• Être fidèle à la musique | 

Petrucciani est vivant

A quelques semaines du dixième anniversaire de la disparition de Michel Petrucciani, le label Dreyfus Jazz compile le nectar de ce grand héritier de Bill Evans.

PAR Marc Zisman | DISCOGRAPHIE | 17 novembre 2008
Réagir
Qobuz

Né le 28 décembre 1962 à Orange, Michel Petrucciani était issu d'une famille totalement musicienne : son père Tony est guitariste, ses frères Louis et Philippe sont respectivement contrebassiste et guitariste. C'est par pur hasard qu'il eut très tôt la révélation du piano. « Mon père m'a raconté qu'un soir, à l'âge de quatre ans, voyant un pianiste à la télévision, j'ai pointé le doigt vers l'écran en m'écriant : c'est de cet instrument que je veux jouer ». Le pianiste s'appelait Duke Ellington.

Beaucoup plus tard, à l'âge de trente ans, dans un album solo intitulé Promenade With Duke, Michel rendra un vibrant hommage à celui qui le premier lui donna l'envie de jouer du piano. Pour Noël, ses parents lui offrirent donc un petit piano d'enfant. Le voyant, Michel réclama un marteau et mit le jouet en pièces. « Et maintenant je peux en avoir un vrai. » Du coup son père, impressionné par tant de détermination, lui acheta un vieux piano déglingué et lui fabriqua une extension pour que ses pieds puissent atteindre les pédales. Ainsi put-il se lancer dans l'aventure de la musique.

« Pendant huit ans, le piano était strictement réservé aux études classiques. L'entraînement classique est capital. C'est ainsi qu'on apprend la discipline et développe la technique. »

Le pianiste d’Orange ne ratait jamais une occasion de rendre hommage à son père. « Je ne le remercierai jamais assez de m'avoir élevé comme mes deux autres frères, sans traitement de faveur. Je lui sais gré aujourd'hui d'avoir été aussi sévère et exigeant à mon égard. C'est lui qui m'a tout appris. Avec lui, j'ai appris à découvrir tous les grands jazzmen, à ressentir et à vivre intensément la musique, à comprendre que la vie d'artiste était un vrai métier qui exige beaucoup de travail et d'énergie. Il continue à m'apprendre beaucoup. Son opinion m'importe plus que toute autre. Il reste mon critique absolu. Si je suis arrivé à ce que je suis, c'est parce que j'ai toujours voulu faire ce que mon père attendait de moi. C'est pourquoi en 1992 j'ai souhaité jouer en duo avec lui à l'occasion d'une tournée intitulée Like Father, Like Son. J'ai eu enfin ce vrai bonheur de lui dire : c'est à mon tour maintenant de te prendre par la main et de te présenter au public ».

C'est à l'âge de treize ans que Michel Petrucciani donnera son premier concert professionnel au festival de Cliousclat. Au même programme, il y avait le jazzman américain Clark Terry qui était ce jour là en panne de pianiste. Quand Michel proposa ses services, le trompettiste crut à une plaisanterie. « J'ai seulement dit "jouons le blues". Après que j'aie eu joué une minute, il m'a donné une grande accolade et voilà... »

A l'occasion d'une fête de village, à l'âge de 16 ans, Michel fait la rencontre d'Aldo Romano. Le batteur qu’il appelait toujours « mon ange gardien » décide de le prendre sous son aile et produit très vite avec la complicité de Mike Zwerin son premier disque Flash. Puis il le présente au jeune producteur d'OWL Records, Jean-Jacques Pussiau. « Deux jours après, nous étions en studio. Pas mal de gens réclament, maintenant que je suis connu, une part de gâteau et prétendent m'avoir découvert. La vérité est que ce sont Aldo et Jean-Jacques qui les premiers m'ont ouvert la route ».

