quelque chose de grand aujourd'hui, car la technique, la culture scientifique et le marché ont envahi la création. Le libéralisme dicte sa loi, et ce n'est pas bon pour l'art. Songez que Fellini, le plus grand artiste du XXe siècle à mes yeux, ne trouvait pas de quoi financer ses films à la fin de sa vie. Comme si Michel-Ange n'avait plus eu de quoi se payer de la peinture ou du marbre.
« Quand je suis parti de Yougoslavie pour faire du cinéma, mon père m'a dit : "Si tu ne deviens pas Fellini, sois au moins De Sica." C'est très balkanique comme vision des choses. Si nous devenons quelqu'un, ce n'est pas grâce à l'État, c'est grâce à nos parents, plus qu'en France, je crois.
« Toute ma vie, je me suis senti à la fois révolutionnaire et conservateur ; une combinaison impossible. Sur le plan musical, je reste très attaché à certaines figures comme Lou Reed, l'un de mes héros à cause de l'innocence de son expression. Chez lui, la force de l'idée domine le pouvoir technologique. En revanche, je déteste la techno : c'est la réduction absolue de l'art à la drogue, c'est la mort de la musique.
« J'aime la musique romantique comme Dvorák ou Brahms. Je ne pensais pas être un romantique, mais je m'aperçois que je le suis profondément dans mes goûts musicaux. Mon attachement à l'unité de la Yougoslavie, au communisme, à la religion orthodoxe, de manière mélangée et paradoxale, est une idée romantique, je pense. Ce qui me touche, c'est la profondeur de l'émotion. La mélancolie fait partie de la condition de l'artiste, même s'il a besoin de gaieté. C'est presque la "règle du jeu" de toute œuvre d'art.
« En Serbie, il y a beaucoup de cinéastes très éduqués, mais l'originalité est plus rare. Personnellement, je ne fais aucune différence entre ma vie et le cinéma. Les deux sont liés inextricablement.
« Je me souviens, un jour, je me promenais dans les rues de Sarajevo avec Johnny Depp. C'était peu de temps avant la guerre [la guerre civile en Bosnie a commencé en avril 1992 - Ndlr], il faisait une chaleur accablante. J'essayais de lui expliquer la vie dans ce pays et il ne comprenait rien. Tout à coup, un homme a posé un haut-parleur sur un balcon et la musique de La Flûte enchantée a envahi l'espace. C'était comme les trompettes de Jéricho qui annonçaient la destruction d'un monde de manière métaphorique. La pureté de Mozart dans cet environnement chaotique nous signifiait que la guerre allait avoir lieu, comme une révélation existentielle. C'est l'une des impressions les plus fortes de ma vie.» ◆
Retrouvez Olivier Bellamy et son Invité dans « Passion classique » chaque jour, de 18 heures à 19 h 30 sur Radio Classique.
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