Sur les traces de Bach
Un voyage sur les traces de Bach ? Ce périple relativement court — Bach voyagea peu — nous conduit vers les länder de l'ex-Allemagne de l'Est et leurs villes baroques : la Thuringe surtout, mais aussi la Saxe, la Saxe-Anhalt et éventuellement Berlin.
En route !
PAR Anne-Sophie Jacouty |
COMPOSITEUR |
31 décembre 2009
Statue de Bach à Eisenach
Il semble idéal de débuter par la découverte d'Eisenach, ville natale du compositeur située dans une plaine au pied de la Wartburg, forteresse où Luther se réfugia en 1521-1522 et traduisit la Bible en allemand — avant que Wagner n'y situe le fameux "tournoi de chant" de son Tannhäuser. La ville, d'esprit provincial, revendique ouvertement ses "grands hommes" : Luther, bien sûr, dont on peut visiter l'une des maisons, mais Bach, avant tout, célébré de toutes parts... La Bachhaus Eisenach se trouve ainsi au numéro 21 du Frauenplan. Malgré une légende tenace qui remonte au XIXe siècle, cette petite maison couverte de crépi jaune et de colombages n'est pas la demeure natale, ni même le lieu d'habitation de Bach durant les dix premières années de sa vie — qui se serait situé à une centaine de mètres de là, au numéro 35 de l'actuelle Lutherstrasse (anciennement Fleischgasse).
La Bachhaus à Eisenach
Ce qui n'était encore, au moment de la réunification allemande, qu'un petit musée de province, quoique le plus ancien jamais consacré à Bach puisqu'il ouvrit dès 1907 (grâce à la Neue Bachgesellschaft), a depuis développé bien d'autres ambitions avec la construction en 2006 d'une aile moderne contiguë à la demeure ancienne. Dans l'une, on s'imprègne de l'esprit d'un temps grâce à une reconstitution d'un intérieur du XVIIe siècle : meubles de Thuringe, cuisine, parquets et poutres, Bibles familiales, mais aussi une collection d'instruments de l'époque en partie replacés dans leur contexte ou présentés au cours d'une petite conférence-concert. Dans l'aile moderne, signée par l'architecte Berthold Penkhues, se déploie un musée consacré à l'œuvre de Bach qui a permis de doubler la surface d'exposition. Le visiteur découvre une exposition permanente réunissant raretés, originaux et fac-similés dans une scénographie moderne : la biographie de Bach par Johann Nikolaus Forkel (1802), manuscrits et partitions autographes, documents d'époque, portraits, partitions authentiques (la première édition de L'Art de la fugue notamment), ou encore le clavier d'un orgue de Mühlhausen (Thuringe) jadis joué par Bach.
La dernière curiosité du musée reste sans doute la reconstitution du visage de Bach à partir de calculs scientifiques effectués sur son crâne. La maison, qui tente de reproduire le cadre de vie du compositeur durant son enfance, contient quant à elle la Bible des Bach à Eisenach (1704), le fameux verre "Bachpokal", gravé aux initiales du compositeur (Dresde, 1735-36), mais surtout une importante collection d'instruments de son époque que des présentations permettent d'entendre jouer. Un important fonds d'archives se trouve aussi à Eisenach.
Un détour par la Georgenkirche (église Saint-Georges, où Bach fut baptisé dès le 23 mars 1685) fera aussi découvrir un orgue tenu dès 1665 par un membre de la famille Bach, Johann Christian I.


Mühlhausen, Arnstadt et Weimar
À 30 kilomètres au nord-ouest, Mühlhausen perpétue aussi sa mémoire par un orgue que Bach joua entre 1707 et 1708.
Il fut reconstruit dans cette esthétique en 1959 par le facteur Schuke de Potsdam, sous l'égide d'Albert Schweitzer.
