Sur les traces de Chopin Les paysages du souvenir
Nous avons voulu célébrer le bicentenaire de la naissance de Chopin sous la forme d'un carnet de voyage, en vous emmenant sur les lieux où vécut le compositeur. D'abord sa Pologne natale, qu'il quitta à vingt ans et qui l'imprégna à jamais, puis Paris, où il passa le reste de sa vie, et enfin Nohant, cadre d'étés heureux avec George Sand où il créa ses plus grands chefs-d'œuvre. Partez avec nous à la recherche du temps passé.
PAR Pauline Sommelet |
COMPOSITEUR |
12 mai 2010
Le fantôme de la Pologne
Héros national, Chopin est fêté dans son pays natal, avec pas moins de 140 manifestations cette année. Et si les traces du musicien se diluent un peu dans des édifices souvent reconstruits et dans la neige qui les recouvre, sa mémoire, elle, demeure bien vivante. Reportage en Mazovie.
Un grand escalier un peu vétuste que des étudiantes descendent cartons à dessins sous le bras. Aux murs, des tableaux abstraits aux tonalités éteintes, ou au contraire de grandes fresques multicolores. Les locaux de l'ancien palais Czapski, siège de l'Académie des beaux-arts de Varsovie [ci-dessous], sentent la peinture à l'acrylique encore fraîche.
Au fond du couloir, au premier étage, une petite porte se remarque à peine. Il suffit de l'ouvrir pour avoir l'impression de remonter le temps. Dans un salon bourgeois au mobilier verni, les grandes fenêtres s'ouvrent sur Krakowskie Przedmiescie ("Faubourg-de-Cracovie"), l'artère principale de Varsovie. Quelques vitrines, une table ronde en bois clair et surtout un piano à queue : nous sommes dans le dernier appartement polonais de Frédéric Chopin, où il vécut avec sa famille de juin 1827 à novembre 1830. Parmi les logements varsoviens de la famille Chopin, ce petit salon est le seul à avoir été reconstruit à l'identique après la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle la capitale polonaise fut entièrement détruite.
Si tous les objets sont d'époque, rien n'y est authentique, pas même le piano Pleyel. Pourtant, la porte dérobée derrière l'instrument est bien celle par laquelle Frédéric, alors âgé de dix-neuf ans, s'échappait pour composer le Rondo "À la krakoviak" ou le Trio en sol mineur. "Une petite pièce de l'étage supérieur avec un escalier débouchant dans la chambre aux armoires vient d'être mise à ma disposition. J'y aurai un vieux piano, un vieux bureau et ce sera mon refuge", écrit-il à son ami Tytus Woyciechowski en décembre 1828*.
En cette fin d'après-midi de février 2010, ce sont les notes du Concerto pour piano en fa mineur qui s'échappent d'un ampli Rotel sous le regard vigilant d'une vieille gardienne. Deux cents ans après la naissance du compositeur franco-polonais, marcher sur ses traces dans la Pologne d'aujourd'hui est un exercice qui convoque avant tout l'imagination. Pourtant, l'esprit des lieux subsiste dans cette capitale bien décidée à fêter son enfant prodige, héros national "au même titre que Jean Paul II", comme le souligne l'autre gardien du salon Chopin.
Sur une table, le livre d'or témoigne des pèlerinages réguliers de fans venus du monde entier. Quelques heures plus tôt, ce 18 février, un visiteur se détache : "Grande émotion de retrouver l'âme de Chopin à Varsovie avant de jouer son Concerto en mi mineur." Signé : François-René Duchâble. Le plus iconoclaste des pianistes français a bravé son aversion pour les longs voyages et pour les concerts de gala. Venu en train, il joue ce dimanche 21 février, veille de l'anniversaire officiel, au Théâtre national. "Je me suis régalé à parcourir cette ville où le compositeur a passé la première moitié de sa vie, confiera-t-il à son retour en France. On y décèle vraiment l'âme de sa musique, cette force sourde qui s'est exprimée tant de fois dans l'histoire de la ville. Même dans ces drôles de bancs qu'ils ont installés un peu partout : c'est folklorique mais assez sympathique."
Pour guider le touriste mélomane, la municipalité a en effet imaginé des bancs de marbre qui signalent les endroits liés à la vie du compositeur. Un bouton et voilà la Valse du petit chien qui tourne qui résonne sur un trottoir encombré par les amas de neige. On retrouve la même "chaise musicale" quelques mètres plus loin, devant l'église des Visitandines. Tous les dimanches à partir de ses quinze ans, Chopin y tenait l'orgue [ci-dessus] durant les offices où se rendaient les élèves de son père. Nicolas Chopin, l'émigré français arrivé en Pologne à dix-huit ans, fut en effet précepteur puis professeur dans différents établissements de Varsovie qui servirent aussi de logement à sa famille composée de sa femme Justynia et de ses filles Ludwika, Isabella et Emilia (qui meurt en 1827).
