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Mozart. Tous les chemins du monde (I) Mozart l'Européen

Peu d'artistes avant Mozart ont autant voyagé : en trente-cinq ans d'existence, il a passé dix ans sur les routes d'Europe. Loin d'être anecdotique, cette soif de périples est une des clés essentielles de sa musique, qui s'imprègne de toutes les langues, de tous les styles de son époque pour en faire quelque chose d'unique : du Mozart. Nous sommes partis sur ses pas, au fil de ses rencontres, pour tenter de mieux l'approcher. (Lire « Mozart. Tous les chemins du monde (II) : Paris l'inconstante, Prague la fidèle » et David McVicar : « Mozart nous parle directement »)

PAR Jérémie Rousseau | COMPOSITEUR | 23 décembre 2010
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Classica

Mozart l'Européen





"Sans voyage, l'artiste reste une pauvre créature", écrivait Mozart. Comme si son génie avait eu besoin de tous les horizons possibles pour s'épanouir. En trente-cinq ans d'existence, Mozart a voyagé plus de dix ans. Il a passé près d'un jour sur trois sur les routes.



« {Je suis capable d'écrire dans tous les styles.
De ce côté, je ne crains rien
} »
(Lettre de Mozart à son père)


Prenons garde aux mots. N'allons pas enfermer Mozart, ni laisser penser que "l'Européen" ici désigné soit une façon de réduire le plus lumineux des génies à une entité géographique ou un idéal politique. Alfred Einstein l'a dit : "Mozart est un musicien qui n'appartient à aucune nation... et à toutes. Un musicien universel : ni national, ni international, mais supranational." Du reste, l'Europe de Mozart n'a que peu à voir avec notre Europe contemporaine, car au XVIIIe siècle, l'Allemagne n'existe pas plus que l'Autriche : la monarchie autrichienne comme le Saint Empire romain germanique sont de vastes confédérations d'États, et l'Europe d'alors s'apparente à une prodigieuse mosaïque. Si l'œuvre de Mozart se situe à une croisée des époques, puisant dans toutes les langues de son temps, des derniers feux du baroque aux aurores pré-beethovéniennes, elle s'inscrit aussi au carrefour de plusieurs mondes. Retour aux sources.


 

La première tournée européenne de Mozart débute en juin 1763 — l'enfant a sept ans — et elle durera trois ans et demi. Munich est la première étape que Leopold choisit pour faire briller ses deux enfants surdoués, Wolfgang et Nannerl. L'arrêt à Augsbourg, ville natale de Leopold Mozart, n'est qu'anecdotique, celui à Mannheim beaucoup moins : l'orchestre y est "le meilleur d'Allemagne", note Leopold Mozart, et la cité compte "plus de musiciens virtuoses et de bons compositeurs que dans le reste de l'Europe : c'est une armée de généraux capable de projeter un plan de bataille et de se battre", affirme Charles Burney. Wolfgang s'en souviendra particulièrement et reviendra souvent dans la paisible Mannheim.

Ci-contre, Mozart en tenue de gala, en 1763, peint par Pietro Antonio Lorenzoni

Mais pour ce premier voyage, Paris est en ligne de mire. Après une escale à Bruxelles, la petite famille débarque dans la capitale française le 18 novembre 1763. Une halte fructueuse. Outre que ses enfants "font tourner la tête de presque tout le monde", note Leopold, jouant devant la cour de Louis XV à Versailles, quelques compositeurs allemands — notamment les clavecinistes virtuoses Eckard et Schobert — tombent à pic : la technique et les partitions de Schobert impressionnent grandement le petit Mozart, dont la faculté d'imitation et d'assimilation est phénoménale.