Orgue de Bach à Mühlhausen, reconstruit par Schuke en 1959
À Wechmar, à 35 kilomètres à l'est de Eisenach, la Bach-Stammhaus permet quant à elle de découvrir le berceau de la famille Bach. La petite maison blanche à colombages a été rouverte comme musée en 1994. Dans un contexte empreint du souvenir de Bach et de ses ancêtres, cette maison propose un musée consacré à la facture instrumentale en Thuringe, notamment au violon. Mais le plus pittoresque reste le moulin dit "moulin de Veit Bach" — l'ancêtre fondateur —, redécouvert en 2000 et intégralement restauré.
À 14 kilomètres de là, Arnstadt, où le compositeur séjourna de 1703 à 1707, permet de découvrir au numéro 7 de la Kohlgasse [ci-contre] l'extérieur d'une des demeures de la famille Bach.
Mais rendez-vous plutôt sur la place du Marché (Marktplatz) pour y voir un des monuments commémoratifs de Bach qui fit le plus polémique... puisque le sculpteur Bernd Göbel "osa" le représenter jeune, et dans une posture peu académique.
À proximité, dans "l'église Bach" [ci-dessous à gauche], des récitals font entendre l'orgue que tint le compositeur. Il a été reconstruit à l'identique en 1999. Non loin de là, la Maison au palmier (Haus zum Palmbaum) contient une exposition permanente consacrée à Bach où l'on trouve la console originale de l'orgue joué par Bach à Arnstadt [ci-dessous à droite].


Weimar, même si la présence de Bach y est plus diffuse, offre la halte suivante dans ce parcours. Au numéro 16 de la place du marché (Marktplatz) se trouve un Denkmal (monument) qui rappelle son séjour à cet emplacement jusqu'en 1717. La chapelle de la cour où il officia a disparu mais l'église Herder, où ses fils Wilhelm Friedemann et Carl Philipp Emanuel furent baptisés, est toujours visible. La maison de Bach servit d'hôtel jusqu'au XXe siècle et fut partiellement détruite en 1945. Il n'en reste aujourd'hui que les fondations. Sur place, un monument commémoratif a été érigé à la mémoire du compositeur. Mendelssohn, Liszt, Berlioz et Wagner résidèrent dans l'ancien hôtel Erbprinz ("Au prince héritier"). À voir enfin, place de la Démocratie, non loin de la bibliothèque Anna Amalia, un buste de Johann Sebastian qui rappelle discrètement son passage à Weimar...
Köthen et Leipzig
Sur la route de Köthen, une courte halte à Naumbourg permet d'admirer dans l'église Saint-Venceslas (Wenzelkirche) un instrument que Bach joua en 1746 et qui continue d'en perpétuer l'esthétique [photo ci-contre).
La ville de Köthen, qui accueillit Bach de 1717 à 1723, mena une vaste enquête pour identifier la ou les maisons susceptibles d'avoir abrité le compositeur. Sur les huit adresses habituellement supposées, seules ont été retenues celles du numéro 44 de la Schalaunische Strasse, ainsi que le numéro 25/26 de la Wallstrasse. Si la première a été remplacée en 1969 par un grand magasin, l'autre, en revanche, est toujours visible dans le quartier ancien, derrière le monument de Bach.
Mais c'est surtout le château [ci-dessous], dans les lieux mêmes où il travailla pour le prince Léopold d'Anhalt-Köthen, qui rend hommage au compositeur, avec une exposition permanente qui lui est consacrée dans l'aile Ludwigsbau du site.

À 70 kilomètres au sud-est de Köthen, Leipzig reste, bien sûr, une étape essentielle. Malgré les destructions de la guerre, reconstructions ou restaurations ont permis de rendre à son centre historique l'essentiel de son charme. La Thomasschule, qui incluait le logis du Cantor, a été détruite en 1902 pour insalubrité. La porte de celui-ci en a toutefois été conservée sous la voûte d'entrée de la maison Bose (Bosehaus, XVIe siècle, élargie au XVIIIe siècle) qui abrite aujourd'hui le musée Bach, face à l'église Saint-Thomas. Important, ce Bachmuseum, qui rouvre après travaux en 2009, propose une exposition permanente consacrée à Bach à Leipzig — témoignages, objets, partitions, fac-similés et manuscrits.