Un petit berceau vide
Les parents de Chopin se sont pourtant connus à la campagne, à une cinquantaine de kilomètres de Varsovie. Au début du XIXe siècle, le domaine de la comtesse Skarbek, où le jeune précepteur français va s'éprendre de la cousine pauvre recueillie par la maîtresse de maison, s'étend sur plusieurs hectares au cœur des plaines de Mazovie, la région qui entoure Varsovie.
Aujourd'hui, les constructions industrielles ont eu raison de la forêt de sapins, même si de temps à autre un chevreuil égaré apparaît dans les prés enneigés. Prisonnier du givre et de la neige, le parc botanique qui entoure le manoir de Zelazowa Wola, lieu de naissance du compositeur, donne une idée des paysages sauvages de l'époque.
Là encore, la demeure au toit arrondi flanquée de son perron à colonnes, si caractéristique de la région, n'a rien d'originel. "Auparavant, une plaque de marbre ornée d'un bouquet indiquait dans une alcôve de la maison : "Ici est né Frédéric Chopin le 22 février 1810", avec un petit berceau vide, raconte Agneska, notre guide et vaillante traductrice. J'ai vu tellement de visiteurs s'émouvoir en lisant cette plaque..." Aujourd'hui, la fièvre de l'exactitude s'est emparée de l'Institut Chopin qui pilote le musée, à tel point que la nouvelle exposition destinée à remplacer cette évocation fantaisiste n'est pas encore prête pour le jour anniversaire du 22 février ! Si tout va bien, elle le sera fin avril...
Il en faut plus pour impressionner Muichkine, le chat noir et gras qui règne sur les lieux (clin d'œil au héros de Dostoïevski), et ses maîtres, Tadeusz et Barbara Owczuk, mariés depuis trente-trois ans. À l'époque, ils postulèrent à Zelazowa Wola en qualité... d'horticulteurs ! Ils en sont devenus les vigiles passionnés et discrets. "Nous sommes nous-mêmes des pièces de musée", sourit Barbara. Avant de poursuivre : "Les visiteurs viennent avant tout respirer le même air que Chopin, contempler ces arbres qui l'ont vu naître. Ce qui nous relie au compositeur est de l'ordre de l'ineffable. Cela peut être une lumière dans le parc, un arc-en-ciel après l'orage, ou la brise qui vient chatouiller un rideau pendant les concerts d'été."
Chopin avait six mois seulement lorsque ses parents quittèrent Zelazowa Wola pour Varsovie, mais c'est à quelques kilomètres, dans l'église de Brochow, qu'il fut baptisé le 23 avril. Le registre paroissial faisant état du baptême de Frédéric fut longtemps exposé dans cet édifice aux allures de
château-fort, avant d'être mis en lieu sûr à Varsovie. C'est en partie à cause de ce document que le doute subsiste quant à la date de naissance exacte du compositeur. S'il mentionne le 22 février 1810, Chopin et sa famille évoquent toujours le 1er mars dans leur correspondance. L'historien Piotr Myslakowski, auteur de trois livres sur la famille du compositeur et membre de l'Institut national, va plus loin : "Même la date de 1810 peut être contestée. Quand Catalani, la célèbre cantatrice émerveillée par l'enfant prodige qu'était Chopin, lui offre une montre en or, elle fait graver sur le boîtier : "Donné par Madame Catalani à Frédéric Chopin âgé de dix ans, le 3 janvier 1820". Ce qui nous amène à un Chopin né en 1809 !" conclut Piotr avec des airs de conspirateur...
Muni d'une patience de moine bénédictin, le généalogiste a épluché tous les registres encore disponibles pour retrouver les véritables traces de la famille à travers Varsovie et la Pologne. Zelazowa Wola, bien sûr, où Chopin revient plusieurs fois en vacances à l'adolescence (il y passe le Noël de ses quinze ans avec sa sœur Ludwika), mais aussi Sanniki, toute proche, ou Szafarnia, situé cette fois-ci dans la région de Kujavie, au nord de Varsovie. Dans ces résidences d'été de l'aristocratie polonaise, Chopin fut souvent invité par ses condisciples de lycée. À Sanniki, il passe ainsi tout l'été 1828 chez Kostus Pruszak. Il y est même soupçonné d'avoir engrossé la gouvernante, comme il le raconte dans une lettre à Titus : "Je me suis uniquement promené, rien de plus. Elle n'est pas charmante. Et moi, imbécile, je n'avais pas d'appétit, pour mon bonheur."