Ci-contre, la sœur de Mozart, Maria Anna, dite Nannerl,
par Pietro Antonio Lorenzoni en 1762

 

Leopold, Wolfgang et Nannerl par Louis de Carmontelle en novembre 1763 (Musée Carnavalet à Paris)

 

L. Mozart v.1765 par P.A. Lorenzoni
De Paris, le 10 avril 1764, Wolfgang, sa sœur et ses parents partent pour Londres. Ce séjour sera encore plus bénéfique pour la formation de l'enfant. Si, cinq jours après leur arrivée, les Mozart sont reçus par les époux royaux Georges III et Sophie-Charlotte, Wolfgang retrouve sur place Jean-Chrétien Bach, onzième et dernier fils du Cantor, féru de musique italienne, qu'il est allé apprendre sur place. Wolfgang, qui se forme à l'étude des oratorios de feu le grand Haendel, goûte abondamment à ces airs italiens vantés par Jean-Chrétien Bach : l'imprégnation est telle que la Symphonie n° 1, K. 16 diffère peu de celles de Jean-Chrétien et de Karl Friedrich Abel, autre musicien célèbre sur la place de Londres. Après quinze mois dans la ville et un ultime concert public en mai 1765, la famille quitte définitivement les lieux le 24 juillet. Le séjour a été profitable : pris d'affection et d'admiration pour le prodige, Jean-Chrétien Bach lui a fait découvrir la clarinette, son instrument de prédilection qui le suivra jusque dans son ultime concerto écrit en 1791. "Il y a entre Jean-Chrétien Bach et Mozart, poursuit Einstein, une harmonie préétablie, une étrange parenté d'âmes. Parenté d'éducation aussi, du reste, même mélange d'éléments nordiques et méridionaux. Ce n'est point le fait du hasard si Wilhelm Friedemann et Carl Philipp Emanuel Bach ne sont allés ni l'un ni l'autre en Italie, alors que Jean-Chrétien y est allé, et après lui Mozart, qui sent le charme de ce mélange, avant d'y aller lui-même."

Au retour d'Angleterre, La Haye figure sur la carte des Mozart, qui s'y arrêtent en 1765. Puis, après Gand et Anvers, ils retrouvent Paris pour deux mois au printemps 1766, traversent Dijon, Lyon, avant d'obliquer à l'est, direction Salzbourg — via la Suisse où, à Genève, ils rencontrent André Grétry.


PÈLERINAGES ITALIENS

Mozart a fait sien chacun des langages trouvés sur sa route, et lorsqu'il revient à Salzbourg en 1766, il maîtrise parfaitement le style galant et la sonate italienne. L'Italie justement : le voyage vers ce paradis de la musique est inévitable ! Entre décembre 1769 et mars 1773, Wolfgang va y accomplir trois longs voyages, véritables périples initiatiques. Le premier séjour a lieu de décembre 1769 à mars 1771 : seul avec son père, Mozart plonge dans l'opéra au gré des théâtres qu'il découvre et enchaîne les succès dans les villes visitées — Milan, Parme, Venise, Florence, Padoue. Il rencontre Piccinni, le célèbre castrat Farinelli, et pousse jusqu'à Naples, terre d'élection de l'opera seria. Au Théâtre San Carlo, il assiste aux représentations triomphales d'Armida abbandonnata de Jommelli, une œuvre qu'il juge d'abord "bien écrite" avant de la déclarer "trop vieux jeu pour le théâtre".Il n'empêche : le jeune garçon retient le nom et l'art de la magicienne Armida, tenue par Anna Lucia de Amincis qui,
quelques années plus tard, sera sa Giunia dans Lucio Silla. En remontant par Rome, Wolfgang découvre le Miserere d'Allegri à la chapelle Sixtine et le retranscrit... de mémoire.

Teatro San Carlo de Naples peint par
Michele Foschini en 1762. Lors de son premier voyage en Italie, la découverte de l'opéra italien, en particulier Naples, enthousiasma Mozart.