Essentielle bien sûr est l'église Saint-Thomas [ci-dessus], avec à l'intérieur son majestueux Bach-Denkmal. Deux orgues y cohabitent : l'orgue Sauer de 1889 et une reconstitution de l'orgue de Bach, achevée par Schuke en 2000. Dans la sacristie sont exposés des instruments

Au fond, l'orgue Sauer
à cordes contemporains du compositeur. Mais surtout, Saint-Thomas abrite aujourd'hui la sépulture de Bach, qui repose sous une dalle de bronze depuis son transfert en 1950 de la Johanniskirche (église Saint-Jean), détruite durant la guerre. Un cycle régulier de cantates par le Thomanerchor, qui se produit aussi durant l'office du dimanche, permet de s'imprégner du climat de ce lieu. Mieux encore, un concert d'orgue par l'organiste permet de faire la belle expérience de deux instruments, romantique et baroque, qui résument à eux seuls l'histoire de cette église.
De là, on peut gagner Berlin, où Bach se rendit plusieurs fois. Lors d'une halte au château Sans-Souci de Potsdam, on visitera le salon de musique de Frédéric II de Prusse, où officiait Carl Philipp Emanuel et

Il semble idéal de débuter par la découverte d'Eisenach, ville natale du compositeur située dans une plaine au pied de la Wartburg, forteresse où Luther se réfugia en 1521-1522 et traduisit la Bible en allemand — avant que Wagner n'y situe le fameux "tournoi de chant" de son Tannhäuser. La ville, d'esprit provincial, revendique ouvertement ses "grands hommes" : Luther, bien sûr, dont on peut visiter l'une des maisons, mais Bach, avant tout, célébré de toutes parts... La Bachhaus Eisenach se trouve ainsi au numéro 21 du Frauenplan. Malgré une légende tenace qui remonte au XIXe siècle, cette petite maison couverte de crépi jaune et de colombages n'est pas la demeure natale, ni même le lieu d'habitation de Bach durant les dix premières années de sa vie — qui se serait situé à une centaine de mètres de là, au numéro 35 de l'actuelle Lutherstrasse (anciennement Fleischgasse).
La Bachhaus à Eisenach
Ce qui n'était encore, au moment de la réunification allemande, qu'un petit musée de province, quoique le plus ancien jamais consacré à Bach puisqu'il ouvrit dès 1907 (grâce à la Neue Bachgesellschaft), a depuis développé bien d'autres ambitions avec la construction en 2006 d'une aile moderne contiguë à la demeure ancienne. Dans l'une, on s'imprègne de l'esprit d'un temps grâce à une reconstitution d'un intérieur du XVIIe siècle : meubles de Thuringe, cuisine, parquets et poutres, Bibles familiales, mais aussi une collection d'instruments de l'époque en partie replacés dans leur contexte ou présentés au cours d'une petite conférence-concert. Dans l'aile moderne, signée par l'architecte Berthold Penkhues, se déploie un musée consacré à l'œuvre de Bach qui a permis de doubler la surface d'exposition. Le visiteur découvre une exposition permanente réunissant raretés, originaux et fac-similés dans une scénographie moderne : la biographie de Bach par Johann Nikolaus Forkel (1802), manuscrits et partitions autographes, documents d'époque, portraits, partitions authentiques (la première édition de L'Art de la fugue notamment), ou encore le clavier d'un orgue de Mühlhausen (Thuringe) jadis joué par Bach.
La dernière curiosité du musée reste sans doute la reconstitution du visage de Bach à partir de calculs scientifiques effectués sur son crâne. La maison, qui tente de reproduire le cadre de vie du compositeur durant son enfance, contient quant à elle la Bible des Bach à Eisenach (1704), le fameux verre "Bachpokal", gravé aux initiales du compositeur (Dresde, 1735-36), mais surtout une importante collection d'instruments de son époque que des présentations permettent d'entendre jouer. Un important fonds d'archives se trouve aussi à Eisenach.
Un détour par la Georgenkirche (église Saint-Georges, où Bach fut baptisé dès le 23 mars 1685) fera aussi découvrir un orgue tenu dès 1665 par un membre de la famille Bach, Johann Christian I.