Résultat : de 1981 à 1985, six albums pour OWL dont le splendide Toot Sweet en duo avec l’immense saxophoniste Lee Konitz. En 1981, sa première apparition au festival de jazz de Paris laisse le public du Théâtre de la Ville en état de choc. S'exprimant dans un langage déjà très personnel en ne reniant rien de la spécificité du jazz, une nouvelle étoile du piano était née. L'année suivante, Michel décide de partir, par défi, à la conquête de l'Amérique.

Il franchit les mers et débarque à New York. Un ami lui donne l'adresse d'un musicien vivant sur la côte ouest. C'est ainsi qu'au bout de quinze jours il se retrouve en Californie dans la retraite de Charles Lloyd sans savoir quel grand saxophoniste il était et qu'il avait découvert, dans les années soixante, un jeune pianiste nommé Keith Jarrett. « Quand il apprit que j'étais pianiste de jazz, il me proposa tout de suite de jouer sur son Steinway. Quelques minutes après m'avoir entendu, il alla chercher son saxo. Pendant quarante-huit heures ensemble non stop, nous jouâmes ainsi en duo comme dans un rêve. Notre aventure commune dura cinq ans et donna trois albums. Charles Lloyd m'a vraiment ouvert toutes les portes. Je ne pouvais imaginer plus merveilleux lancement pour ma carrière Etats-Unis ».

Tout alla ensuite très vite pour le « french wonder boy » du piano jazz. « La rapidité n'est pas un choix, c'est ma vie qui va vite ». En quelques années, Petrucciani multiplie les rencontres au sommet et aligne les meilleurs jazzmen et rythmiques du monde. Citons parmi les batteurs, Roy Haynes, Al Foster, Jack DeJohnette; parmi les bassistes, Gary Peacock, Eddie Gomez, Charlie Haden, Stanley Clarke, Cecil McBee; parmi les guitaristes, Jim Hall, John Abercrombie, John Scoffield; parmi les saxophonistes, Lee Konitz, Joe Henderson, Wayne Shorter, David Sanborn, Gerry Mulligan, ainsi que le trompettiste Dizzie Gillespie…

En 1985, Michel Petrucciani est le premier français à signer, à 23 ans, pour le label Blue Note pour lequel il enregistrera six albums. Depuis son succès américain, il ne cesse, avec une énergie gourmande et juvénile, de parcourir le monde et de changer très vite de formules musicales et d'environnement. « Si je ne change pas, je m'ennuie très vite. Ce besoin se manifeste jusque dans ma vie quotidienne. Chez moi, je n'arrête pas de changer les meubles de place. En musique c'est pareil. Il faut que j'innove et varie sans cesse ».

Michel Petrucciani était un grand musicien d'aujourd'hui. Parce qu'il savait toujours aller au bout de lui-même, au bout de sa sincérité. « Peut-être, comme l'écrivait Francis Marmande, parce qu'il n'est pas comme nous, mais comme nous devrions être ».

« La musique pour moi, confiait-il à Aldo Romano dans Jazz Magazine, c'est presque comme un dieu avec lequel il ne faut pas tricher. Il faut être clair dans son âme, être assuré que ce qu'on fait c'est ce qu'on a vraiment envie de faire… ».

En 1994, avec Dreyfus Jazz, le pianiste trouve avec enthousiasme une nouvelle équipe très motivée. Son père lui avait dit : « Quand tu fais quelque chose, tu dois être le meilleur, sinon ce n'est pas la peine, tu vas te coucher ». Michel a su l'écouter et le prouvera une nouvelle fois avec l’album Marvellous. Inexorablement poussé à la recherche d'horizons inexplorés, c'est autour d'un quatuor à cordes et d'une rythmique de choc (Tony Williams et Dave Holland) qu’il avait bâti ce projet. Une première dans le genre. Une fois encore le pianiste y déployait en toute liberté sa sensibilité lyrique, son invention harmonique et son sens de la composition. « Je suis un peu le Pavarotti du jazz » aimait-t-il dire dans un éclat de rire.