Bologne et Milan restent toutefois les étapes les plus importantes de cette année de pèlerinage. Milan, que père et fils retrouvent en décembre 1770, huit mois après un premier passage, accueille la création de l'opéra Mitridate, premier contrat d'importance pour Mozart ; le succès est tel qu'un autre opéra sera commandé pour le carnaval de 1772-1773 — le futur Lucio Silla. La halte à Bologne vaut surtout pour la confrontation avec le Padre Martini, professeur et musicologue d'une fine érudition, chez qui Mozart se rend tous les soirs pour y approfondir sa maîtrise du contrepoint, de la musique d'église et comprendre le rythme et le galbe idéal du récitatif d'opéra. Alors que son retour à Salzbourg est marqué par l'éclosion de nombreuses symphonies, le second séjour italien (d'août à décembre 1771) équivaut à une plongée presque exclusive dans l'atmosphère de l'opéra milanais. Quant au troisième et dernier séjour en Italie (octobre 1772 à mars 1773), il voit naître les Quatuors milanais, K.155 à K.160, plus sombres et tourmentés. Comme si le soleil latin recueilli en Italie avait creusé en lui un sens du tragique que le retour dans le monde germanique allait raisonner ; la Symphonie n° 25 (1773) est caractéristique de cette véhémence douloureusement contenue. Mozart ne retournera plus en Italie, mais l'Italie le suivra dans sa musique, notamment dans ses trois opéras avec Da Ponte. "Mozart rêvait toujours d'Italie lorsqu'il n'y était pas", écrit Nietzsche. [Ci-dessus : Mozart au piano à Vérone en 1770, copie d'après une peinture de Saverio Dalla Rosa. Il a 14 ans, il effectue là le premier de ses trois voyages italiens.]

En septembre 1773, au retour d'un troisième séjour à Vienne, son contact avec les musiques galantes à la mode insuffle une légèreté et une insouciance aux œuvres plus graves de la période — témoins les cinq concertos pour violon. Durant la période 1775-1780, Mozart réside surtout à Salzbourg. Mais, étouffé par l'atmosphère pesante de sa ville natale, il se prépare à un autre grand voyage, en quête d'un poste plus stable et honorifique. À Munich, peut-être ? Il s'y est déjà rendu à plusieurs reprises, notamment en 1775 pour la préparation de La Finta Giardiniera. En septembre 1777, la ville est sur sa route, car il espère être engagé à la cour du prince électeur... Ce sera un échec. Et les revers s'enchaînent lors de cette expédition, en particulier à Paris, où sa mère meurt. Sur place néanmoins, le musicien fait sien le style gracieux et raffiné cultivé par l'aristocratie française — pour preuve le Concerto pour flûte et harpe, la Symphonie n° 31. [Ci-dessus : maison à Salzbourg que la famille Mozart habita durant dix ans]

À son retour de France, il repasse par Mannheim, où il redécouvre la forme du singspiel — qu'il saura exalter dans L'Enlèvement au sérail (1782) puis La Flûte enchantée (1791), piliers fondateurs de l'opéra allemand. Salzbourg, qu'il regagne à la mi-janvier 1779 et où il ne restera en tout que seize mois sur les onze ans lui restant à vivre, est l'occasion d'un nouveau travail de synthèse des styles assimilés. Car cette fois, c'est un adulte, non plus un enfant, qui a parcouru les villes d'Europe, s'ouvrant consciemment aux influences croisées. "Vous savez que je suis capable d'écrire dans tous les styles. De ce côté, je ne crains rien", relate-t-il à son père. "L'Italie et l'Allemagne lui ont fait des dons assurément plus riches et d'une plus haute valeur artistique, remarque Georges de Saint-Foix, mais la France lui a donné une discipline d'esprit sans laquelle son œuvre n'aurait pas eu l'exquise perfection qui le distingue de tout autre musicien." Fin 1780, Mozart repart à Munich travailler sur Idomeneo, en vue de sa création le 29 janvier 1781. Quelques semaines plus tard, il se rend à Vienne sur ordre du prince-archevêque de Salzbourg Colloredo, qui le congédie d'ailleurs en juin. [Ci-dessus : Portrait de la famille Mozart par Johann Nepomuk della Croce : Mozart, Nannerl, Leopold. Le portrait au mur est celui de la mère, morte à Paris en 1778. Le tableau date de 1780 ; à la fin de l'année, Mozart quittera définitivement Salzbourg.].