Mühlhausen, Arnstadt et Weimar
À 30 kilomètres au nord-ouest, Mühlhausen perpétue aussi sa mémoire par un orgue que Bach joua entre 1707 et 1708.
Il fut reconstruit dans cette esthétique en 1959 par le facteur Schuke de Potsdam, sous l'égide d'Albert Schweitzer.
Orgue de Bach à Mühlhausen, reconstruit par Schuke en 1959
À Wechmar, à 35 kilomètres à l'est de Eisenach, la Bach-Stammhaus permet quant à elle de découvrir le berceau de la famille Bach. La petite maison blanche à colombages a été rouverte comme musée en 1994. Dans un contexte empreint du souvenir de Bach et de ses ancêtres, cette maison propose un musée consacré à la facture instrumentale en Thuringe, notamment au violon. Mais le plus pittoresque reste le moulin dit "moulin de Veit Bach" — l'ancêtre fondateur —, redécouvert en 2000 et intégralement restauré.
À 14 kilomètres de là, Arnstadt, où le compositeur séjourna de 1703 à 1707, permet de découvrir au numéro 7 de la Kohlgasse [ci-contre] l'extérieur d'une des demeures de la famille Bach.
Mais rendez-vous plutôt sur la place du Marché (Marktplatz) pour y voir un des monuments commémoratifs de Bach qui fit le plus polémique... puisque le sculpteur Bernd Göbel "osa" le représenter jeune, et dans une posture peu académique.
À proximité, dans "l'église Bach" [ci-dessous à gauche], des récitals font entendre l'orgue que tint le compositeur. Il a été reconstruit à l'identique en 1999. Non loin de là, la Maison au palmier (Haus zum Palmbaum) contient une exposition permanente consacrée à Bach où l'on trouve la console originale de l'orgue joué par Bach à Arnstadt [ci-dessous à droite].
Weimar, même si la présence de Bach y est plus diffuse, offre la halte suivante dans ce parcours. Au numéro 16 de la place du marché (Marktplatz) se trouve un Denkmal (monument) qui rappelle son séjour à cet emplacement jusqu'en 1717. La chapelle de la cour où il officia a disparu mais l'église Herder, où ses fils Wilhelm Friedemann et Carl Philipp Emanuel furent baptisés, est toujours visible. La maison de Bach servit d'hôtel jusqu'au XXe siècle et fut partiellement détruite en 1945. Il n'en reste aujourd'hui que les fondations. Sur place, un monument commémoratif a été érigé à la mémoire du compositeur. Mendelssohn, Liszt, Berlioz et Wagner résidèrent dans l'ancien hôtel Erbprinz ("Au prince héritier"). À voir enfin, place de la Démocratie, non loin de la bibliothèque Anna Amalia, un buste de Johann Sebastian qui rappelle discrètement son passage à Weimar...
Köthen et Leipzig
Sur la route de Köthen, une courte halte à Naumbourg permet d'admirer dans l'église Saint-Venceslas (Wenzelkirche) un instrument que Bach joua en 1746 et qui continue d'en perpétuer l'esthétique [photo ci-contre).
La ville de Köthen, qui accueillit Bach de 1717 à 1723, mena une vaste enquête pour identifier la ou les maisons susceptibles d'avoir abrité le compositeur. Sur les huit adresses habituellement supposées, seules ont été retenues celles du numéro 44 de la Schalaunische Strasse, ainsi que le numéro 25/26 de la Wallstrasse. Si la première a été remplacée en 1969 par un grand magasin, l'autre, en revanche, est toujours visible dans le quartier ancien, derrière le monument de Bach.
Mais c'est surtout le château [ci-dessous], dans les lieux mêmes où il travailla pour le prince Léopold d'Anhalt-Köthen, qui rend hommage au compositeur, avec une exposition permanente qui lui est consacrée dans l'aile Ludwigsbau du site.