En juin 94, ce fut la rencontre très attendue avec le mythique organiste Eddy Louiss, qui aura lieu pendant trois soirées au Petit Journal Montparnasse. Il en sortira deux albums : Conférence de Presse paru en septembre 1994, qui pulvérisent les ventes habituelles des disques de jazz, et le Volume 2 en octobre 95.

Michel Petrucciani qui sillonne l’Europe en concert solo toute l’année 94, est l’invité, en novembre, du Théâtre des Champs-Elysées où devant une salle comble il donne un concert qualifié d’exceptionnel par l’ensemble des médias et que l’on retrouve dans son intégralité sur un double CD.

Début 95, débordant d’énergie et de projets, il souhaite très vite enregistrer un album avec une de ses idoles, Stéphane Grappelli. Quelques mois sont nécessaires pour organiser une rencontre, puis ajuster les plannings des deux artistes. Finalement une période de trois jours est fixée à Paris, aux Studios Davout, où Michel retrouve Stéphane en compagnie de deux complices d’exception : Roy Haynes et George Mraz. Flamingo sortira en septembre1996. L'année 1997 marque le triomphe de Michel Petrucciani en solo lors de ses tournées en Allemagne, en Italie, en France et bien sûr dans tous les festivals. Afin de préparer son nouvel album, il propose à Bob Brookmeyer d'écrire les arrangements pour un sextet, lequel sera formé lors d'une première tournée en mars 1997. Both Worlds est enregistré à New York les 24, 25 et 26 août 1997 avec Anthony Jackson à la basse, Steve Gadd à la batterie, Brookmeyer au trombone, Flavio Boltro à la trompette et Stefano di Battista au saxophone alto et soprano. La merveille sort enfin le 4 novembre 1997.

Le 27 octobre de la même année, à l'invitation de Lucio Dalla, Michel Petrucciani participe au concert exceptionnel donné en l'honneur du pape Jean-Paul II à Bologne devant 350.000 jeunes. Cette manifestation réunit des stars de la chanson italienne (Andrea Boccelli, Adriano Celentano ..) ainsi que Bob Dylan. Michel enchaînera avec une tournée au Japon en trio avec Steve Gadd et Anthony Jackson.

Affirmant alors une maturité rayonnante, il déclarait : « Plus on grandit musicalement, plus on a de responsabilités par rapport à soi-même. Une erreur pianistique, une erreur de tempo, ce n'est pas grave. Nous sommes humains. Ce qui est grave en revanche, c'est de faire une faute profonde dans le choix des couleurs ».

En 1998, Michel Petrucciani tourne en Europe avec le sextette de Both World. Parmi ces 50 concerts, une date marque cette tournée triomphale, l'Olympia à Paris en mars. Michel Petrucciani reçoit son premier Disque d'Or (100.000 ventes en France) pour l'album Flamingo, enregistré avec Grappelli en 1996. Le 4 novembre sort Solo Live enregistré à l'Alte Oper à Francfort le 27 février 1997 lors d'une tournée allemande triomphale dans les plus grands théâtres classiques. Un album qui réunit alors ses plus belles compositions. Le 6 janvier 1999, Michel Petrucciani décède à New York des suites d'une infection pulmonaire foudroyante.

Le 6 janvier prochain marquera donc le dixième anniversaire de sa disparition... Pour mieux se souvenir de la magie Petrucciani, son dernier label, Dreyfus Jazz, a compilé dans un impeccable best of dix perles intemporelles qui rappelleront à ceux qui l’auraient oublié que le pianiste d’Orange étaient tout simplement l’un des plus envoûtants de sa génération.

 Lire aussi

Votre avis

À découvrir autour de l'article

Fil d'actualités

Tous les Qobuz Studio Masters en promotion pendant 6 jours !

Jazz : Cap au Nord

Jusqu'au 30 juin, recevez un chèque remise de 25% pour tout achat de 25€ sur le label Naxos

Inscrivez-vous à nos newsletters