LA RÉVÉLATION BACH

Les prolifiques années viennoises sont marquées par un goût de la liberté et un épanouissement dans tous les genres abordés. Le lyrisme magnifique est tenu par une écriture de plus en plus rigoureuse, coulée dans des formes sans failles, miraculeuses d'équilibre. En 1782, Mozart découvre la musique de Bach, et c'est une révélation ; à travers sa lente assimilation, c'est un insondable voyage intérieur qu'il engage, tant sa musique bénéficie de cette "transfusion" (cf. la Grande Messe en ut mineur). Son imprégnation de la musique de Bach va le hisser à d'indicibles sommets : "Avec Bach, c'est la perfection même de la musique du passé, dans sa plus extrême richesse en même temps que dans son plus extrême dépouillement, que Mozart affronte pour la première fois sous une forme instrumentale, résument Jean et Brigitte Massin. (...) Bach lui fait toucher du doigt la densité spécifique de la musique polyphonique, opposée aux arabesques linéaires et superficielles de l'esprit galant : jamais rappel à l'ordre n'a pris un ton à la fois enthousiasmant et aussi sévère."

Ces années-là, ses activités se concentrent dans la capitale de l'Empire, gouverné par Joseph II, despote éclairé et humaniste. En octobre 1783, au retour d'un court séjour à Salzbourg, Mozart profite d'une halte de quatre jours à Linz pour composer la Symphonie n° 36 (dite plus tard "Linz") avant de regagner Vienne. Tandis que s'enchaînent ses concertos pour piano, sa collaboration avec l'Italien Lorenzo da Ponte, rencontré à Vienne en janvier 1783, débouche sur la création des Noces de Figaro (1786). Prague accueillera leur Don Giovanni l'année suivante, l'occasion pour Mozart d'y effectuer le premier de ses trois voyages et d'y goûter sa popularité. En avril 1789, il découvre l'Allemagne du Nord et gagne Berlin via Prague, Dresde et surtout Leipzig : là, il joue de l'orgue à l'église Saint-Thomas, copie de nouveau des motets de Bach et découvre ses manuscrits. La curiosité, la réponse à quelque commande, l'organisation de concerts ou l'opportunité de nouer avec tel compositeur ou de retrouver des amis musiciens peuvent facilement le pousser à repartir ; ainsi, en 1790, son ultime voyage l'entraîne jusqu'à Francfort à l'occasion du couronnement du nouvel empereur, Leopold II. L'entreprise ne sera guère concluante et le compositeur regagnera Vienne en octobre 1790, une quinzaine de mois avant de s'y éteindre.

Faisons les comptes : en trente-cinq ans d'existence, Mozart a voyagé plus de dix ans. Il a passé près d'un jour sur trois sur les routes (souvent dans les pires conditions) et s'est arrêté dans cent soixante-quinze villes d'Europe — haltes régulières, longs séjours ou points de chute occasionnels. Pour le jeune Mozart, l'Europe des lumières a d'abord été la plus gigantesque et rayonnante des salles de concert : les cités du Saint Empire, du royaume de Prusse, de France, des Pays-Bas, des États d'Italie et d'Angleterre se sont enthousiasmées pour l'enfant prodige exhibé par son père. Adulte, il est revenu dans quelques-uns des centres névralgiques de la musique européenne en quête de commandes et de charges. Inconsciemment d'abord, la vaste mosaïque européenne, l'enchaînement d'expériences sur les chemins ont forgé une personnalité ouverte, naturellement universelle et humaniste. " Sans voyage, l'artiste, le savant, reste une pauvre créature ", écrira Mozart. L'Europe des Lumières a fait de lui le plus italien des compositeurs allemands — mais il se revendiquait allemand : " Ce serait vraiment une tâche pour l'Allemagne, si nous autres Allemands, nous nous mettions sérieusement à penser en allemand — à agir en allemand — à parler en allemand — et même à chanter en allemand ! ! !" s'enflamme-t-il au sujet d'un opéra national. Pour autant, Mozart l'Européen réalise le "parfait équilibre entre le Nord et le Midi, écrit Jean-Victor Hocquard, une synthèse tellement parfaite qu'elle transcende toute appartenance nationale et qu'elle s'élève loin au-delà de toute frontière culturelle, sans verser pour autant dans un langage cosmopolite." À nous de nous élever vers elle.

Jérémie Rousseau


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