À 70 kilomètres au sud-est de Köthen, Leipzig reste, bien sûr, une étape essentielle. Malgré les destructions de la guerre, reconstructions ou restaurations ont permis de rendre à son centre historique l'essentiel de son charme. La Thomasschule, qui incluait le logis du Cantor, a été détruite en 1902 pour insalubrité. La porte de celui-ci en a toutefois été conservée sous la voûte d'entrée de la maison Bose (Bosehaus, XVIe siècle, élargie au XVIIIe siècle) qui abrite aujourd'hui le musée Bach, face à l'église Saint-Thomas. Important, ce Bachmuseum, qui rouvre après travaux en 2009, propose une exposition permanente consacrée à Bach à Leipzig — témoignages, objets, partitions, fac-similés et manuscrits.
Essentielle bien sûr est l'église Saint-Thomas [ci-dessus], avec à l'intérieur son majestueux Bach-Denkmal. Deux orgues y cohabitent : l'orgue Sauer de 1889 et une reconstitution de l'orgue de Bach, achevée par Schuke en 2000. Dans la sacristie sont exposés des instruments
à cordes contemporains du compositeur. Mais surtout, Saint-Thomas abrite aujourd'hui la sépulture de Bach, qui repose sous une dalle de bronze depuis son transfert en 1950 de la Johanniskirche (église Saint-Jean), détruite durant la guerre. Un cycle régulier de cantates par le Thomanerchor, qui se produit aussi durant l'office du dimanche, permet de s'imprégner du climat de ce lieu. Mieux encore, un concert d'orgue par l'organiste permet de faire la belle expérience de deux instruments, romantique et baroque, qui résument à eux seuls l'histoire de cette église.
De là, on peut gagner Berlin, où Bach se rendit plusieurs fois. Lors d'une halte au château Sans-Souci de Potsdam, on visitera le salon de musique de Frédéric II de Prusse, où officiait Carl Philipp Emanuel et
qui servit de cadre à la rencontre entre Bach et le roi. Dresde, enfin, donne l'occasion de découvrir les lieux de la cour de Saxe au XVIIIe siècle, que le compositeur eut l'occasion de fréquenter.
Anne-Sophie Jacouty
Bach après Bach
Après un siècle de relatif oubli, Bach n'a plus cessé de voir son importance reconnue. Mais il a fallu la révolution baroque pour approcher d'un peu plus près sa musique, même si une interprétation "authentique" en est impossible.
Le "pape des musiciens" ? Ce titre aujourd'hui incontesté n'allait pourtant pas de soi du vivant de Bach. Son aura ne dépassait guère la Saxe et la Thuringe. Il y était certes reconnu, mais seulement comme un maître de l'orgue et de la polyphonie. Ses compositions orchestrales n'étaient jouées que sous sa direction, ses cantates réduites à leur fonction liturgique. À partir de 1730, une nouvelle génération de compositeurs impose des manières différentes, auxquelles Bach reste hermétique. Sa musique n'est alors plus en accord avec le goût de ses contemporains. Cela a contribué à forger une légende qui voudrait que Bach ait été injustement oublié après sa mort.
Relativisons. Le XVIIIe siècle ne favorisait pas encore la conscience historique et un musicien ne pouvait envisager l'idée de postérité. Cependant, le Cantor de Leipzig avait formé de nombreux élèves qui ont continué de perpétuer sa mémoire et de transmettre ses enseignements. Parmi eux figuraient deux des compositeurs les plus importants de la nouvelle génération : ses fils Wilhelm Friedemann et Carl Philipp Emanuel, qui ont veillé sur l'héritage de leur père. La musique pour orgue et pour clavecin de Johann Sebastian a donc très probablement continué d'être jouée après sa mort. Ainsi, en 1782, Mozart se constitue une collection de fugues de Bach, avant d'être émerveillé, lors d'un voyage à Leipzig en 1789, par l'exécution des Motets. Et en 1783 Beethoven, à treize ans, se fait remarquer en jouant en concert une série de Préludes et Fugues du Clavier bien tempéré.
