Bertrand Chamayou : dans les pas de Franz Liszt
Le jeune pianiste Bertrand Chamayou vient d'enregistrer l'un des grands chefs-d'œuvre du compositeur, Les Années de pèlerinage. Dans son journal de bord, il raconte, étape par étape, les coulisses de la conception de ce disque remarquable.
2006
RENCONTRE ROMANTIQUE
Franz Liszt est le porte-bonheur de mes débuts. J'ai gagné mes premiers galons avec les Douze Etudes d'exécution transcendante, j'avais 25 ans et, depuis, je suis connu comme "lisztien", alors que j'avais initialement plus d'affinités avec le répertoire moderne et contemporain. J'ai longtemps fait l'impasse sur le romantisme ; j'y suis venu par la littérature. J'ai donc abordé ces Années de pèlerinage avec lord Byron, Raphaël, Michel-Ange, Pétrarque ou Dante. Je suis fasciné par ce recueil élaboré par Liszt sur plus de quarante ans, dans lequel fusionnent sentiments, impressions et souvenirs. Les Années de pèlerinage, ce sont presque trois heures de musique. Certains morceaux demandent beaucoup de virtuosité, mais leur difficulté n'est pas technique ; elle réside plutôt dans la recherche du climat adéquat. Ce travail m'a pris plusieurs mois de décantation.
Mars 2011
REMISE EN QUESTION
La première session d'enregistrement est l'occasion d'une profonde remise en question de ma méthode de travail. Dans mes précédents disques, j'avais tenté d'utiliser à fond les possibilités du studio. Pensant obtenir, in fine, le meilleur de moi-même, je multipliais les prises et les montages, comme un photographe prendrait 800 clichés pour obtenir la bonne image. Mais beaucoup de choses étaient inexploitables. Pour éviter cette trop grande déperdition, je décide donc d'enregistrer les morceaux en entier et non plus par petits bouts.
Juin 2011
TROUVER SON RYTHME
Cette nouvelle méthode s'avérant très efficace, je continue. N'étant pas matinal, je commence mes journées vers 11 heures en me chauffant un peu les doigts. Ensuite : deux heures d'enregistrement, une pause déjeuner, puis encore trois ou quatre heures de jeu, toujours entrecoupées de réécoutes. Le soir est consacré à la détente et au dîner dans un bon restaurant. Pendant ces périodes de travail intense, il faut savoir s'entourer d'un groupe de personnes qui s'entendent bien. J'ai donc repris mon équipe technique habituelle. Ainsi que mon accordeur et le piano avec lequel j'ai réalisé mes précédents disques. Je l'ai fait venir de Toulouse jusqu'au studio, le Théâtre Auditorium de Poitiers.
Plus j'avance, plus je me rends compte qu'il est difficile de trouver le bon rythme de travail. Faut-il vraiment, par exemple, écouter chaque prise l'une après l'autre ou attendre d'en avoir fait plusieurs ? Dois-je d'ailleurs me mêler de l'écoute ou laisser cette partie au directeur artistique ? Il n'y a que l'expérience personnelle qui compte. J'essaie de créer une atmosphère sereine pour engranger le maximum d'énergie nécessaire aux prises qui seront effectuées dans la journée.
Juillet 2011
Fin des sessions
Nouvelle série d'enregistrements. La troisième. Je suis de plus en plus serein car j'ai réussi à prendre de l'avance sur mon planning. C'est important. Pendant une session, rien ne se passe comme prévu. Impossible, notamment, de repenser à l'interprétation proprement dite. Il faut juste régler les questions pratiques : là un phrasé, là un équilibre sonore...
Pour ces Années de pèlerinage, je suis confronté à des problèmes inattendus dans des pièces que je pensais très évidentes ; et, inversement, très agréablement surpris de trouver rapidement le ton juste dans d'autres qui me paraissaient plus nébuleuses. J'avais très peur, par exemple, d'aborder le morceau le plus long du recueil, le fameux Après une lecture de Dante. Mais il est venu d'un coup, avec évidence et sans difficulté aucune. Finalement, j'ai terminé l'enregistrement avant la date prévue. Comme il restait un peu de temps, j'ai organisé un mini-concert. Cela a donné quelques prises supplémentaires très intéressantes.
Septembre 2011
Histoire de dosage
Je reçois le premier montage du disque. Angoisse : je ne reconnais pas le son obtenu en studio. Angoisse vite dissipée par les explications du directeur artistique : plusieurs micros sont utilisés ; l'un, près de l'instrument, en saisit le son, l'autre plus loin, capte l'ambiance de la salle. Dans cette première mouture, il n'y a que les premiers micros. Je suis rassuré. Nous allons pouvoir commencer le mixage, qui consiste à modifier l'équilibre à partir de ces différentes pistes et à y adjoindre plusieurs types de réverbération.
Je fais en sorte de me rapprocher d'une ambiance d'église, avec des aigus cristallins et un son un peu vif argent pour coller au plus près à l'esprit mystique de l'œuvre. La réverbération est pourtant revue à la baisse pour éviter trop de confusion dans les pages les plus touffues. Le dosage pour éviter la sécheresse est cependant le plus difficile à trouver. Il faut impérativement que les silences restent habités. Là réside toute la magie de la musique.
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