Steve Reich : succès à répétition
À Paris, la Cité de la musique rend hommage au grand compositeur américain Steve Reich. L'occasion de revenir sur le minimalisme, courant qu'il a lancé et dont l'influence reste majeure sur les œuvres aujourd'hui. Ce novateur a voulu inventer une musique en réaction totale contre les tendances dominantes des années 1960, orchestrées par Pierre Boulez et Karlheinz Stockhausen.
Être apprenti compositeur dans les années 1960 n'était pas facile. Ce que l'on appellera plus tard la "dictature sérielle" régnait alors sur le monde musical. Pour avoir une chance de jouer sa partition, il fallait suivre le modèle imposé, dès les années 1950, par quelques figures tutélaires nommées Pierre Boulez, Luciano Berio ou Karlheinz Stockhausen, dont le style âpre dépeignait une Europe en reconstruction dévastée par la guerre. Mais qu'en était-il aux Etats-Unis au temps des bagnoles chromées, de Chuck Berry et des hamburgers ?
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STEVE REICH
romantique »
Les goûts d'un compositeur se reflètent souvent dans sa musique. Or vous semblez ne pas aimer le romantisme. Pourquoi ?
— C'est vrai, je ne l'aime pas, mais il n'y a pas de mal à ça ! La musique classique et romantique, de Mozart à Mahler, est marquée par de forts contrastes censés calquer la nature humaine. Comme la musique jusqu'à Bach et comme celle de Stravinsky, la mienne est, au contraire, contrapuntique [organisation de différentes lignes mélodiques]. Au XXe siècle, la musique a pris deux routes différentes : l'une suivait Wagner et l'autre, Debussy. Et l'on constate, avec le recul, que la voie française a eu une postérité incroyablement supérieure. Aux Etats-Unis, en ce qui concerne la musique répétitive au moins, tout est venu de là.
Vos dernières œuvres mêlent des voix et des instruments. Pourquoi ?
— Ces documents sonores donnent à ma musique plus de force, plus d'émotion. Cela me permet de traiter de sujets comme la Shoah dans Different Trains ou la vie quotidienne à New York dans City Life.
The Desert Music va être jouée à la Cité de la musique. Est-ce votre chef-d'œuvre ?
— En tout cas, c'est l'une de mes partitions les plus ambitieuses et les plus longues ! Je suis allé au bout de mes idées pour utiliser l'orchestre traditionnel de manière non académique. Mais The Desert Music est très difficile à jouer.
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Influencé par le jazz, Steve Reich crée d'abord un groupe d'improvisation. Rien de véritablement concluant. Il s'y colle alors tout seul. Tandis qu'il s'amuse avec plusieurs magnétophones passant en boucle la même bande, l'un d'eux change soudainement de vitesse, créant un léger "déphasage". Bingo ! Lui vient l'idée d'une musique hypnotique aux structures faites de brefs motifs répétés. Aux origines, vers 1970, cette musique inouïe est jouée à New York, dans les théâtres branchés de Manhattan, dans les lofts de plasticiens de SoHo ou dans des galeries d'art de quartier. Sur le modèle des combos de rock alternatif, Steve Reich crée son ensemble instrumental et survit en exerçant divers métiers — taxi, plombier ou déménageur. Une tout autre musique. Mais, déjà, il se lie d'amitié avec Philip Glass, qui va rapidement devenir l'autre grande figure du "mouvement minimaliste".
"Minimaliste" : ce terme qui s'impose pour parler de ce nouveau courant est inspiré des arts plastiques. Cependant, si la peinture et la sculpture minimalistes demeuraient abstraites, la musique de Steve Reich et de Philip Glass, elle, "réintroduisait la notion de tonalité et de consonance, rejetait l'abstraction et se rapprochait en réalité de l'esprit du pop art", comme le constate avec justesse Alex Ross dans son histoire de la musique du XXe siècle, The Rest Is Noise (Actes Sud).
JINGLES, GÉNÉRIQUES, CINÉMA... TOUS LES GENRES FURENT TOUCHÉS
En France, ce courant fut presque exclusivement désigné sous le label "musique répétitive", un concept en fait plus exact que le "minimalisme" en dépit de la légère connotation péjorative qu'il véhicule. Il faut dire que dans les milieux sérieux et autorisés les "minimalistes" sont longtemps passés pour de dangereux provocateurs. À une époque où la musique contemporaine, toujours conduite par Boulez ou Berio, s'enfermait dans un cénacle pour initiés, le succès des Américains paraissait suspect. Comme le rappelle le critique Renaud Machart dans son ouvrage sur John Adams (Actes Sud), le troisième mousquetaire du groupe, avec Reich et Glass, les membres du trio eurent "une influence directe (...) sur la musique de leur temps". Et dans tous les genres : jingles, génériques, cinéma, chorégraphiques ou chansons, avec, notamment, David Bowie, dont les disques Low (1977) et Heroes (1977), ses meilleurs, ont tout à voir avec Reich et ses copains.
Cet enthousiasme a peu à peu gagné, à partir des années 1980, les institutions, qui ont vu les trois, sans doute moins austères et "minimalistes", composer pour les grands orchestres et les théâtres lyriques. Leur vocabulaire a d'ailleurs fini par s'imposer dans les sphères savantes, même les plus rétives à leurs partitions. Comble de la reconnaissance, la dernière œuvre de Pierre Boulez, Sur incises (1998), peut être vue (et entendue) comme un hommage détourné à Steve Reich.
Finalement, ce courant aura certainement été, comme l'écrit John Adams, "l'évolution musicale la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale". Ça va mieux en le répétant.
Steve Reich. Pulsations à la Cité de la musique jusqu'au 18 octobre 2011
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