Il n'en demeure pas moins qu'à la fin du siècle des Lumières, les œuvres de Bach restent largement méconnues. Il faudra plusieurs décennies pour qu'elles entrent au répertoire, soient fréquemment jouées et appréciées du public. Après deux exécutions du vivant de Bach, en 1729 et en 1747, la Passion selon saint Matthieu, l'un de ses plus grands chefs-d'œuvre, n'est par exemple rejouée qu'en... 1829 sous la direction de Mendelssohn. Les Concertos brandebourgeois ne sont édités qu'en 1850, après avoir été redécouverts dans les archives de Brandebourg. Et c'est seulement au début du XXe siècle que Pablo Casals fait réentendre les Suites pour violoncelle seul...
Rendre justice à Bach
Le regain d'intérêt pour la musique de Bach, sa première "renaissance", date du début du XIXe siècle. Paraissent alors des éditions de ses œuvres, en même temps que des études biographiques. Les Allemands font de lui le parangon de l'art patriotique, par opposition aux classiques viennois inspirés des Italiens. Les compositeurs romantiques, quant à eux, voient en Bach le modèle qui leur permettra de sortir du carcan des formes classiques sans pour autant revenir à un style contrapuntique. Mendelssohn le premier, mais aussi Schumann, Chopin puis Brahms lui vouent une admiration sans bornes. À la fin du XIXe siècle et durant la première moitié du XXe, Bach incarne la profondeur métaphysique et religieuse de la musique, devenant un peu le précurseur de Wagner. C'est cette profondeur que de grands chefs d'orchestre comme Wilhelm Furtwängler sondent religieusement dans leurs interprétations, avec de plus ou moins grandes phalanges symphoniques.
Pour les compositeurs, les années 1930 sont celles du "retour à Bach". La référence au Cantor suppose l'économie de moyens et le contrôle de l'expression. Concrètement, cette réaction au romantisme se traduit par des œuvres plus courtes et équilibrées, reprenant des formes anciennes comme la suite, le menuet ou différents mouvements de danse, et privilégiant des formations plus modestes — ne serait-ce que pour des raisons économiques.
Quelques années plus tard, la quasi-dévotion portée à Bach par le charismatique pianiste canadien Glenn Gould achève de rendre populaire l'œuvre pour clavier de Bach. Sa version discographique des Variations Goldberg, enregistrée en 1955, est vendue à un million d'exemplaires !
Une seconde "renaissance" de Bach a lieu au début des années 1960. Son origine ? La révolution du mouvement baroque incarné par Alfred Deller, Nikolaus Harnoncourt, Gustav Leonhardt et beaucoup d'autres. Leur objectif : jouer Bach avec les instruments et dans le style de son époque, avec l'effectif et les instruments prévus par lui. Les techniques anciennes de jeu étant oubliées, le pari est difficile. Parfois ingrats, les résultats sont souvent exaltants. L'ampleur solennelle et souvent empesée cède ainsi le pas à des tempos vifs (comme Bach, semble-t-il, les aimait lui-même), donnant une image plus légère, plus vive et plus dansante de sa musique.
A-t-on dès lors atteint une interprétation "authentique" de Bach ? Rien n'est moins sûr, car il est absurde de croire que l'on peut reproduire un temps que l'on n'a pas connu. " Pour autant que la musique des époques passées soit encore aujourd'hui d'actualité dans un sens large et profond, confesse Harnoncourt, et si elle doit être restituée avec tout ce qu'elle exprime, il faut redécouvrir l'intelligence de cette musique à partir de ses propres lois." Comment ne pas lui donner raison ? Éviter l'anachronisme, telle doit être l'ambition du musicien. Telle doit être aussi la mission du commentateur. Comme l'a justement dit l'historien de l'art Daniel Arasse, il a " cette étrange contrainte (...) de prétendre tenter d'éviter ce qui est constitutif de sa relation à l'objet ".
Jouer Bach aujourd'hui, tâcher de rendre hommage à son génie, c'est tenter de lui rendre justice. Et donc de le faire "à partir de ses propres lois", pour autant qu'elles parlent au public contemporain. Voit-on apparaître un Bach "éthique" ? Ce serait le dernier, mais sûrement pas l'ultime avatar dans la vie posthume de ce géant.
Bertrand Dermoncourt
BACH en 10 disques
L'œuvre gigantesque du Cantor de Leipzig (plus de mille numéros d'opus !) a suscité une non moins gigantesque discographie. Voici quelques repères incontournables.