Le fameux parc est aujourd'hui le royaume des écureuils et des corbeaux, évoquant irrésistiblement les vastes domaines de la noblesse russe immortalisés par Tolstoï. Une allée de hêtres mène jusqu'à la demeure décrépite, en attente de travaux de rénovation. Autour de cette enceinte comme figée par la neige telle que Chopin la connut, la ville a repris ses droits, et nul panneau indicateur sur l'axe Berlin-Moscou, où les camions mènent un train d'enfer, ne signale au touriste ce lieu pourtant plein de charme.
Le "sieur Pichon"
Szafarnia, bien plus au nord, a plus de chance. L'ancienne demeure de la famille de Dominik Dziewanowski, dit Domus, offre à Chopin deux de ses plus beaux étés, en 1824 et en 1825. Ils sont d'ailleurs relatés avec une verve étonnante dans les lettres que l'adolescent envoie à sa famille sous le titre pastiche de "Courrier de Szafarnia". Il s'y décrit lui-même, sous le surnom anagramme de Pichon, en paysan de pacotille malmené par les moustiques. "Le sieur Pichon a de grands démêlés avec les cousins rencontrés à Szafarnia où ils se pressent en foule. Ceux-ci le mordent autant qu'il peut mais heureusement ils épargnent son nez qui sans cela deviendrait plus grand encore."
Difficile aujourd'hui d'imaginer dans ces lieux les "poussins monstrueux" et autres "dindons mélancoliques" qui peuplent les écrits truculents du jeune musicien. La vie paysanne, qui le fascine, a fait place à des villages épars autour de la route nationale. Seule l'antique Golub et son château médiéval, que Chopin visita, dresse encore sa silhouette tutélaire sur la plaine de Kujavie.
Le 29 août 1824, il croise une "Catalani de village" en passant par Nieszawa et se laisse charmer par la mazurka qu'elle lui interprète (moyennant trois sous !). Au hasard des noces rurales et des danses traditionnelles, Chopin s'imprègne profondément de la musique populaire, terreau de ses futures mazurkas. C'est cet ancrage terrien que veut perpétuer aujourd'hui le petit musée de Szafarnia, reconverti en école de musique. Le pianiste Rafal Blechacz, dernier vainqueur en date du concours Chopin de Varsovie (en 2005) et originaire de la région, se souvient d'y avoir joué à neuf ans "une Suite de Bach, un morceau de Mozart, deux sonatines de Scarlatti et même une sonatine de ma composition. J'étais très impressionné de jouer dans ces lieux où mes parents m'avaient raconté que Chopin était venu passer des étés durant son enfance."
De retour à Varsovie, le jeune Chopin compose de plus belle. Il y a longtemps déjà que la famille a quitté les appartements de fonction du palais Saski, où Nicolas avait créé un pensionnat de garçons et où Frédéric a passé sa petite enfance. De cet imposant édifice, il ne reste aujourd'hui qu'un minuscule portique servant de mausolée au Soldat inconnu, perdu au milieu de l'immense place Pilsudskiego, théâtre des messes géantes des années Jean Paul II. Illuminée, la façade
arrondie et vitrée de l'immeuble Metropolitan signé Norman Foster, abritant bureaux et commerces, jette ses lueurs fantomatiques sur ce grand espace déserté dès la tombée de la nuit. "C'est au nord du palais Saski, dans le parc qui borde la place actuelle, que s'élevait le palais Brühl, lieu de résidence du grand-duc Constantin, souligne Piotr Myslakowski. C'est là, et non pas au Belvédère, que Chopin venait jouer pour distraire ce personnage autoritaire qui régnait sur Varsovie avant l'insurrection de novembre 1830." (Le grand-duc Constantin Pavlovitch de Russie, fils du tsar Paul Ier, était chef de l'armée polonaise et il était à ce titre le symbole de la domination russe sur la Pologne.)
Le jeu de pistes a repris. Infatigable, notre méticuleux historien nous entraîne vers le palais Kazimierski, l'actuelle université de Varsovie, où la famille emménage en 1816, "aile droite, deuxième étage". Chopin y donne ses premiers concerts privés, improvise au piano lors des soirées du jeudi où professeurs, artistes et amis sont conviés. Sa première apparition publique, à l'âge de dix ans, a lieu au palais des Radziwill, à quelques mètres de là, devenu Palais
présidentiel. Il prend des leçons particulières de composition avec Joseph Elsner, directeur de l'École supérieure de musique qu'il faut imaginer maintenant au cœur de la place du Château
royal, centre de gravité de la Varsovie d'hier et d'aujourd'hui. De l'esplanade qui surplombe la Vistule, on devine la voie rapide estompée par le brouillard, mais la forteresse reconstruite autour des remparts dans les années 1970 a fière allure. De là, on peut flâner jusqu'à la rue Miodowa, ancienne artère commerçante où se trouvait le Collegium Nobilium qui employa également le père de Chopin. C'est aujourd'hui une académie de théâtre. Ou encore le restaurant Honoratka, qui existe encore, où Chopin venait retrouver les jeunes patriotes surveillés par la police du tsar en ces années précédant l'insurrection de novembre 1830 contre l'occupant russe.
