Pour le discophile passionné les moissons se font au fil des jours, mais c'est à la fin de l'année qu'on prend un peu de recul pour sélectionner quelques enregistrements marquants dans la masse de publications d'une industrie qu'on dit pourtant moribonde. Le monde du disque numérique que Qobuz vous propose quotidiennement se porte bien et la cuvée discographique 2012 a été excellente.
C'est aussi le moment d'évoquer les ombres errantes des inévitables disparus que nous aimions : Dietrich Fischer-Dieskau, Gustav Leonhardt, Lisa della Casa, Galina Vishnevskaya, Alexis Weissenberg, Paavo Berglund, Devy Erlih, Maurice André, Irma Kolassi, France Clidat, Ruggiero Ricci, Hans Werner Henze, Eliott Carter et le catalogue complet serait beaucoup plus long, sans que nul Leporello ne parvienne à l'égayer. Ces voix désormais muettes continuent pourtant de vivre par la magie de la technique qui nous les rend éternellement présents. Vous les retrouverez toutes et tous sur Qobuz.
Semblables aux douze mois de l'année ou aux douze syllabes d'un alexandrin, voici un choix très subjectif de douze publications marquantes en évitant toutefois les enregistrements fortement médiatisés qui n'ont guère besoin de notre éclairage particulier.

Connaissiez-vous le compositeur-claveciniste Jacques Duphly ? Souvent traité avec condescendance comme un simple suiveur de Couperin, voici que son génie éclate sous les doigts de
Christophe Rousset qui lui consacre un disque étourdissant de rythmes et de gourmandise sonore. La violoniste
Chiara Banchini et le claveciniste Jörg-Andreas Bötticher revisitent les
Sonates pour clavecin obligé et violon de Johann Sebastian Bach dans une approche résolument personnelle qui aboutit à un réel dialogue, telle une conversation sans cesse passionnante et renouvelée. Dialogue au sommet aussi entre
Maria João Pires et Claudio Abbado dans les
Concertos no 27 & 20 de Mozart. Le grand écart entre le tendre et le tragique avec les excellents jeunes musiciens de l'Orchestra Mozart, le grand projet de Claudio Abbado à l'aube de ses 80 ans.
Bruno Cocset et son ensemble Les Basses Réunies offrent un enregistrement audacieux des sublimes
Fantaisies de Purcell pour un consort de violons reconstitué à la manière du XVIIème siècle avec l'ajout d'un continuo de clavecin dans certaines pièces. Un éclairage particulier donné à cette musique à fleur de coeur avant les premières créations pour quatuor à cordes. C'est ce dernier qui est précisément à l'honneur avec le premier CD de l'excellent
Quatuor Girard qui ressuscite du même coup un label mythique, Les Discophiles Français. Fidèle au son qui a fait leur renommée d'autrefois, cet album est une réussite totale grâce à la qualité d'un de nos meilleurs jeunes ensembles actuels dans une prise de son aérée et très naturelle. Un beau programme réunissant Haydn, Schubert et une exceptionnelle version du
Quatuor no 1 de Robert Schumann. La première livraison d'une nouvelle intégrale des
Concertos de Beethoven, sous les doigts inspirés de
Leif Ove Andsnes qui joue tout en dirigeant le Mahler Chamber Orchestra nous a comblé. Dans cet album, consacrés aux
Concertos 1 & 3, le pianiste norvégien est captivant par son expression qui nous tient sans cesse en haleine avec la verve et la vivacité d'un conteur.

Les amateurs de chant seront heureux de retrouver le grand
Carlo Bergonzi dans un récital d'extraits d'opéras de Verdi et Puccini. Un art vocal unique avec ce souffle long, cette voix de ténor rayonnante et ce style impeccable. Un bonheur et une leçon de beau chant. Heureuse surprise par les temps qui courent d'un nouvel enregistrement de studio consacré à
Don Giovanni, sous la baguette frémissante de
Yannick Nézet-Seguin. Ce Mozart là est théâtral à souhait et chanté par les meilleurs d'aujourd'hui. Beau chant toujours avec
Véronique Gens sur un album réunissant les deux cycles de mélodies françaises les plus prisés des mélomanes :
Les Nuits d'été de Berlioz et
Shéhérazade de Ravel. Une diction excellente au service d'une sensibilité à fleur de peau avec l'Orchestre National des Pays de la Loire sous la direction de John Axelrod, comme quoi on peut être prophétesse en sa région...

La musique de
Kaija Saariaho est un monde de poésie subtile d'une inventivité sans cesse en éveil. Ce très beau disque comprend le magique concerto écrit pour l'étonnant virtuose de la clarinette qu'est Kari Kriikku. Inspiré par la tapisserie de la
Dame à la licorne que l'on peut voir au Musée de Cluny, à Paris, cette partition exalte les cinq sens d'une manière sensuelle et mystique qui culmine avec la dernière pièce donnant son sens au titre énigmatique de l'œuvre :
D'Om le vrai sens.
Laterna Magica s'inspire des mémoires du cinéaste suédois Ingmar Bergman. Dans les
Chansons de Leino (
Leinolaulut) Saariaho et son interprète, l'excellente Anu Komsi, semblent explorer les tréfonds de l'âme humaine. Sakari Oramo dirige ces pièces tel un orfèvre. Poésie encore, mais au XIXème siècle, avec les
Symphonies 3 & 4 de Schubert dirigés par un
David Zinman en état de grâce à la tête de l'Orchestre de la Tonhalle de Zurich dont il va bientôt lâcher la direction. Une intégrale en cours qui redonne à ce corpus trop méconnu beaucoup de charme et de vigueur. J'ai gardé pour la fin, mais sans aucune hiérarchie, un disque précieux consacré à Benjamin Britten et à Gerald Finzi par le ténor
Mark Padmore.
Deux partitions maîtresses du compositeur britannique avec la
Sérénade pour ténor, cor (excellent Stephen Bell)
et cordes et le
Nocturne pour ténor et 7 instruments obligés. Ce couplage classique est complété par une belle découverte, celle de la cantate
Dies Natalis de Finzi décrivant un enfant à la découverte du monde, un sujet qui reste dans le même jardin secret que Britten. La voix de Padmore, puissance et riche de timbre, possède des inflexions infinies pour exprimer les états d'âme oniriques et mélancoliques de ces trois grandes partitions de la musique anglaise du XXème siècle.
De quoi occuper largement vos soirées de fin d'année.
Vos lectures