Passion selon Saint Matthieu
La Petite Bande, dir. Gustav Leonhardt
3 CD DHM / Sony-BMG
Écouter et télécharger
Disponible en LossLess
Difficile de choisir une seule version d'un tel chef-d'œuvre ! L'enregistrement "authentique" de Leonhardt s'impose par sa cohérence, son émotion austère, sa dimension spirituelle. Les réfractaires peuvent aller voir du côté de Harnoncourt (Teldec, 1970) pour plus de théâtre, ou vers Corboz (Erato) pour plus de... romantisme.
Passion selon Saint Jean
Concentus Musicus, dir. Nikolaus Harnoncourt
2 CD Teldec-Warner
L'"écoute en aveugle" faite dans le n° 111 de Classica avait distingué cette "version sans concession, qui interpelle tout de suite l'auditeur".
Karl Richter (Archiv, 1964) consolera les amateurs de grandes voix.
Messe en si
Akademie für Alte Musik Berlin, dir. René Jacobs
2 CD Berlin Classics
Rares sont les enregistrements totalement réussis de cette messe testamentaire. Jacobs, à la tête d'un chœur virtuose (le RIAS de Berlin), trouve constamment les justes équilibres et le ton adéquat.
Oratorio de Noël
Concentus Musicus, dir. Nikolaus Harnoncourt
2 CD DHM/Sony-BMG
Il y a deux ans, le grand chef nous proposait une nouvelle approche, décantée, humaine et fervente, des six cantates de cet oratorio de fête. Chanteurs (Finley, Güra, Fink, Schäfer) au diapason.
Cantates BWV 35, 54 et 170
Andreas Scholl - Collegium Vocale, dir. Philippe Herreweghe
Harmonia Mundi
Une porte d'entrée idéale dans ce monde d'une richesse infinie, avec trois œuvres pour alto merveilleusement servies par Andreas Scholl. Herreweghe, comme toujours dans les cantates, est souverain.
Le clavier bien tempéré
Gustav Leonhardt (clavecin)
4 CD DHM/Sony-BMG
Volume I / Écouter et télécharger
Disponible en LossLess
Volume II / Écouter et télécharger
Disponible en LossLess
Depuis sa parution (entre 1967 et 1973), ce coffret s'est imposé comme "la" référence. Clarté, expressivité, et même — oui ! — émotion : on ne peut imaginer vision plus complète. Au piano, choisir la probité de Vladimir Ashkenazy (Decca).
Variations Goldberg
Glenn Gould (piano)
Sony-BMG
Écouter et télécharger
Disponible en LossLess
Disque culte s'il en est. Ce manifeste gouldien, œuvre d'architecte autant que d'artiste, n'a pas pris une ride. Au clavecin, Pierre Hantaï (Mirare) saura lui aussi faire entendre sa voix.
Partitas
Murray Perahia (piano)
2 CD séparés Sony
Volume I / Écouter et télécharger
Disponible en LossLess
Volume II / Écouter et télécharger
Disponible en LossLess
Après Gould, après Richter, Perahia aura livré le grand cycle Bach contemporain au piano. Le maître mot ? Lisibilité. Et une poésie de tous les instants.
Un claveciniste ? Scott Ross (Erato).
Suites pour violoncelle
Pierre Fournier
2 CD DG/Universal
Écouter et télécharger
Disponible en LossLess
On ne compte plus les relectures plus ou moins satisfaisantes de cette bible des violoncellistes. Depuis cinquante ans, la lecture de Fournier s'impose par son classicisme et son naturel. Comme celle de Nathan Milstein (DG) dans les Sonates et Partitas pour violon seul .
Concertos Brandebourgeois
Le Concert des nations, dir. Jordi Savall
Alia Vox (anciennement Astrée/Naïve)
Écouter et télécharger
Disponible en LossLess
Chaleureux, colorés, joyeux : ces Concertos brandebourgeois sont un vrai rayon de soleil instrumental. Savall s'impose également dans les Suites (voir notre "écoute en aveugle" de la Suite pour orchestre n° 3).
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