Les autres établissements, comme les cafés Kopciuszek ou Brzezinska, ont tous disparu. Seul subsiste l'immeuble de l'ancien relais de poste d'où partit Chopin, le 2 novembre 1830. "Ses amis l'attendaient aux faubourgs de la ville, et ils lui interprétèrent une cantate composée par Elsner", souligne Piotr Myslakowski. Direction la France, via Stuttgart et Munich...
Chopin ne revit jamais la Pologne. Mais il en est aujourd'hui un ambassadeur immortel, qu'il faut venir rencontrer dans sa terre d'origine comme Liszt, déjà, l'avait constaté en faisant lui-même ce "pèlerinage" : "Le sentiment inspirateur de Chopin ne se révèle tout entier que lorsqu'on a été dans son pays, qu'on y a vu l'ombre laissée par les siècles écoulés, qu'on en a suivi les contours grandissants comme ceux du soir, qu'on y a rencontré ce fantôme de gloire, revenant inquiet qui hante son patrimoine, qui apparaît pour effrayer ou attrister les cœurs alors qu'on s'y attend le moins."
œuvre du sculpteur Waclaw Szymanowski. Des concerts en plein air y sont organisés tout l'été.
Pauline Sommelet
- * Les citations de Chopin sont tirées de sa correspondance "La Revue musicale", éditions Richard Masse (3 volumes) - Remerciements à l'office polonais du tourisme et à l'hôtel le Regina, www.mamaison.com - Le musée Frédéric Chopin, dans l'ancien palais Ostrogski agrandi et restauré à l'occasion du bicentenaire, a rouvert ses portes le 1er mars dernier. Il abrite la plus grande collection au monde d'objets et de manuscrits liés à la vie du compositeur. - Pour tout savoir sur les festivités du bicentenaire Chopin en Pologne : chopin2010.pl
Pilier de l'église de la Sainte Croix à Varsovie, où est scellé le cœur de
Chopin (tout en bas du cénotaphe)
UN CŒUR MIS À NU ?
Chopin (tout en bas du cénotaphe)
Devant l'église Sainte-Croix, une rose a fleuri sous la neige, sans doute plantée là par un touriste romantique. Cet édifice baroque du "Faubourg-de-Cracovie" abrite en effet une précieuse relique à l'histoire rocambolesque : le cœur du compositeur. Quand Chopin meurt à Paris le 17 octobre 1849, c'est sa sœur Ludwika qui se charge d'accomplir ses dernières volontés en ramenant son cœur dans sa terre natale. L'organe conservé dans du cognac fut d'abord entreposé dans les catacombes avant que le fils de Ludwika, Antoni Jedrejewicz, n'obtienne son transfert dans l'église Sainte-Croix en 1878.
Durant la Seconde Guerre mondiale, la relique fut sauvée de la destruction programmée de Varsovie par les nazis grâce à l'intervention d'un prêtre allemand, le Père Schulze, qui persuade les frères lazaristes de lui confier le cœur ainsi que quelques objets liturgiques de valeur. Il reprend sa place quand l'église est reconstruite.
Il y a quelques mois, une équipe de chercheurs a souhaité l'exhumer pour réaliser des examens permettant de confirmer leur hypothèse selon laquelle le compositeur aurait été atteint de la mucoviscidose. Mais les deux descendantes de Chopin qui vivent en Pologne (l'une arrière-petite-nièce et l'autre arrière-arrière-petite-nièce) ont refusé que l'on touche au cœur de leur ancêtre, et ce même après leur mort. "Il existe un autre descendant, précise Piotr Myslakowski, un homme toujours issu de la branche Ludwika, la seule à avoir eu des enfants, mais par son petit-fils Mateusz. J'étais en contact avec lui depuis le Canada où il vit, mais tout à coup il a mystérieusement cessé de répondre à mes mails. Je n'ai aucune idée de ce qui a pu lui arriver..."
Le cœur de Chopin gardera son mystère. (Bas du cénotaphe renfermant le cœur de Chopin, ci-contre)
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