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Le Compositeur






Personnage fugitif et mémorable, il est l'essence de la musique.

PAR André Tubeuf | HISTOIRE D'UN RÔLE | 24 février 2009
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Classica



Irmgard Seefried dans le rôle du compositeur de Ariane à Naxos


SÉLECTION
par
ANDRÉ TUBEUF



Irmgard Seefried : avec Karl Böhm en 1944 à Vienne (ci-dessus)
[En savoir plus-> http://www.abeillemusique.com/CD/Classique/2CD00163/8014399501637/Myto/Richard-Strauss/Ariadne-auf-Naxos/cleart-30509.html]

■ et Karajan en 1955 (ci-dessous)

[Écoutez et téléchargez-> http://www.qobuz.com/telechargement-album-mp3/Richard-Strauss-Ariadne-auf-Naxos-Integrale/Classique-Opera-integrale/Herbert-Von-Karajan-Musique-Post-romantique/Naxos/default/fiche_produit/id_produit-0747313303328.html]

Puis
Jurinac (Keilberth, en 1954 et Leinsdorf en 1961)
Troyanos (Levine)
Varady (Masur)

Il n'y a pas plus délicieux, plus touchant personnage d'opéra. Il est là moins d'une heure, invente sa mélodie et la fredonne sous nos yeux, se montre passionné, éperdu, tentable ; il lance à la Musique la plus brûlante déclaration d'amour jamais faite, emporte tous nos cœurs, et disparaît. Ariadne auf Naxos dans son premier état s'entrelaçait au Bourgeois gentilhomme (idée et mise en scène de Max Reinhardt) et ne comportait pas ce personnage. Le plus céleste de la mélodie qu'il entrecoupe et semble suivre des yeux, crayon à la main, pour la noter quand elle s'envole et lui échappe, ne gagnait rien à être donnée complète, finie, au divertissement de cette première version, comme Ariette der Sängerin. Avec ce Compositeur c'est l'essence même de la musique, son inspiration, son hors d'haleine, qui prend corps, âme et substance sous nos yeux. Lotte Lehmann ne pouvait quitter les coulisses de tout ce Prologue où elle figurait désormais la Primadonna/Ariadne. Elle était jalouse. Cet élan, cette spontanéité, cette défonce (et sans risques : le rôle est court), ce chant qui se sort l'âme, et prouve l'âme ! Oui elle était jalouse. Strauss lui avait demandé de quitter le rôle qu'elle avait créé à Vienne dans la version révisée de 1916. Il la voulait maintenant, mûrie, en Ariadne, comme elle avait échangé Quinquin pour la Maréchale. Mais Lotte quittant ce rôle croyait quitter sa propre jeunesse, et une vérité du chant d'opéra destiné à rester unique. La première Ariadne (Stuttgart, 1912) n'était pas viable. Trop long, trop coûteux, trop compliqué, trop tout. Le Prologue montre les préparatifs de fête chez le bourgeois de Vienne qui fait le gentilhomme, expliquant assez le bric à brac, le composite délibéré, le mélange des genres qui est tout le style et mieux, tout le propos (elles disent autrement, mais font pareil, tutte così, de A à Z, d'Ariane à Zerbinetta) de la merveille d'horlogerie et de contrepesées que sera Ariadne auf Naxos définitive.

C'est Gutheil-Schoder, grande actrice et chanteuse simplement très bonne, qui devait créer ce travesti. Elle avait été déjà le premier Quinquin de Vienne. Lotte Lehmann y débarquait de Hambourg. L'aînée tomba malade en cours de répétitions. La remplaçante appelée enthousiasma Strauss, qui lui garda le rôle. Du jour au lendemain Lotte Lehmann était le béguin de Vienne. Mal essayée en Sophie à ses débuts, déjà elle était un bel Oktavian (avant de devenir la Maréchale). Elle avait exemplairement tout pour ces Hosenrollen, rôles à culottes, si périlleusement ambigus : d'abord un vrai soprano, (elle créera de Strauss la Färberin, Christine, et Arabella pour Vienne), quoique sans ut facile (première Turandot de Vienne pourtant. Puccini aussi l'adorait) ; plus le corps de voix, le médium corsé, la couleur éloquente du grave d'une Sieglinde pour l'éternité ; surtout, insistons-y, la féminité sensuellement radieuse sans laquelle un Hosenrolle, tel que trop souvent il est confié à une mezzo (ou plus grave encore), risque de faire masculin, pour ne pas dire hommasse (écueil pour trop de Chevaliers). Il faut être une Christa Ludwig pour qu'une grande mezzo mette assez de féminité sensuelle dans ses textures plus épaisses, gardant d'ailleurs assez d'aigu, et assez juvénile et éperdu. Aucune Dalila ne peut. On y insiste. Le Komponist est bien le petit frère de Quinquin, créé par Eva von der Osten, soprano corsé mais clair et qui depuis n'a eu d'interprètes authentiquement historiques, et sanctionnées par Strauss, que sopranos caractérisés : Delia Reinhardt, Novotna, puis ensuite Jurinac, Grümmer. Sans l'électricité féminine du vrai soprano, l'élan, l'extase dans la voix et l'émerveillement, sa vulnérabilité aussi ni l'émergence du chant à fleur de lèvres, ni le coquetage amoureux avec Zerbinetta, ni l'adresse à la Musique n'auront assez de chaleur, de lumière. Le fait est que le rôle est si réellement flatteur et bien écrit que toute mezzo aux jambes montrables y fait merveille. Mais illusion aussi.

Les yeux fermés (au disque) on repère le Komponist prédestiné à sa façon de muser de la voix, de s'interrompre et de reprendre, à l'affût de sa phrase, comme suçant son crayon. Aucun 78-tours (alors qu'existent même des ensembles d'Ariadne I, dont l'Ariette) : ni Lehmann ni Reinhardt. Le seul enregistrement radio qu'on ait des années 1930 (phénoménal, avec Krauss) saute le Prologue, plus théâtre qu'opéra. La première trace est ainsi pur miracle. Vienne lui fête ses 80 ans, Strauss est au ciel : une Seefried, âgée de 25 ans, chante son premier Komponist. Cela pourrait suffire, à jamais. À Salzbourg en 1954 (avec toujours Böhm), même miracle de spontanéité (en studio avec Karajan c'est fabuleux : mais le live a une lumière de plus). Joignons à Seefried Jurinac en 1954, intuitivement inventive, créatrice (même à la radio), et idéale de voix avec Keilberth ; plus concertée en studio en 1961 (Leinsdorf) ; durcie de voix mais irrésistible de ton (Salzbourg, Böhm 1964). La même génération bénie, la génération Mozart (mais est-ce une surprise) de Vienne aux années 1945/1955 aura réussi cela, et les traces demeurent. Heureux Strauss, heureux nous. L'idéal deux fois a trouvé chair, voix et visage.







Ariane à Naxos (voir plus de détails) sous la direction de Karl Böhm en 1964 à Salzbourg, avec Sena Jurinac dans le rôle du compositeur

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